Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 13 sur 60

Pages du PDF

Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 13

 

sol de telle sorte que ses pieds s’enroulaient une première fois dans sa partie L e scénario était le même depuis des semaines, la honte n’en était pas moins forte. Lucile attrapait la corde à deux mains, sautait depuis le basse, hissait le haut de son corps afin de se remettre droite, puis se figeait dans cette position, incapable d’aller plus haut. Attraper la corde dans sa partie plus élevée, la libérer en bas, enrouler de nouveau la corde autour de ses pieds, cela était au-dessus de ses forces. La corde était lisse, désespérément, et Lucile restait là, à vingt centimètres du sol, bercée par un léger mouvement de balancier. Tout au plus parvenait-elle à maintenir la

position pendant quelques minutes avant de renoncer. Mlle Mareuil, son professeur de gymnastique, avait d’abord pensé qu’il s’agissait d’une coquetterie, puis d’une provocation, puis elle s’était rendue à l’évidence : Lucile ne savait pas grimper sur une corde lisse, pas plus d’ailleurs, allait-elle bientôt le découvrir, que sur une corde à nœuds. Quand la plupart de ses camarades parvenaient au sommet en trois ou quatre mouvements parfaitement coordonnés, Lucile restait en bas, mimant sans grande conviction un élan vers le haut, incapable de franchir, ne serait-ce que pour

la forme, quelques dizaines de centimètres. M lle Mareuil n’économisait pas ses sarcasmes, chaque semaine un peu plus féroces. N’était-elle pas ridicule, la belle Lucile, ainsi suspendue comme un jambon à sa ficelle ? Force était de constater qu’elle n’avait pas grand-chose dans les bras, ni dans les jambes. Un insecte balancé par le vent, et si vulnérable. De

l’assistance, M lle Mareuil guettait les gloussements moqueurs, les rires étouffés. Mais rien ne parvenait jusqu’à elle, ni chuchotement, ni murmure. Et pas un sourire sur les visages. D’habitude les élèves étaient si cruelles entre elles. Pourquoi Lucile Poirier bénéficiait-elle d’une telle immunité ? Ni M lle Mareuil, ni aucune des jeunes filles qui assistaient chaque semaine à la même scène, n’auraient su le dire. Et Lucile se balançait au bout de sa corde, dans un silence de mort.

Lucile n’aimait pas le sport. Elle avait peur des ballons, des raquettes, du cheval-d’arçons. Elle ne courait pas vite, ne parvenait pas à lancer le poids à plus d’un mètre devant elle, ne rattrapait jamais une balle, fermait les yeux dès que les choses allaient trop vite. Lucile ne pouvait pas toucher le sol avec ses mains quand elle était debout, ni faire le pont, ni pencher son corps vers l’avant pour attraper ses pieds quand elle était assise. Elle n’avait jamais su faire la roue, ni les sauts de biche, ni le poirier. Le corps de Lucile était noué, récalcitrant, impossible à délier. Tout juste était-elle capable d’exécuter une roulade avant, et encore, au meilleur de sa forme.

Mlle Mareuil voyait dans cette absence d’aptitude sportive une offense dirigée contre elle, une insulte prononcée à voix basse, chaque vendredi renouvelée. Elle détestait Lucile et, dans la case du bulletin scolaire qui lui était réservée, ne contenait pas son mépris.

Liane se désolait de voir sa fille si peu sportive : toujours la dernière à courir, à sauter dans l’eau, à accepter une partie de ping-pong. La dernière à se lever de son lit, tout simplement, comme si la vie entière était contenue dans les pages des livres, comme s’il suffisait de rester là, à l’abri, à contempler la vie de loin. Malgré ses grossesses répétées, Liane gardait cette silhouette athlétique, charpentée, elle se tenait droite, la tête haute. Quelques années auparavant, elle avait déclaré devant témoins qu’elle serait encore capable d’exécuter le grand écart le jour de ses soixante-dix ans. Le pari avait été pris.

Parmi ses frères et sœurs, Lucile faisait figure d’exception. Lisbeth accomplissait toutes sortes de sauts et de pirouettes, Barthélémy, outre ses légendaires acrobaties, jouait remarquablement au tennis, Jean-Marc passait ses week-ends en compétition de natation, Milo était doué pour la course. Quant aux petites, il n’y avait qu’à les voir sauter, danser, ou simplement gesticuler, pour constater leur aisance et leur souplesse.

Au fil des semaines, le cours de gymnastique du lycée Lamartine était devenu pour Lucile un supplice dont la perspective l’empêchait de dormir. Au début de l’année, elle avait prétexté des migraines, des règles douloureuses, des maux d’estomac. Mais Liane n’avait pas été dupe très longtemps. Aussi Lucile était-elle partie chaque vendredi en classe, le ventre noué, les mains moites, après avoir avalé une cuiller de Schoum ou un cachet d’aspirine.

Au deuxième trimestre, en l’absence de tout motif légitime, Lucile avait commencé à sécher le cours de gymnastique. Elle traînait dans les rues ou bien s’asseyait sur le banc d’un square, laissait passer les heures. Et puis elle avait séché d’autres cours, tout aussi ennuyeux. Elle imitait la signature de Liane, cela était devenu facile. Elle avait besoin de respirer.