Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 21 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 21

 

surveillé sa montre, incrédule, avait songé un moment à le réveiller, puis J ean-Marc n’était pas descendu pour prendre son petit déjeuner, il n’était pas descendu non plus pour la messe de dix heures. Liane avait s’était ravisée. Jean-Marc avait suivi un long entraînement de natation la veille, en préparation de sa compétition régionale. Il avait sans doute besoin de se reposer. Elle pouvait bien le laisser dormir. Elle l’attendrait, ils iraient à la messe de midi. Jean-Marc n’allait pas tarder à se réveiller. Elle aimait ce rendez-vous hebdomadaire, entre elle et lui, un moment qui n’appartenait qu’à eux. Jean-Marc était le seul de ses enfants qui croyait en Dieu. Milo et les aînés refusaient depuis longtemps d’aller à la messe, Georges n’était pas entré dans une église depuis la mort d’Antonin, Justine et Violette participaient au catéchisme et ne s’en plaignaient pas, mais elles étaient trop jeunes pour partager véritablement sa foi. Seul Jean-Marc l’accompagnait de sa pleine volonté, et même y allait sans elle, lorsqu’elle ne pouvait pas. Jean-Marc aimait prier, lui avait-il expliqué, prier à genoux et les mains jointes, et que sa voix chuchotée monte vers le ciel. Un jour peut-être, portée par sa ferveur, parviendrait-elle jusqu’au Seigneur. Jean-Marc ne priait pas pour lui-même, mais pour les autres, ceux qu’il savait inquiets ou malheureux, car Jean-Marc depuis toujours percevait mieux que quiconque le désarroi de ceux qui l’entouraient.

Pour Liane, la foi était un cadeau de Dieu qu’elle avait eu la chance de recevoir, comme elle avait eu la chance d’accueillir Jean-Marc neuf ans plus tôt, auquel, même s’il n’était pas son fils, elle était dorénavant liée par un attachement étrange et tout aussi organique, et comme elle avait eu la chance de mettre au monde ce bébé différent des autres, qui ne lui apportait qu’émerveillement et joie. Tom commençait à se tenir debout, et bientôt, il marcherait.

Jean-Marc n’était pas descendu non plus pour la messe de midi et Liane avait senti s’installer en elle un nœud d’anxiété qu’elle avait chassé, debout dans la cuisine, par une tasse de thé brûlant. Son entraînement avait dû l’épuiser. Il pouvait bien rater la messe un dimanche. Jean-Marc aurait bientôt quinze ans. Il s’apprêtait à rejoindre l’Académie populaire des Arts plastiques où Barthélémy étudiait depuis deux ans. Il avait été si heureux d’apprendre qu’il y était admis. Liane avait vu son visage, au retour de la journée portes ouvertes, et comme il était fier à l’idée de suivre les traces de son frère, d’étudier dans la même école que lui. À la veille de la rentrée, il pouvait bien dormir.

Lucile somnolait dans son lit, réveillée de temps à autre par un cri, un bruit de chaise, un éclat de voix. Dans la moiteur des draps elle perdait la conscience de son corps, exactement comme si elle flottait à la surface d’une eau stagnante, à l’exacte température de sa peau. Elle n’avait aucune envie de sortir, ni même d’ouvrir les rideaux. Ils étaient rentrés de vacances quelques jours plus tôt, elle aimait prolonger cet état de latence, d’engourdissement, ne rien prévoir, laisser aller les choses comme elles venaient, accueillir l’étirement du temps. Bientôt, il lui faudrait affronter la rentrée, commencer une nouvelle année. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Lucile détestait cette période. Chaque année, il fallait réinventer les horaires, redéfinir les itinéraires, tout recommencer. Et cette fois, renvoyée sans appel de Blanche-de-Castille, elle était inscrite chez Pigier.

Liane avait enfilé son manteau. Elle réveillerait Jean-Marc à son retour. Il n’avait qu’à se reposer. Georges était parti à Pierremont pour le week-end afin d’avancer les travaux, il ne pourrait donc pas lui en faire la remarque. Car selon Georges, la grasse matinée avait été inventée pour les asthéniques et les indolents. Pour mener une vie saine, il fallait être debout à la première heure, dimanche compris. N’en déplaise aux adolescents oisifs et aux jeunes filles paresseuses.

Au moment de quitter la maison, Liane frappa à la porte de Lucile. Après quelques secondes, sa fille répondit par un oui embrumé.

— Je pars à la messe, ma reine chérie.

Lucile se leva pour ouvrir à sa mère.

— Il faudrait mettre le poulet au four, vers midi et quart. J’ai tout préparé.

Lucile acquiesça et referma la porte.

Liane prit le chemin de l’église. Elle sentit la petite boule enfler dans son ventre, refusa d’y prêter attention, accéléra le pas. Soudain, elle s’arrêta. Ce n’était pas normal. Il se passait quelque chose. Jean-Marc ne dormait jamais si tard. Et ne ratait jamais la messe. Liane fit demi-tour et se mit à courir jusqu’à la maison, puis monta les marches quatre à quatre. À mesure qu’elle approchait de la chambre de l’adolescent, l’angoisse grandissait.

Lucile entendit sa mère rentrer et monter l’escalier, puis frapper à la porte de Jean-Marc, l’appeler plusieurs fois. Lucile entendit sa mère ouvrir la porte, puis elle n’entendit plus rien.

Liane découvrit l’adolescent allongé sur son lit, un sac en plastique enfoncé sur la tête. Elle se jeta sur lui, retira le sac d’un geste brusque et découvrit son visage. Sa bouche était restée ouverte, à la recherche d’air.