Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 25
père. Aussi, lorsqu’elles furent invitées à la grande fête organisée à Chaville À deux reprises au cours des dernières semaines, Lucile et Lisbeth étaient rentrées de leurs sorties bien au-delà de l’heure fixée par leur par leurs cousins, Georges leur interdit-il d’y aller. Ce fut sans appel. Et qu’elles aient passé des semaines à confectionner leurs robes n’y changeait rien. D’ailleurs, Georges exigea leur présence au dîner qu’il organisait ce soir-là, auquel était convié le directeur commercial de l’agence, un jeune humoriste qu’il venait de rencontrer, ainsi qu’un réalisateur de feuilletons télévisés pour lequel les petits avaient, à plusieurs reprises, fait de la figuration. Au cours du dîner, Lucile et Lisbeth s’efforcèrent de participer à la conversation et de répondre aux questions qu’on leur posait. Sitôt le dessert pris, elles demandèrent à monter se coucher.
Lorsque les invités furent partis, Georges, froissé qu’elles aient disparu de si bonne heure, monta voir ses filles avec la ferme intention de repréciser quelques notions de savoir-vivre. Leurs chambres respectives étaient vides, la fenêtre de Lucile était ouverte. Georges et Liane sautèrent dans la voiture et se rendirent à Chaville en moins d’un quart d’heure.
Georges se gara devant la maison. La musique avait envahi la rue malgré les volets fermés. Liane sonna à la porte tandis que Georges attendait dans la voiture. Elle apparut sur le seuil de la salle de danse, chercha ses filles du regard. En moins de deux minutes et sans qu’un mot fût prononcé, Lisbeth et Lucile furent assises sur la banquette arrière. Dans le rétroviseur, Lucile aperçut le regard de Georges et se tassa sur son siège. De retour à Versailles, il entra dans une colère étranglée et, sous leurs yeux, déchira avec rage les robes cousues par leurs soins. Dans la nuit, Lucile décida de fuir vers un monde libre. Dès le lendemain matin, elle fit part de son projet à Lisbeth qui ne se fit pas prier. Lisbeth rêvait de voyages, de contrées lointaines, d’hommes aux accents mélodieux. Partir ne lui faisait pas peur. Elles commenceraient par vivre à Pierremont, incognito, le temps de trouver un petit travail et de mettre un peu d’argent de côté. Ensuite, si Lucile se montrait plus téméraire, elles pourraient s’enfuir loin, beaucoup plus loin.
À l’heure habituelle, elles firent mine de partir pour le lycée. Mais au lieu d’aller en classe, elles prirent, de Versailles, un premier train pour la gare Saint-Lazare puis passèrent à la Caisse d’épargne pour y récupérer les économies de Lisbeth. De tout temps, Lisbeth avait été la seule à mettre de l’argent de côté. Depuis peu, elle gardait des enfants pour financer ses futurs voyages. Les deux sœurs se rendirent ensuite à la gare de Lyon où, quelques heures plus tard, elles prirent le premier train pour Pierremont.
Lucile n’avait jamais remarqué à quel point la maison était sombre et abîmée. À quel point l’atmosphère y était humide, glaciale. Le soir venu, elle entendit toutes sortes de bruits suspects venus du grenier. Terrorisée, elle demanda à Lisbeth de dormir avec elle. Au petit matin, elles virent arriver Georges, un sachet de croissants à la main, souriant et soulagé. Il prépara un copieux petit déjeuner, puis les fit monter dans la voiture. En moins de deux heures, elles furent à Paris.