Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 59
L ucile avait laissé pour nos enfants une dizaine de petits cadeaux, marqués d’une étiquette avec leurs prénoms. La lettre était glissée dans un sac en carton gris, dans lequel nous avons trouvé deux autres paquets, pour Manon et moi, chacun contenant un pendentif en cristal de chez Lalique, en forme de cœur, accroché à un cordon de tissu.
Mes filles chéries,
Voici venu le moment. Je suis au bout du rouleau et je suis fichue. Les scanners c’est très bien mais il faut aussi écouter son corps. Je ne dis jamais à personne la totalité de mes maux. Je dis l’un à l’une, et les autres à différents autres.
Je suis très fatiguée. Ma vie est difficile et ne peut que se détériorer.
Depuis que j’ai pris cette décision je me sens sereine même si je redoute le passage.
Vous êtes toutes les deux les personnes que j’ai le plus aimées au monde et j’ai fait de mon mieux possible, croyez-le.
Serrez bien contre vous vos beaux enfants.
Lucile
PS : C’est mieux avec une chaînette. Vous pouvez changer la couleur mais assez rapidement avant la fin des soldes, toutes les deux ensemble si nécessaire car il n’y a qu’un ticket cadeau.
Je sais bien que ça va vous faire de la peine mais c’est inéluctable à plus ou moins de temps et je préfère mourir vivante.
J’ai relu cette lettre des dizaines de fois, à la recherche d’un indice, d’un détail, d’un message au-delà du message, quelque chose qui m’eût échappé. J’ai lu et relu la pudeur de Lucile, cette élégance qui consiste à mêler le prosaïque à la douleur, l’anecdote à l’essentiel. Cette lettre lui ressemble et je sais aujourd’hui combien elle nous a transmis à l’une et à l’autre cette capacité à s’emparer du dérisoire, du trivial, pour tenter de s’élever au-dessus des brouillards.
Dans les jours qui ont suivi la découverte de son corps, alors que je sentais que le mien n’avait pas encore évacué la terreur (la terreur était dans mon sang dans mes mains dans mes yeux dans les battements irréguliers de mon cœur), j’ai pensé que Lucile ne m’avait pas épargnée. Elle savait que nous finirions par nous inquiéter, elle savait que j’habitais beaucoup plus près que Manon – qui vit dorénavant en dehors de Paris –, elle savait que j’avais la clé, elle savait que j’irais seule. Malgré moi, ce constat me laissait un goût amer.
Un matin, plus de quinze jours après sa mort, j’ai reçu un appel de la gardienne de sa résidence. Elle venait de trouver une lettre écrite par Lucile, qui lui avait été retournée.
Cette lettre m’était adressée et avait été postée le jour de sa mort.
Dans ce court message que j’aurais dû recevoir dès le lundi, Lucile, à sa manière, m’avertissait de son décès : elle m’envoyait un chèque de huit mille euros pour [ses] frais, espérait qu’il resterait de quoi nous acheter un cadeau durable, me précisait en post-scriptum qu’elle avait provisionné son compte pour toutes les charges jusqu’à la fin du mois de mars.
Si j’avais reçu cette lettre, j’aurais eu le choix d’aller chez elle ou d’y envoyer les pompiers.
Dans la confusion qui précédait le passage à l’acte, Lucile s’était trompée de numéro de rue.
Pendant des semaines, je me suis repassé en boucle les détails, les mots, les situations, les remarques, les silences qui auraient dû m’alerter, pendant des semaines j’ai cherché à hiérarchiser les causes du suicide de Lucile, le désespoir, la maladie, la fatigue, le décès de Liane, l’inactivité, le délire, et puis les ai toutes réfutées, pendant des semaines j’ai repris tout depuis le début, et puis dans l’autre sens, pendant des semaines je me suis posé et reposé les mêmes questions que j’ai partagées avec d’autres : pourquoi avait-elle mis fin à ses jours alors que les examens étaient bons, pourquoi n’avait-elle pas attendu le scanner pour lequel elle avait rendez-vous quelques jours plus tard, pourquoi jusqu’à la fin continuait-elle à fumer une moitié de cigarette quand elle craquait, au lieu de recommencer à fumer pour de bon, si c’était pour en arriver là ?
Pourquoi ?
J’étais sûre d’une chose : c’était dans ce moment de vide et d’épuisement qui suit les traitements qu’il fallait être présent. Et c’était là que j’avais levé le pied.
Avec Manon nous sommes allées voir le psychiatre de Lucile, je voulais des explications. Selon lui la question n’était pas de savoir pour quelles raisons Lucile avait choisi ce moment-là, mais plutôt comment elle avait tenu tout ce temps, toutes ces années. Il nous a dit qu’elle parlait souvent de nous, qu’elle était fière, que nous étions sa raison de vivre.
J’ai utilisé le pass Navigo de Lucile pendant plusieurs semaines (le prélèvement avait été fait avant la clôture de son compte) avec une étrange satisfaction : au regard de la RATP qui enregistre les déplacements, Lucile prenait le métro, circulait dans tout Paris, continuait d’exister.
Chaque nuit, me revenait l’image de ma mère dans son lit, je revoyais ses cheveux blonds et son gilet noir, son corps tourné vers le mur, dès que je me couchais sur le côté, dans la position dans laquelle je l’avais trouvée, l’image revenait, entravait ma respiration, je revoyais ses mains bleues, la carafe et le verre d’eau, toutes les nuits je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Lucile, ce vendredi 25 janvier, enroulée dans ses couvertures, seule dans son petit appartement. J’imaginais les longues minutes qui avaient précédé l’inconscience, sans personne pour caresser ses cheveux, lui tenir la main, je pleurais en silence, des larmes au goût d’enfance, des larmes privées d’adieux, je me tournais et me retournais, incapable de trouver le sommeil.
Les photos, les lettres, les dessins, les dents de lait, les cadeaux de fête des mères, les livres, les vêtements, les babioles, les gadgets, les papiers, les journaux, les cahiers, les textes dactylographiés, Lucile avait tout gardé.
Lorsque nous avons fini de trier l’invraisemblable brocante que contenait son appartement, nous avons organisé une journée porte ouverte afin que chacun puisse venir récupérer un objet, un bijou, un bibelot, qui lui rappellerait Lucile. Le reste partirait chez Emmaüs.
Au milieu du monde, mes enfants sont venus, ils étaient contents de voir une dernière fois le vert refuge de Lucile, je voulais qu’ils puissent choisir en souvenir quelques jouets dans la caisse en bois qu’au fil des années elle avait constituée pour eux.
Ils sont repartis avec mon amie Mélanie, qui emportait dans sa voiture les cartons que je n’avais pas pu transporter en métro. Ils sont passés chez elle pour en déposer quelques-uns dans sa cave (je n’avais pas la place de les prendre), avant de rapporter chez moi les photos, les plantes et quelques affaires que je voulais garder.
Je les ai retrouvés en bas de mon immeuble, j’ai ouvert le coffre de la voiture. Posée au-dessus des sacs et des cartons, trônait la pancarte « Pelouse interdite » de la résidence de Lucile, dont le pied était couvert de terre. À la demande de mes enfants, Mélanie, qui n’est pas du genre à reculer devant la transgression, l’avait arrachée.
Ma fille m’a expliqué, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, l’hommage qui était le leur.
— Grand-mère Lucile voulait la piquer, alors on l’a fait.