Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 31
résidence aux façades blanches. Je n’ai pas souvenir des raisons qui ont À la fin de l’été 1976, nous déménageâmes pour Bagneux, plus proche de Paris, où Lucile avait trouvé un appartement à louer dans une petite conduit à ce changement, j’imagine que Lucile voulait se rapprocher de son travail et ne pouvait plus assumer seule le loyer du pavillon de Yerres. Il est vrai aussi que nous y avions été cambriolés à plusieurs reprises, et qu’à la fin, il ne nous restait plus rien : pas un disque, pas un bracelet, pas une calculette.
En septembre, j’entrai en sixième dans un collège situé à la périphérie de la ville, tandis que Manon commençait son CP dans l’école élémentaire du quartier. Les premiers mois, j’allai chercher ma sœur à l’étude, mais assez vite, elle rentra seule. Manon se fit des amies dans la résidence et ne tarda pas à prendre la mesure de son autonomie (elle m’a raconté plus tard les heures qu’elle passait dans un terrain vague voisin à explorer les containers à déchets, dans l’espoir d’y dénicher quelque trésor). De mon côté, à la faveur d’une invitation autour d’un pot de Nutella, je fis la connaissance de Tadrina, une élève de ma classe. Tadrina portait des vêtements aux couleurs assorties, habitait Fontenay-aux-Roses, de l’autre côté, dans un vaste appartement rempli d’antiquités, de tableaux et d’œuvres d’art. Elle représentait à mes yeux une forme de bourgeoisie opulente et comblée, j’enviais son mode de vie, la moquette épaisse de son salon, les attentions démultipliées dont ses parents faisaient preuve à son égard. Chez elle, nous passions des heures à nous dandiner dans les tenues que sa mère portait pour sortir le soir, ou à écouter l’intégrale de Boby Lapointe, dont nous connaissions la plupart des paroles par cœur. Nous inventions des jeux de rôles, collectionnions les échantillons de parfum, fabriquions des bougies que nous vendions dans son immeuble afin de me permettre de partir avec elle pour son prochain séjour au ski (une opération de porte-à-porte qui nous rapporta trente-neuf francs cinquante). Tad n’avait rien de l’enfant gâtée que j’avais cru voir en elle, elle fut l’une de mes éternelles amies d’enfance.
Le soir, j’attendais avec Manon le retour de Lucile, dessinais des fresques aux couleurs pastel sur les murs de ma chambre, fabriquais des crocodiles en perles, peaufinais les arguments de mes farces téléphoniques (malgré le cadenas que Lucile avait posé sur le cadran, dont je n’avais pas tardé à trouver la clé, ce fut, avec Tad, l’une de nos occupations principales).
Lucile n’avait pas trente ans, il me semble qu’alors elle était encore contenue dans un groupe, une bande, faisait partie d’une sorte de nébuleuse aux ramifications multiples qui unissait ses frères et sœurs, ses amis, les leurs, et s’articulait autour de quelques lieux phare. Violette et Milo partageaient à plusieurs des appartements parisiens, Lisbeth était restée dans l’Essonne, Justine vivait en communauté dans une grande maison de Clamart. Ils étaient reliés les uns aux autres, du moins c’est ainsi aujourd’hui que je me les représente, reliés entre eux et entourés d’autres encore, dont les prénoms – Henri, Rémi, Michel, Isabelle, Clémentine, Alain, Juliette, Christine, Nùria, Pablo, Séverine, Danièle, Marie, Robert, auxquels s’ajoutaient toujours quelques réfugiés chiliens et argentins – sont pour moi intimement liés à cette époque. Ils la constituent. Aujourd’hui, quand j’entends parfois parler d’eux – à quel endroit ils vivent, ce qu’ils sont devenus – il m’est difficile de les imaginer à l’âge qu’ils ont et, même pour ceux que j’ai eu l’occasion de revoir, l’image de leurs cinquante ou soixante ans ne peut se superposer tout à fait à celle que j’ai gardée de l’enfance ; elle se juxtapose. Ces noms, comme ceux des lieux plus ou moins communautaires dans lesquels ils ont vécu (Clamart, Eugène-Carrière, Vicq-d’Azir, la Maison des Chats) font partie de notre histoire, y restent attachés d’une manière confuse mais profonde.
À ce moment-là, quelque chose circulait encore entre Lucile et les autres, entre Lucile et ces endroits où l’on parlait, riait, buvait, où s’éteignaient pourtant les rêves d’une autre vie. Car autour de nous, le temps de la déception était venu. Les chemins politiques se séparaient, le militantisme s’essoufflait, la révolution se diluait ou au contraire se radicalisait dans cette France où le confort et la consommation masquaient avec difficulté l’onde de choc de deux crises pétrolières. À ma connaissance Lucile n’a jamais été militante, ne s’est engagée dans aucun mouvement politique, n’a pas appartenu aux groupes femmes qui fleurissaient à cette époque. Mais pour ceux qu’elle aimait et qu’elle côtoyait, ces années furent celles de la désillusion.
Peu après notre installation à Bagneux, Lucile fit la connaissance de Niels, un garçon plus jeune qu’elle, qui vivait à Clamart, avec Justine et d’autres. Niels devint l’amant de Lucile. Il venait dîner le soir, restait dormir, passa quelques week-ends avec nous. Contrairement à d’autres hommes que Lucile laissa entrer sur notre territoire, Niels (peut-être parce qu’il était si jeune) trouva grâce à nos yeux. Il portait à notre endroit une attention prudente, bienveillante, je crois qu’en ce qui me concerne je lui étais reconnaissante de se tenir à la bonne distance. Nous allions le voir à Clamart, nous nous promenions dans la forêt, prenions un chocolat chaud dans la cuisine. Une sorte d’apaisement est attachée à ces souvenirs.
Au cours des quelques mois qu’ils passèrent ensemble, Lucile et Niels virent un film sur Edvard Munch, une exposition sur l’expressionnisme allemand, burent du vin et parlèrent tard dans le silence des nuits. Lucile partageait avec Niels un profond désespoir et d’intenses conversations sur l’hypothèse du suicide. Nous l’avons su après. Pourtant, auprès de ce garçon hanté par l’idée de la mort, Lucile retrouva une forme de douceur. L’association de Niels et de Lucile ressemble à l’adjectif italien morbido qui, contrairement à ce que l’on imagine lorsqu’on ne parle pas cette langue (ce qui est mon cas), ne signifie pas morbide, mais doux. Aujourd’hui, lorsque je tente de comprendre le lien qui unissait Lucile à Niels, il me semble qu’il revêt cette ambivalence : ma mère éprouva une forme de paix, de soulagement, à côtoyer d’aussi près quelqu’un dont le tourment était au moins aussi douloureux que le sien.
À la veille d’un week-end qu’ils devaient partager, Lucile attendit des nouvelles de Niels. Il ne se manifesta pas. Lucile téléphona à Clamart, où, en raison des vacances de Pâques, Justine se trouvait seule avec lui. Justine n’avait pas vu Niels, elle promit de lui transmettre le message. Lucile appela à plusieurs reprises, de plus en plus inquiète, demanda à sa sœur d’aller voir dans sa chambre. Justine, qui était enceinte de cinq mois, finit par ouvrir la porte. Elle trouva Niels mort, allongé sur le sol, la cervelle disséminée aux quatre coins de la pièce. Il s’était tiré une balle dans la bouche. Il avait vingt et un ans.
Lucile se rendit à son enterrement. Niels sortit de notre vie comme il y était entré.
Lucile fumait seule, tous les soirs, au retour de son travail. De l’herbe et du shit (je ne sais pas à quel moment ces mots, avec d’autres, sont entrés dans mon vocabulaire) qu’elle cachait dans une petite boîte en fer rose.
À Manon qui assistait à la fabrication d’un joint et lui demanda de quoi il s’agissait, Lucile répondit que c’était un secret dont il ne fallait parler à personne.
En classe, les professeurs nous mettaient en garde contre les risques de la drogue. L’établissement figurait en zone sensible, le sujet était récurrent,
jusque dans la dictée de français de Mme Lefèvre, dans laquelle un chien contrebandier se faisait arrêter par les forces de police. Ces séances de prévention me plongeaient dans un profond malaise, se heurtaient aux heures que Lucile passait loin de nous, loin de tout. Car chaque soir, à peine rentrée, Lucile refermait la porte derrière elle. Aucun échange, aucun récit n’était possible avant qu’elle ait fumé seule, entre les quatre murs de sa chambre.
Très vite, ce rituel me devint insupportable. C’était moi qui la réveillais le matin, c’était moi qui m’inquiétais de savoir si elle se rendait à son travail, c’était moi qui faisais la gueule parce qu’elle ne parvenait plus à nous parler. Jusque-là, Lucile avait été ma maman. Une maman différente des autres, plus belle, plus mystérieuse. Mais je prenais maintenant conscience de la distance physique qui me séparait d’elle, je la regardais avec d’autres yeux, ceux de l’école, ceux de l’Institution, ceux qui la comparaient aux autres mères, ceux qui cherchaient la douceur qui avait disparu des siens.
Une mère idéale assiégea bientôt mon espace mental. La mère idéale était une bourgeoise d’intérieur qui veillait sur l’intégrité de ses enfants et de son papier-peint, possédait un lave-vaisselle, concoctait des plats en sauce aux parfums subtils, traquait la poussière à longueur de journée et exigeait, à l’entrée de l’appartement, que l’on enfilât des patins. La mère idéale ne se défonçait pas tous les soirs, préparait le petit déjeuner avant de réveiller les siens, les regardait partir en classe, l’œil embué et le sourire confiant. Mes révoltes n’avaient rien à voir avec celles de mes semblables, elles aspiraient au conformisme le plus pur. Je rêvais d’une vie cadrée, confinée, réglée comme le papier millimétré qui accueillait les errements de mes exercices de géométrie. Sans doute n’avais-je pas d’autre moyen d’exprimer la peur confuse et croissante qui avait commencé de m’étreindre. Je m’éloignais de Lucile, ou elle s’éloignait de moi, je lui en voulais de ne pas être plus forte, de ne pas faire face.
Un dimanche, Lucile nous emmena au théâtre pour voir son frère Milo qui jouait le valet dans une pièce de Molière. Ensuite nous allâmes le féliciter, j’observai les boucles serrées de ses cheveux, semblables à celles des poupées de collection, qui se soulevaient quand il parlait.
Un autre dimanche, j’allai avec Lucile aux puces de Saint-Ouen où elle acheta quelques objets pour la cuisine.
Un week-end sur deux, nous prenions le train pour la Normandie, où Gabriel s’était installé. Au début, Lucile nous conduisit en métro jusqu’à la gare Montparnasse. Plus tard, nous nous y rendîmes seules. Dans le train, nous nous occupions à lire ou à faire des jeux. À Verneuil-sur-Avre, Gabriel venait nous chercher puis nous emmenait en voiture jusqu’au village où il vivait avec sa nouvelle femme. Nous pénétrions dans un autre monde, un monde où tout était bien rangé, où rien en apparence ne semblait faire défaut.
Puisque Lucile et Gabriel n’étaient pas capables de se parler au téléphone, toute information concernant les vacances scolaires, les horaires de train, l’organisation pratique de nos déplacements passait par moi : Maman te dit que, papa préférerait que, maman n’est pas d’accord avec. Les rares fois où ils échangeaient quelques mots, Lucile raccrochait avant la fin de la conversation et se mettait à pleurer.
Un jour de printemps, un appel nous apprit la mort de Milo. Au fond d’un bois ou d’une clairière, le frère de Lucile s’était tiré une balle dans la tête. Je ne pris pas tout de suite la mesure de l’information. Lorsque je l’annonçai à mon père (la mort de Milo obligeait à décaler les week-ends), il demanda à parler à Lucile. Pour la première fois, Lucile et Gabriel eurent une conversation qui me sembla normale et se termina sans cris. En silence, je remerciai Milo de ce miracle. Nous partîmes quelques jours plus tard à Pierremont, où se déroulait la messe donnée pour ses obsèques. Cette fois je ne pus rien ignorer de la douleur qui ravageait ma famille, elle saturait l’air comme de la poudre d’explosif.
Dans les semaines qui suivirent, je m’inquiétai davantage encore pour Lucile. Cette peur ne me quittait pas, m’empêchait parfois de respirer. J’ignorais ce qu’elle signifiait. Peu à peu, mon angoisse se formula : j’avais peur de la trouver morte. Chaque soir, quand je tournais la clé dans la porte, voilà à quoi je pensais : et si, elle aussi, l’avait fait ? Cela devint une obsession. Lorsque je pénétrais dans l’appartement, seule ou accompagnée de Tadrina, mes yeux se posaient d’abord sur la moquette du salon (les morts gisaient à terre, je l’avais entendu au détour des conversations), puis j’allais vérifier dans sa chambre. À partir de là, je pouvais respirer.
Peu de temps après la mort de son frère, à l’aide d’un rouge à lèvres couleur sang, Lucile avait écrit sur le miroir de notre salle de bains : « Je vais craquer. » Face à ce miroir, nous nous coiffions chaque matin, Manon et moi, cette menace tatouée sur le visage.
Certains soirs, quand Manon et ses amies rentraient plus tard que nous, je m’amusais avec Tadrina à leur faire peur. Cela constituait une occupation à part entière, au même titre que les farces au téléphone, les concours de danse, les poupées Barbie et leurs vêtements, notre collection d’échantillons de parfums (nous en avions quatre cents à nous deux) et le jeu de la vendeuse en parfumerie qui l’accompagnait. Un soir, nous nous cachâmes dans le placard de l’entrée, alors que Manon et Sabine, la voisine du dessous, pénétraient dans l’appartement. Tandis qu’elles entamaient leur goûter, persuadées d’être seules, nous commençâmes à émettre d’affreux grincements et sifflements. Terrorisées, elles s’approchèrent du placard, lorsque nous laissâmes cette fois éclater un concert de rires macabres et démoniaques. Elles hurlèrent de concert, descendirent aussi sec prévenir le père de Sabine, qui venait de rentrer chez lui. Il monta et nous découvrit toutes les deux, bredouillantes, écarlates, et empêtrées dans de coupables explications.
Plus tard, Manon m’a reproché ces séances de terreur, la place que j’occupais, et la domination d’aînée que j’exerçais sur elle. Peut-être avais-je besoin qu’elle ait peur aussi, qu’elle sorte de cet état d’inconscience qui me semblait alors être le sien, qu’elle partage mon désarroi. Peut-être étais-je tout simplement jalouse d’elle, qui entretenait avec Lucile une relation que j’avais perdue depuis longtemps.
Quand Lucile n’avait pas le courage de préparer le repas, nous nous réjouissions d’un dîner belge (chocolat chaud et tartines beurrées). Plus tard, une amie à qui j’en expliquais le principe me raconta qu’il s’agissait chez elle d’un dîner suisse.
Ensuite, chacune de nous trois vaquait à ses occupations. Nous n’avions pas la télévision, Lucile refusait de céder à cette facilité.
D’autres soirs, nous écoutions les disques que Lucile aimait : « Bella Ciao » (le chant des partisans italien), Chick Coréa, Archie Shepp, Glenn Gould. La chanson de Jeannette, « Porque te vas », tirée du film Cría Cuervos, que nous avions vu avec elle, devint notre hymne domestique. Les images de Géraldine Chaplin se vidant de son sang me hantèrent longtemps. Et si ma mère venait à mourir de la même manière, d’un chagrin hémorragique et silencieux ?
L’été de mes douze ans, mon père et sa femme eurent un petit garçon. Il me sembla que Gaspard serait promis à une vie facile, que les choses seraient pour lui plus douces qu’elles ne l’étaient pour nous. Nous aimions nous occuper de lui, le changer, lui donner le biberon, le faire rire, et plus tard, nous admirâmes ses premiers pas.
Un week-end, je parlai à Gabriel des inquiétudes que j’avais pour Lucile. Pour la première fois sans doute je prononçai ces mots : j’ai peur qu’elle se suicide. Il me demanda des précisions. Je parlai de sa solitude, de sa fatigue, des heures qu’elle passait enfermée à fumer.
Dans le train du retour, je ne pensais plus qu’à une chose : j’étais une balance.
Mes relations avec Lucile se détériorèrent davantage encore le jour où elle m’accusa d’avoir volé la boîte dans laquelle elle rangeait ses barrettes de shit, et de l’avoir donnée à mon père afin qu’il l’utilise contre elle comme pièce à conviction. Quelques jours plus tard, Lucile retrouva la petite boîte rose qu’elle avait cachée elle-même, me présenta ses excuses. Plus tard encore, elle lut mon journal intime où il était question d’elle et de ma peur, me l’avoua, me promit que les choses allaient s’arranger.
Lucile savait que je l’observais du haut de mes douze ans, avec cet air de tout savoir sans avoir rien appris, cette façon d’afficher en silence ma désapprobation. Lucile savait que je la jugeais.
Un soir, alors qu’une des mes tantes nous raccompagnait après que nous avions dîné chez elle, la voiture qui nous suivait d’un peu trop près nous percuta dans un grand bruit de ferraille. Manon et moi étions toutes les deux assises sur la banquette arrière. De la place avant où elle se trouvait, Lucile bondit par l’extérieur, ouvrit notre portière en hurlant « Ma fille, ma fille ! », se jeta sur Manon. Cette utilisation du singulier, même dans la plus intense panique, m’apparut comme la preuve de sa démission. Je n’avais plus de contact physique avec elle depuis déjà longtemps. Manon venait sur ses genoux, Manon l’embrassait, l’enlaçait, Manon ne se rendait compte de rien : Manon était sa fille. J’étais devenue son ennemie, j’étais du côté de mon père, du côté des bourgeois, des riches et des réactionnaires, je ne comptais plus.
Bien sûr, aujourd’hui que je l’écris, et alors que je n’ai plus aucun doute quant au fait que Lucile m’a aimée, l’épisode de la voiture m’apparaît sous un autre jour, qui interroge ma manière d’être, et ce depuis si longtemps, cette façon de vouloir paraître si forte quand je suis si fragile, qu’on finit sans doute par me croire.
Un soir, Lucile m’emmena au théâtre voir Les Mille et Une Nuits, créées par Jérôme Savary et son Grand Magic Circus. Je portais un chemisier rouge que ma mère m’avait offert, je m’étais habillée chic, pour autant que je me souvienne c’était la première fois que j’allais voir un spectacle (excepté le Guignol du Luxembourg). Émerveillée, je découvris un monde abondant où les femmes étaient plantureuses et puissantes. Il y avait dans la mise en scène une humeur, un excès, qui m’impressionnèrent au plus haut point et dont je sentis confusément qu’ils évoquaient la vie dans ce qu’elle avait de plus dense, de plus libre, de plus merveilleux. L’or des costumes et des bijoux brillait dans la lumière, je voulus en retenir les reflets, ne jamais les oublier.
À cette même époque, un garçon du collège qui était en section technique se prit de passion pour moi. Il devait avoir quinze ou seize ans, son élocution et ses propos trahissaient un probable retard mental. Il me guettait à la sortie, me suivait dans la rue, m’attendait dans les tunnels et sous le porche des immeubles. Il connaissait mes horaires et mes itinéraires. Peu à peu, il me terrorisa. Nous élaborions avec Tad toutes sortes de stratégies pour l’éviter et échapper à sa vigilance. Nous passions par des chemins détournés, restions parfois plusieurs heures à l’intérieur du collège afin de le décourager. Un soir que nous avions fait des courses pour Lucile à la supérette de mon quartier, le garçon était là, dissimulé dans l’obscurité d’un porche. Au moment où nous arrivâmes à sa hauteur, il se jeta sur moi et tenta de m’embrasser sur la bouche. Je le repoussai, Tadrina s’empara d’une grosse boîte de conserve et s’interposa entre nous, le bras levé et le petit-pois menaçant (nous nous sommes ensuite repassé en boucle cette séquence).
Le garçon me regarda et de sa voix pâteuse prononça cette phrase qu’il nous arrive encore aujourd’hui d’évoquer pour son potentiel comique :
— Tu m’dis rien ?
Nous détalâmes à toutes jambes. Sur la main que j’avais eu le temps de mettre devant ma bouche, je gardai la sensation de ses lèvres humides, de sa salive gluante. De retour chez moi, je la frottai avec une brosse à ongles. Je n’en parlai pas à Lucile. Lucile ne pouvait rien pour moi. Tu-m’dis-rien (car c’est ainsi que nous l’appelâmes dorénavant avec Tad, ignorant son vrai nom) hanta longtemps mes nuits.
À part en français, mes résultats scolaires étaient en chute libre. Je ne travaillais pas, je n’apprenais pas, passais mon temps à lire, allongée à plat ventre sur la moquette de ma chambre. Avec Tad, nous commençâmes à voler dans les magasins de la ville – tablettes de chocolat, paquets de biscuits, brillants à lèvres – autant de minuscules défis adressés à nous-mêmes, que nous relevions haut la main.
Régulièrement, j’étais terrassée par une migraine qui m’obligeait à quitter le collège avant l’heure, titubante, pour rentrer chez moi m’allonger dans le noir, un marteau-piqueur dans le crâne et un gant de toilette humide posé sur les yeux.
Le mercredi, Manon et moi allions par le métro et le RER à l’École
dentaire de la rue Garancière, dans le 6e arrondissement. Nous y passions des heures entre les mains d’apprentis dentistes à la dextérité variable, Manon le matin et moi l’après-midi. Nous y retrouvions Bérénice, l’une des sœurs aînées de Gabriel, qui nous emmenait déjeuner au café, puis goûter chez elle, où il me semblait qu’enfin, nous étions à l’abri.
Mais de retour chez nous, la réalité s’imposait, chaque semaine plus limpide : après la mort de Niels, puis celle de Milo, Lucile était en train de perdre pied et nous étions, Manon et moi, les seules spectatrices de ce naufrage.