Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 10
avait fini par convaincre le propriétaire de vider la pièce et de la lui louer A u retour des vacances de Noël, Lucile et Lisbeth s’installèrent dans une chambre de bonne, au sixième étage de l’immeuble. Georges pour un supplément modique, quitte à augmenter le loyer un peu plus tard, lorsque l’agence trouverait son équilibre. Depuis que Violette avait rejoint ses sœurs dans la chambre des filles, portant leur nombre à quatre, il était devenu impossible d’y travailler. Lisbeth avait besoin de calme. Là-haut, elle pouvait étudier. Cela ne changeait pas grand-chose pour Lucile, qui évitait avec constance de faire ses devoirs et d’apprendre ses leçons, mais Liane considéra que l’éloignement favoriserait peut-être sa concentration.
La chambre de service était minuscule, sans lavabo et sans sanitaire. Sur le même palier vivait Gilberte Pasquier, une jeune femme qui avait été championne de France de sténodactylo et pour laquelle Lucile éprouvait une grande admiration. Gilberte Pasquier portait des tailleurs gris et des talons d’une hauteur vertigineuse, sa bouche était peinte dans des teintes de rose, chaque jour renouvelées.
Une fois le goûter pris à la cuisine, pain beurre et chocolat noir, Lucile et Lisbeth montaient les marches quatre à quatre, fières de regagner leur repaire, conscientes du privilège que constituaient la distance qui les séparait du reste de la famille (quatre étages), et la possibilité de fermer la porte à clé. Elles étaient chez elles, là où Barthélémy ne pouvait plus fouiller dans leurs affaires, là où le bruit ne leur parvenait plus que lointain et par assauts (par exemple les hurlements de Justine dont les colères atteignaient un niveau de décibels rare), là où le désordre n’appartenait qu’à elles. Lisbeth racontait sa journée, ses amis, ses professeurs, tandis que Lucile ne racontait rien mais consentait parfois à montrer à sa sœur les lettres d’amour qu’elle recevait, la dernière émanant d’une jeune fille de sa classe, dont la tenue littéraire et le style poétique avaient retenu son attention. Georges avait installé des lits superposés et un bureau repliable qu’il avait lui-même confectionné et qui permettait à Lisbeth, assise sur le lit du bas, de faire ses devoirs. Pendant ce temps, Lucile guettait le pas décidé de Gilberte Pasquier, reconnaissable entre mille, et au moment où la jeune femme arrivait devant sa porte, sortait sur le palier pour la saluer. En l’espace de quelques secondes elle enregistrait tout, couleurs, tenues, bas et maquillage. Un jour elle serait comme Gilberte Pasquier, une femme que les hommes oseraient à peine regarder, qu’ils admireraient de loin, dans un silence pétrifié.
Les deux sœurs rejoignaient ensuite le reste de la famille, prenaient leur douche et aidaient Liane dans la préparation du repas. Le soir, quand l’heure était venue de se coucher, Lucile était incapable de monter seule dans la chambre. Lisbeth devait traverser le palier pour allumer la lumière, monter les escaliers à ses côtés et lui raconter des histoires jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Au début, Lucile avait exigé le lit du haut, mais son énurésie tardive avait vite eu raison de la tolérance de sa sœur. Lucile avait donc adopté celui du bas, sommée d’uriner dans le pot de faïence que l’une ou l’autre vidait chaque matin dans les toilettes de l’étage, Lisbeth plus souvent qu’à son tour.
Depuis la rentrée, Barthélémy était chargé d’accompagner Lucile chez le dentiste. Lucile était née juste après la guerre, elle avait de mauvaises dents. Mais au lieu d’y aller, ils prenaient les chemins de traverse, traînaient pendant quelques heures ou entraient dans une salle de cinéma, regardaient les vitrines et volaient des bonbons à la confiserie du coin. Lucile admirait son frère, son insolence grandissante et son aisance en toute chose. Elle était fière qu’il la choisît comme complice de ses frasques, qu’il lui confiât ses plans et ses secrets, à elle plutôt qu’à Lisbeth, car Lisbeth s’offusquait de ses méfaits et n’hésitait pas à le dénoncer. En l’absence de Liane, l’un des jeux préférés de Barthélémy consistait à attraper sa sœur aînée pour la plaquer au sol, et, sous la menace d’une abominable torture, lui faire répéter dix fois de suite son prénom : Qui est le plus beau ? Le plus téméraire ? Le plus intelligent ? Le plus drôle ? Le plus spirituel ? Le plus éloquent ?
Avec Lucile, jamais. Lucile l’impressionnait. Lucile, d’un regard, dissuadait le corps à corps. Lucile était un rempart de silence au milieu du bruit. À cause de cet air triste qu’on devinait sur son visage, Barthélémy la surnommait Blue, ou bien, les jours de grande mélancolie, Blue-Blue. Parfois il avait envie de la protéger, ou bien de l’emmener loin, là où ils seraient libres de ne rien faire d’autre que se promener, sans plus jamais mettre un pied à l’école.
Parfois Liane envoyait Lucile faire quelques courses dans la rue des Martyrs. Pour chaque article acheté, Lucile prélevait une toute petite somme, trois fois rien, un pourcentage minime affecté à la livraison. Ainsi Lucile pratiquait-elle une forme de calcul mental moins rébarbative que les opérations enseignées à l’école. À la fin du mois, elle disposait généralement d’une vingtaine de francs, aussitôt convertis en bonbons.
Au square Saint-Pierre, on racontait que des sorcières enveloppaient les enfants dans des draps blancs pour les faire disparaître à jamais. Lucile gravissait plusieurs fois les escaliers qui montaient jusqu’à la basilique pour les redescendre quatre à quatre, la peur au ventre. En bas, des marchands de babioles vendaient des petits sacs de sable attachés à un bout de ficelle, décorés de papier crépon, qu’elle faisait tournoyer en l’air et qu’elle regardait retomber, papillons multicolores. De tous les jeux, c’était celui que Lucile préférait.
À la librairie de la rue de Maubeuge, Lucile passait des heures devant le rayon destiné aux petites filles. Elle finissait par choisir un livre qu’elle glissait sous son bras, refermait son manteau, saluait la dame avec un large sourire après lui avoir déclaré qu’hélas, rien ne la tentait. Des années plus tard, Lucile comprendrait que cette femme au regard tendre avait été la complice silencieuse de son initiation à la lecture.
Un après-midi, le docteur Baramian, que le bruit n’avait pas encore chassé, avait invité Lucile et Lisbeth dans son cabinet pour leur montrer son magnétophone. Elles ignoraient l’une et l’autre qu’un tel engin existât. Devant le micro, le docteur Baramian leur avait fait réciter une poésie au milieu de laquelle elles s’étaient trompées. L’espace de quelques secondes, elles avaient bafouillé, cherchant à reprendre en chœur le même vers, avaient fini par s’accorder. Ensuite, le docteur Baramian avait rembobiné la bande et leur avait fait écouter l’enregistrement. Lucile avait cru à un subterfuge de la part du médecin. Elle ne pouvait y croire : ce n’était pas possible, ce n’était pas leur voix. Et puis était arrivé le moment de l’erreur, le rire de Lisbeth, leur difficulté à recommencer au bon endroit, et il n’y avait plus eu de doute possible. Le docteur Baramian était un magicien.
Depuis le retour des vacances, une ou deux fois par semaine, une dame du quartier venait aider Liane pour repriser les chaussettes, coudre les ourlets et réparer les trous. Surnommée Madame Couture, elle déjeunait tous les jeudis avec la famille Poirier. Lucile observait Madame Couture avec attention, sa peau ramollie et fripée, piquée de cratères minuscules, ses cheveux rares. Lucile se demandait si un jour, après avoir eu l’allure de Gilberte Pasquier, elle se transformerait elle aussi de la sorte et deviendrait une vieille dame, rabougrie et voûtée, qui échapperait au regard. Ainsi serait-elle enfin libre d’aller et venir, infiniment légère, et presque transparente. Ainsi n’aurait-elle plus peur, plus peur de rien.
Madame Couture arborait une petite moustache et un léger duvet au menton. Lors de la mastication, il n’était pas rare qu’une miette de pain ou quelque autre aliment s’échappât de sa bouche et demeurât dans un périmètre voisin. Un jeudi, alors qu’un grain de riz tremblotait depuis plusieurs minutes au-dessus de sa lèvre supérieure, Barthélémy, avec un geste explicite, lui en fit la remarque :
— Schmoulz, madame Couture !
Lucile sourit, elle aimait les nouveaux mots. Celui-ci rencontra un vif succès dans la fratrie et fut aussitôt promis à la postérité. (Encore aujourd’hui, schmoulz désigne pour tous les descendants de Liane et Georges, et, par capillarité, chez nombreux de leurs amis, toute particule alimentaire plus ou moins mastiquée, restée collée à la commissure des lèvres ou au coin du menton.)
Georges, de plus en plus accaparé par ses activités, voyait peu ses enfants. Il rentrait tard le soir, quand le bruit s’était tu et que l’heure était venue de les envoyer au lit. Il embrassait leur front avec tendresse, tandis que Liane racontait les événements qui avaient marqué la journée. Le dimanche, il les réveillait de bonne heure, les faisait entrer un par un dans la 202, selon un ordre établi qui permettait au véhicule de les contenir tous, et filait vers d’autres paysages. Lucile regardait les arbres défiler le long des routes, le nom des villes sur les pancartes de la Nationale. Elle aimait cette sensation de fuite. Dans la forêt de Rambouillet ou celle de Fontainebleau, les Poirier retrouvaient d’autres familles pour des jeux toujours plus vastes. Georges ne manquait ni de complices ni d’imagination. Il aimait les chasses au trésor, les rallyes à énigme, les pistes en trompe-l’œil. Après le pique-nique, tandis que ses frères et sœurs se dispersaient dans un même cri de joie, Lucile s’avançait doucement sur les chemins de terre, marchait avec précaution, attentive à chaque bruit, ses pieds effleurant à peine le tapis de feuilles mortes, et regardait derrière elle à chaque pas.