Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 37 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 37

 

celles dont on sait qu’elles ne s’effaceront jamais tout à fait, pas plus que la L e 31 janvier 1980 représente pour moi une forme de rupture originelle, de celles dont la mémoire semble rester intacte, ancrée dans le corps, douleur qui leur est attachée.

Plus tard, la peur sera assimilée par le corps, circulera dans le sang, se diluera, deviendra partie prenante de son fonctionnement.

Pour Lucile, je suis sûre d’une chose : il y aura un avant et un après.

J’ai écrit en quelques pages le premier internement de Lucile, je sais combien celles-ci sont empêchées, combien tout cela est réducteur, partiel. Encore aujourd’hui, j’observe la scène de loin, incapable de la déchiffrer, je suis – au sens propre comme au figuré – dans l’immeuble d’en face.

Dans un effet de réel d’une nécessité douteuse, j’aurais pu recopier mot pour mot le rapport de police que mon père m’a rendu, établi le jour même par le gardien de la paix Jean-Michel R., dont l’objet est indiqué comme suit :

Conduite à l’hôpital Lariboisière d’une personne en crise nerveuse, auteur de sévices sur une mineure de moins de treize ans (sa fille). Patron PJ sur place.

Je ne suis pas sûre que cela m’aurait permis de m’approcher.

Lors de ma série d’entretiens, j’ai demandé à Violette et Manon de me raconter cette journée. Je voulais confronter mes souvenirs aux leurs, reconstituer les choses telles qu’elles s’étaient passées. Sur quelques points de détail la mémoire diffère (mon cousin Franck était-il là, le jour où Lucile prétendit contrôler les taxis, avons-nous dormi toutes les deux chez Violette le soir de son internement ?), mais l’essentiel converge, brutal.

Ce matin de janvier, Lisbeth avait appelé Lucile après mon départ. Elle l’avait trouvée de plus en plus confuse et s’était inquiétée de savoir Manon seule avec elle. Lisbeth avait prévenu Violette, qui n’habitait pas très loin de chez nous, lui avait demandé d’aller voir.

Au cours de sa crise, Lucile s’était exhibée nue et blanche devant la fenêtre, avait exigé de Manon qu’elle lui décrive les passants. Peu à peu, alerté par les cris, un petit attroupement s’était formé sur le trottoir d’en face, quelqu’un avait dû prévenir la police.

J’aimerais être capable d’écrire ce qui est arrivé à Lucile, minute par minute, saisir le moment exact où cela a dérapé, examiner le phénomène au microscope, en saisir le mystère, la chimie.

Avant de commencer l’écriture de ce livre, dans cette période singulière et précieuse où le texte se pense, se fantasme, sans qu’aucun mot, aucune musique ne soient encore posés sur le clavier, je prévoyais d’écrire les dérives de Lucile à la troisième personne, comme je l’ai fait pour certaines scènes de son enfance, à travers un elle réinventé, recommencé, qui m’eût ouvert le champ de l’inconnu. Par exemple, j’aurais aimé écrire sa visite chez Jacques Lacan (elle surgit dans la salle d’attente malgré l’interdiction de la secrétaire, puis demanda à s’asseoir), raconter ses errances dans la ville, combler les manques, reconstituer ce qui ne pourra jamais l’être, ce temps de folie pure dont même Lucile ne connaissait pas tout.

Je n’ai pas su.

Ma mère a écrit, plusieurs années après qu’elle a eu lieu, un texte qui raconte sa première crise de délire, ainsi que le vide immense qui s’en est suivi. Nous avons retrouvé ces pages chez Lucile, parmi les autres, en vrac : pensées vagabondes, morbides, amoureuses, fragments plus ou moins lisibles griffonnés au crayon de papier, poèmes en vers ou en prose, jetés sur des cahiers, feuilles volantes sans dates, sans années. Le tout était entreposé dans un casier de rangement en fer-blanc, que je lui avais offert il y a très longtemps.

Ce texte ne porte pas de titre, mais il est dactylographié et, comme les autres, existe en plusieurs exemplaires. J’ai commencé par le recopier à l’intérieur de mon propre texte, dans son entier, une vingtaine de pages serrées, un récit brut, empesé de culpabilité. Je pensais que rien ne pouvait mieux traduire la souffrance de Lucile que ses propres mots. Mais une fois que le texte a été là, coincé au milieu de mes pages, il m’a semblé que cela ne convenait pas, cela ne s’intégrait pas à ma propre matière, en tout cas pas de cette manière, d’un seul bloc. Ensuite j’ai pris le parti de n’en conserver qu’une série d’extraits, séparés par des points de suspension, une sélection digne du Reader’s Digest qui ne se fondait pas davantage, mais résistait au contraire, donnait à voir sa temporalité propre, âpre, heurtée, et l’instabilité de ses registres lexicaux.

Plus tard il m’est apparu que je devais assumer mes mots, mes silences, mes hésitations, ma respiration, mes circonvolutions, ma propre langue en résumé. Et tenter de faire l’usage le plus juste de celle de Lucile, d’en garder les motifs les plus intenses, les plus singuliers.

Le texte commence par ces mots :

Cette année-là, en novembre, j’ai trente-trois ans. Un âge un peu douteux, j’y songe pour peu que l’on soit superstitieux. Je suis une belle femme sauf que j’ai les dents pourries, ce qui d’une certaine façon me fait très plaisir et même parfois rire. J’ai voulu que la mort latente soit sue.

Lucile raconte ensuite les jours qui précèdent la crise. Elle pleure seule dans les rues, dans un magasin chinois, puis aux Galeries Lafayette, achète un piano rue Vivienne, puis toutes sortes d’objets et de vêtements qui ne lui ressemblent pas. Plus tard, elle se retrouve chez Lacan à qui elle a adressé une lettre quelques jours plus tôt, exige de le voir. Lorsque la secrétaire lui annonce qu’il ne la recevra pas, Lucile demande à se reposer dans la salle d’attente. Au moment où le psychanalyste sort de son bureau et s’inquiète de sa présence, elle se jette sur lui et lui arrache ses lunettes en criant « Je l’ai eu, je l’ai eu ! » Lacan la frappe au visage, la secrétaire parvient à la plaquer au sol, avant qu’à eux deux ils ne la jettent dehors, sans aucune forme d’assistance. Cette scène, telle que Lucile la décrit, explique l’œil au beurre noir avec lequel elle est rentrée chez nous, la veille de son internement. Des années plus tard, à une époque où je me suis intéressée aux séminaires de Lacan, j’ai demandé à Lucile si ce récit était vrai. Les choses s’étaient-elles vraiment passées de cette manière, comme elle l’avait raconté ? Elle m’a assuré que oui. À la fin de sa vie, Lacan recevait des patients toutes les dix minutes pour des sommes astronomiques et, atteint d’un cancer qu’il refusait de soigner, n’en faisait plus grand cas. Pas plus que d’une femme, en pleine crise de délire, surgie dans son cabinet. Voilà ce que Lucile m’a dit. Je n’ai jamais cherché à vérifier cette version. Je l’ai crue.

De la journée du 31 janvier, Lucile garde un souvenir précis : mon refus de rester à la maison, mon départ matinal pour le collège, les croissants aux amandes achetés par Manon pour le petit déjeuner, le titre des chapitres du Maître et Marguerite qu’elle lui lit à voix haute, la menace que représente d’un seul coup la couverture du livre de poche, la fresque qu’elle peint depuis plusieurs semaines sur le mur du salon, soudain jugée maléfique (il lui semble que les lignes entrelacées dessinent une croix gammée) et qu’il lui faut effacer sur-le-champ. Elle demande à Manon de l’aider à la recouvrir de peinture blanche, s’impatiente de sa lenteur. Elle la secoue, la frappe pour qu’elle accélère. Et puis arrive le pire : l’idée folle, qui s’impose comme une certitude, qu’elle doit pratiquer de l’acupuncture dans les yeux de Manon pour la soigner (après s’être elle-même enfoncé plusieurs aiguilles dans la tête sous le regard terrifié de ma sœur).

Dans la camionnette de police, Lucile se déshabille de nouveau. Sous la couverture brune qu’on lui impose, elle a des hallucinations dont elle se souvient : Jean-Marc, son frère, sortant de son cercueil, vêtu du bleu de travail qu’il aimait porter. À l’hôpital Lariboisière, on la juge trop agressive

pour la garder. Elle est alors transférée aux services psychiatriques du 13e arrondissement et finit par atterrir à l’hôpital de Maison Blanche, dont elle ressortira deux semaines plus tard, toujours en plein délire.

J’ai parlé plus tôt du livre de Gérard Garouste, combien celui-ci m’avait touchée. J’aurais aimé que Lucile vive assez longtemps pour le lire. D’abord parce qu’elle aimait la peinture, ensuite parce que je suis certaine qu’à la lecture de ce texte, elle se serait sentie moins seule. Lucile a beaucoup dessiné, parfois peint, a laissé derrière elle un certain nombre d’écrits et une collection impressionnante de reproductions d’autoportraits de toutes les époques et de tous les pays, parmi lesquels figure celui de Garouste. Elle est née la même année que lui et habitait en face du Palace dont il peignit les décors avant d’y passer quelques-unes de ses nuits. Dans L’Intranquille, Garouste raconte en détail son premier épisode délirant. Lui aussi se souvient de tout : la manière dont il s’enfuit de la maison où il est en vacances avec sa femme, le trajet effectué en stop et par le train, son alliance donnée à un inconnu, sa carte d’identité jetée par la fenêtre d’un taxi, l’argent volé chez ses parents, les billets de cinq cents francs qu’il donne à des gamins dans la rue, la manière dont il gifle une femme sans raison, le curé de Bourg-la-Reine qu’il veut voir à tout prix, ses accès de violence.

« Certains délires sont indélébiles, confesse-t-il, d’autres non. »

Lucile non plus n’a rien oublié de ce jour de janvier 1980 lorsqu’elle écrit :

Ce jour ma vie a basculé de manière irréversible. Je prends des vessies pour des lanternes, les enfants du bon dieu pour des canards sauvages. Je ne fais plus la part du réel et de l’imaginaire. Je vais passer quarante-huit heures d’enfer avant d’arriver à l’hôpital psychiatrique pendant lesquelles je vais me déplacer, parler, agir, outrepasser sans désemparer.

C’est du temps qui va aller très loin et me coûter très cher. C’est du temps irrémédiable.

La mémoire enregistre tout, et le tri s’effectue après coup, une fois la crise passée.

Je n’avais jamais mis en mots le 31 janvier, ni dans le journal intime que je tenais à l’époque (je n’en ai pas eu le temps ou pas le courage), ni dans les lettres écrites à mes amies dans les jours qui ont suivi, ni, plus tard, dans mon premier roman. Aujourd’hui, la fin du mois de janvier est pour moi un genre de période à risque (j’ai découvert Lucile chez elle le 30 janvier). C’est quelque chose qui est ancré dans la mémoire du corps.

Le récit que ma sœur a fait de ce qu’elle avait vécu ce matin-là, seule avec Lucile, m’a bouleversée. Je l’avais oublié en partie, sans doute parce qu’il contient des détails insupportables. Manon avait neuf ans et demi. Elle n’a fait l’objet d’aucune assistance psychologique, elle est restée là, dans la solitude de ce qui ne pouvait être dit. Cela lui appartient ; cela aussi, sans doute, est constitutif de sa personne.

Il y a quelques mois, un jour que je prenais un taxi pour me rendre à l’aéroport de Roissy, le chauffeur s’est mis à me questionner sur ma destination, les raisons de mon voyage, mon métier… Il est rare que je prenne des taxis (mon éditrice qui connaît ma phobie la relie à Lucile), le fait est que je finis toujours, à l’arrière des berlines, par avoir mal au cœur. Ce matin-là pourtant, je fis l’effort de répondre au chauffeur, d’abord un peu évasive, et puis, comme il insistait, je finis par lui dire que j’écrivais.

— À quoi c’est dû ? m’a-t-il demandé, exactement comme s’il s’agissait d’une maladie, voire d’une punition, ou d’une malédiction.

Dans le rétroviseur, il m’observait d’un œil compatissant.

À quoi c’est dû ?

Lorsque je vais à la rencontre des lecteurs, dans les bibliothèques, les librairies ou les lycées, on me demande souvent pourquoi j’écris.

J’écris à cause du 31 janvier 1980.

L’origine de l’écriture se situe là, je le sais de manière confuse, dans ces quelques heures qui ont fait basculer nos vies, dans les jours qui les ont précédées et le temps d’isolement qui a suivi.

Je me souviens d’avoir entendu dire que ma mère avait la même maladie que Barbara, la sœur de Liane, qui pendant plusieurs années, dans un cycle désespéré et sans cesse recommencé, avait oscillé entre les phases d’excitation délirante et les périodes d’apathie profonde. La maladie était passée de l’une à l’autre, voilà tout. Comme s’il ne s’agissait que de ça, une folie héréditaire transmise de génération en génération par de complexes détours, une fatalité qui frappait les femmes de la famille et contre laquelle on ne pouvait rien. Liane soupirait dans sa cuisine, avec ce regard triste, les mains enroulées autour de la chaleur d’un thé. C’était là, dans le sang de nos veines, il fallait faire avec, prendre patience, car au bout de quelques années Barbara s’était stabilisée, avait cessé les allers-retours à l’hôpital, s’en était sortie. Et Liane finissait par conclure :

— Fermez la porte, ma petite reine. On gèle.

Seulement quelques semaines séparent l’émission Apostrophes et la première crise de Lucile. Je n’avais jamais pris conscience de cette chronologie, dans mon souvenir ces deux événements n’étaient pas si proches. Cela ne signifie rien. Grâce aux archives disponibles de l’INA, j’ai pu revoir l’émission. Elle avait échappé à ma mémoire. Mon souvenir était dans la salle de télévision de Pierremont, saturée par la tension solennelle qui entourait ce moment. Je crois que Lucile était là, avec nous, je n’en suis pas certaine.

J’ai regardé avec émotion la prestation de Barbara et Claude, que je n’ai connus que de loin en loin, comme on connaît les gens que l’on croise aux enterrements et aux réunions de famille (autant dire qu’ils me sont demeurés deux parfaits inconnus). Aujourd’hui, ils sont morts tous les deux. Sur le plateau d’Apostrophes, ils sont assis l’un à côté de l’autre, comme reliés, son attention à lui est tout entière portée sur elle, et réciproquement, le reste semble ne les concerner que dans un deuxième temps. Tous deux évoquent ces années en creux dont ils sont revenus, les internements répétés, la douleur pour lui de devoir signer les placements, les lettres qu’elle envoyait de la clinique pour demander le divorce. Elle est belle, incroyablement présente, plus charismatique que lui. Il lui prend la main à plusieurs reprises, elle sourit quand il évoque ses reportages un peu volages, « que celui qui ne l’a jamais été me jette la première pierre », ajoute-t-il avec conviction. Très digne, elle rit.

Je n’avais pas lu leur livre. Je l’ai commandé sur Internet où l’on peut encore le trouver d’occasion. Des rapports très étroits ont toujours existé entre la famille de Barbara et celle de ma grand-mère. C’est grâce à Barbara, je le rappelle, que Liane et Georges se sont rencontrés. Puis grâce à Georges que Barbara a connu Claude, son deuxième mari. Les deux sœurs n’avaient que trois ans d’écart et toutes deux ont élevé, comme leur propre mère, une nombreuse fratrie. Bien que très différentes, elles partageaient, me semble-t-il (et hors des périodes de maladie pour Barbara), cette force tellurique puisée dans les éléments, cette énergie inextinguible, ce don pour la vie. Toutes deux croyaient à l’amour et revendiquaient la dévotion sans limite dont une épouse devait, selon elles, faire preuve à l’égard de son mari. Toutes deux ont épousé des hommes à forte personnalité, qui avaient besoin d’être le centre de l’attention et des regards. Elles étaient pieuses sans être bigotes (une conception de la religion, me semble-t-il, qui n’excluait rien du corps) et fortement marquées par l’éducation qu’elles avaient reçue.

Dans Deux et la folie, Barbara évoque la mort de leurs deux frères, à un an d’intervalle, tous les deux à peine âgés de vingt ans : l’un des suites d’une blessure de guerre en Indochine, qui s’avéra mal soignée, l’autre d’une pneumonie, après un bain dans une rivière glacée. Par l’un des détours dont se pare le délire, ces morts reviennent aussi lors de sa première crise, comme si sa responsabilité était engagée.

Au cours des conversations que j’ai eues en préparation de ce livre, j’ai appris que certaines sœurs de ma grand-mère avaient selon toute vraisemblance été victimes d’abus sexuels de la part de leur père quand elles étaient jeunes filles. De cela, Barbara ne dit rien.

Je ne me suis jamais vraiment intéressée à la psychogénéalogie ni aux phénomènes de répétition transmis d’une génération à une autre qui passionnent certains de mes amis. J’ignore comment ces choses (l’inceste, les enfants morts, le suicide, la folie) se transmettent.

Le fait est qu’elles traversent les familles de part en part, comme d’impitoyables malédictions, laissent des empreintes qui résistent au temps et au déni.