Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 33
que se nomment les deux personnages de la pièce de Samuel Beckett, deux À Bagneux, Lucile m’offrit En attendant Godot, parce que Manon me surnommait Didi et que je l’appelais Gogo. Didi et Gogo, c’est ainsi vagabonds qui attendent comme le messie un troisième larron qui n’arrivera jamais. À douze ans je découvris ce texte, auquel je ne compris sans doute pas grand-chose mais qui m’inspira cette question : qu’attendions-nous, Manon et moi, quel messager, quel sauveur, quel protagoniste miraculeux susceptible de nous sortir de là, d’interrompre la spirale morbide dans laquelle Lucile était happée et de nous ramener aux temps d’avant, quand la douleur de Lucile n’était pas si envahissante, ne se voyait pas à l’œil nu ? Qu’attendions-nous si ce n’était que notre mère renoue avec quelque chose qui était de l’ordre de la vie ? À mes yeux, l’homme qu’elle fréquentait à ce moment-là ne lui apportait rien, au contraire, c’était un homme fuyant, qui l’aspirait vers le bas. Robert riait bêtement, marchait sur la pointe des pieds et faisait crisser la moquette, Robert était défoncé et ne voyait rien, surtout pas combien ça tanguait et que plus rien n’était stable.
Lucile fumait de plus en plus et, quand elle n’avait plus de cigarette, mangeait le shit en gâteau ou tout cru comme les ogres.
Un soir que Lucile était dans son bain, elle m’appela à plusieurs reprises. Les portes étaient ouvertes, j’étais assise par terre dans ma chambre, je me coupais les ongles. Je lui demandai d’attendre. Lucile m’appela de nouveau, me demanda ce que j’étais en train de faire. Soudain, je la vis sortir de son bain, couverte de mousse et dégoulinante. Elle surgit dans ma chambre et balaya la pièce du regard. Lucile imaginait qu’il se passait des choses entre Robert et moi, c’est avec ces mots que je l’écrivis dans mon journal, suffoquée d’indignation. Comment Lucile pouvait-elle penser que je puisse m’approcher à moins d’un mètre cinquante de ce type immonde qui me dégoûtait au plus haut point ? Pas une seconde il ne me vint à l’esprit que Lucile pouvait avoir peur pour moi, son agressivité à mon égard me laissa croire au contraire que j’étais l’objet de sa suspicion.
Lucile avait quitté le fabricant de sacs en cuir quelques mois plus tôt pour être secrétaire dans une agence conseil en distribution et promotion des ventes. Elle se lia avec l’une de ses collègues, Marie-Line, qui devint peu à peu son amie. Marie-Line devait avoir l’âge de Lucile, ses cheveux étaient coupés au carré, elle portait des chemisiers à col rond, des gilets bleu marine en laine fine, était l’épouse d’un homme qui travaillait dans une banque et s’habillait en costume-cravate, ce qui m’apparaissait, à l’époque, comme un gage indéniable de sérieux. Marie-Line et son mari avaient une petite fille plus jeune que Manon. De temps en temps, ils nous invitaient à
déjeuner dans le 15e arrondissement, leur appartement était moderne et parfaitement rangé, ou bien Marie-Line venait chez nous. Aujourd’hui, on dirait de Marie-Line qu’elle était bon chic bon genre, j’ignore si l’expression existait à l’époque. Très vite, Marie-Line incarna à mes yeux une forme d’idéal maternel et domestique.
Un soir où nous rentrions tout juste de l’école, Manon et moi jugeâmes intolérable la solitude des souris blanches que Lucile nous avait offertes quelques semaines plus tôt, enfermées chacune dans sa cage. L’observation minutieuse desdits mammifères nous amena à la conclusion qu’il s’agissait de deux mâles et que, par conséquent, leur rapprochement ne comportait aucun risque. Quelques semaines plus tard, une dizaine de larves roses piaulaient dans la cage de Jack, la souris de Manon, qui était donc, selon toute vraisemblance, une femelle. Les bébés souris faisaient un bruit fou et Lucile n’allait pas tarder. Il nous fallut les tuer avec de l’éther et les jeter au vide-ordures, la mort dans l’âme et l’estomac en vrac.
Nous menions nos vies d’enfants. En attendant le retour de Lucile, nous inventions des potions magiques et des gloubi-boulga, nous échangions nos poupées, nos stylos, nos carnets, nous dessinions chacune de notre côté, nous nous cherchions des poux, nous nous tirions les cheveux, nous dansions sur la musique de Grease que nous avions vu au cinéma. Parfois, nous descendions chez Sabine, la voisine du dessous, pour regarder la télévision.
Une fois par semaine, Lucile se rendait à Paris chez Mlle C. pour sa leçon de piano. De retour à la maison, elle suivait les partitions, travaillait parfois plusieurs heures, reprenant à l’infini le même passage sur lequel elle achoppait. Jouer du piano était devenu pour Lucile la seule occupation possible. Elle avait du mal à nous parler, à nous écouter, s’impatientait de nos jeux, cuisinait peu, dormait de moins en moins. Mais face à l’instrument, elle se tenait droite et concentrée. Les Gymnopédies de Satie et les valses de Chopin seront pour moi à jamais attachées à elle, tout comme Bach l’est à mon père qui jouait de la flûte traversière.
Pendant quelques jours, Lucile rentra de son travail plus pâle encore, et toujours plus fatiguée. Elle ne parvenait plus à trouver le sommeil. Elle écrivait un texte, m’expliqua-t-elle, quelque chose de très important.
Un soir après le dîner, Lucile resta allongée dans sa chambre, je me réfugiai dans la mienne où je relus pour la centième fois L’Évasion des Dalton ou Le Naufragé du A. Vers vingt-deux heures, Manon vint me trouver. Lucile allait mal, il fallait appeler Marie-Line, son amie du travail, c’est elle qui l’avait demandé, appeler Marie-Line et lui dire de venir, tout de suite. Je ne m’approchai pas de Lucile. J’étais terrorisée à l’idée qu’elle puisse mourir là, sous nos yeux. Je composai le numéro de Marie-Line qui tenta de me rassurer et promit de venir au plus vite. Il se passa encore plusieurs minutes avant que j’ose entrer dans la chambre de ma mère, où Manon était restée avec elle.
Nous attendîmes Marie-Line qui arriva une demi-heure plus tard, accompagnée de son mari. Lucile avait beaucoup fumé mais n’avait pas pris de somnifères, en tout cas pas dans une quantité qui pût la mettre en danger. Elle parla avec Marie-Line qui resta tard et nous incita à nous coucher. Le lendemain, quand nous partîmes à l’école, Lucile dormait encore. Je rentrai le soir, pleine d’appréhension, la trouvai là, dans la même position, elle n’était pas allée travailler. Lucile évoqua pour la première fois ce texte qu’elle avait terminé la veille, qu’elle nous donnerait bientôt à lire, ce texte dont la fin lui avait échappé pendant plusieurs jours, à laquelle elle s’était heurtée comme à un rempart, mais qu’elle avait fini par coucher sur le papier.
Lucile avait échappé de peu à la folie et au suicide. Ce furent ses paroles et c’est ainsi que je les notai, mot pour mot, dans mon journal. L’écriture avait laissé émerger un souvenir qu’elle avait relégué loin, très loin, là où elle pensait qu’il ne pouvait plus jamais l’atteindre. Lucile me parla de la honte, de l’emprise de la honte. Maintenant elle irait mieux. Elle promit de fumer moins.
Lucile se releva, au sens propre comme au sens figuré, reprit son travail.
Quelques jours plus tard, elle fit des photocopies de son texte, nous le donna à lire, l’envoya à ses parents et à tous ses frères et sœurs.
Le texte de Lucile s’appelle Recherche esthétique. Nous l’avons retrouvé parmi d’autres, dactylographié et dupliqué en plusieurs exemplaires. Au fil des pages, elle y évoque le désir de mourir, la folie qui la guette, les dessins aux couleurs vives que nous confectionnons pour elle, nos cadeaux de fête des mères, dont la minutie l’émeut. Elle y décrit le mal-être qui ne cesse de grandir et dont elle se laisse envahir, jusqu’à son paroxysme :
J’aime me sentir si mal, si désincarnée à côté de mon corps et si attentive à ses battements, son gauchérisme prononcé, à sa faiblesse.
(…)
11 h premier joint, premières angoisses. Comment vais-je gouverner ma pensée, faire mon repassage, parler à mes enfants, écouter autre chose que le vide. Mes doigts vont-ils trembler sur le clavier. Arriverai-je à travailler, au lieu de répéter mécaniquement dans le but d’atteindre une improbable perfection.
(…)
J’aime si peu m’endormir. La chambre est apaisante. Je suis raide, j’y pense et je me dis que j’ai raison. Je veux user ce corps et, de là, le faire vivre. Pourquoi le gâterais-je, est-ce qu’on m’a gâtée peut-être ?
(…)
Ferais-je expier mon père, sachant qu’il ne peut me refuser aucun caprice que j’ordonne, devant ma mère. Comme ce collier d’or que je me suis fait offrir récemment.
(…)
J’achète beaucoup de cigarettes, j’ai aimé des hommes, ma bouche est amère. Je suis éblouie des Petits poèmes en prose, à croire que je ne les avais jamais lus.
(…)
Je dis à Delphine que j’écris depuis quelques jours. Je me sens coupable, elle me trouve bizarre.
(…)
Mon écriture, si elle dure, ne peut être qu’un immense malaise. Je renonce à la vie, je me couche pour mourir.
Mes filles se taisent.
Au bout de quelques pages, fragments douloureux additionnés les uns aux autres sans cohérence apparente, le texte de Lucile se terminait par ces mots :
Nous partons pour notre maison de campagne. Je suis avec mon amoureux, nous sommes avec mon père.
Je ne suis pas tendre pourtant j’aime mon ami.
La nuit je ne dors pas, je suis traquée. Forrest dort en haut. Je vais pisser, mon père me guettait, il me donne un somnifère et m’entraîne dans son lit.
Il m’a violée pendant mon sommeil, j’avais seize ans, je l’ai dit.