Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 36
avions mérité une grasse matinée. Nous nous étions couchées tard, elle nous L e lendemain, Lucile décida qu’elle n’irait pas à son travail (elle n’y était pas allée la veille non plus). De même elle estima que nous dispensait par conséquent d’aller à l’école pour une durée qu’elle ne précisa pas, mais dont on pouvait imaginer, à la manière dont elle l’évoqua, que celle-ci avait tout lieu de se prolonger. En outre, Lucile percevait à distance et depuis quelques jours que M. Rigon, le proviseur de mon collège, était très énervé. Il était préférable d’éviter tout contact avec lui. Je n’avais aucune envie de rester avec elle, je commençai à trouver qu’elle ne tournait pas rond, j’insistai pour partir en classe et tentai de convaincre Manon d’en faire autant. Manon refusa, elle préférait rester avec Lucile dont elle percevait le désarroi.
Dans le bus qui me conduisit au collège, je tentai d’analyser la situation. Fallait-il s’inquiéter ? Même après avoir passé en revue les éléments de la veille et des jours précédents, il me fut impossible d’admettre que Lucile déraillait pour de bon et encore moins qu’elle pût devenir dangereuse pour nous ou pour elle-même. Lucile traversait une mauvaise passe, c’était tout. Arrivée au collège, je retrouvai Virginia et Jean-Michel, un autre ami de ma classe, qui avaient prévu de sécher le cours de gymnastique pour aller aux Galeries Lafayette. Je parlementai un moment avec eux, j’étais venue jusque-là par le bus, j’hésitai à repartir, je finis par accepter de les suivre. Pour une raison que j’ai oubliée, nous repassâmes chez Virginia. À peine arrivée chez elle, je m’approchai de la fenêtre. Du sixième étage, la vue plongeante me permettait d’observer ce qui se passait chez nous. Je découvris Lucile debout dans le salon, elle était nue, son corps était peint en blanc. Cette vision me coupa le souffle. Paralysée, je ne pouvais détacher mon regard de la scène à laquelle j’assistais sans pourtant y croire tout à fait, je cherchai Manon qui échappait à mon champ de vision. Près de deux heures s’étaient écoulées depuis que j’avais quitté l’appartement, quelque chose n’allait pas, n’allait pas du tout, je ne voulais plus me rendre aux Galeries Lafayette, je voulais rester là et que tout s’arrête et redevienne normal. Je restais un moment à regarder Lucile, il m’était de plus en plus difficile de respirer. Elle se tenait toujours debout, à ses gestes d’impatience je compris qu’elle demandait à Manon de s’approcher d’elle. Lucile tapa du pied, Manon n’apparut pas, refusant manifestement de lui obéir. Soudain Lucile s’empara de la planche de bois qui servait de dossier au vieux fauteuil de coiffeur, des deux mains elle la leva au-dessus de sa tête, la planche était suspendue en l’air, prête à s’abattre sur Manon. Je me jetai dans les escaliers, traversai la rue sans regarder, en quelques secondes je fus dans le hall de notre immeuble, montai les marches quatre à quatre, à bout de souffle j’arrivai devant notre porte. Violette était là, elle venait de sonner deux ou trois fois sans réponse, je hurlai elle la tape, elle la tape, me ruai sur la sonnette sur laquelle j’appuyai de toutes mes forces, hurlai encore, Violette me prit dans ses bras et mon corps se renversa en arrière, Violette me retint quelques secondes, je ne pouvais plus respirer. Dans ma panique, je finis enfin par prendre conscience que j’avais la clé. J’ouvris la porte, nous nous précipitâmes dans le salon, Lucile tenta de retenir Manon par les cheveux, Violette lui ordonna de la lâcher, Manon se jeta dans mes bras. Maintenant elle était là, contre moi, elle pleurait, Lucile avait voulu lui planter des aiguilles d’acupuncture dans les yeux et avait réussi à en planter une sous son œil droit. Soudain des hommes en uniforme apparurent derrière nous, quelqu’un avait appelé la police, la police était là. Tout se mêla dans une insoutenable confusion, Lucile était nue et peinte en blanc, le regard hagard et le corps tremblant, Manon était terrorisée, Virginia et Jean-Michel nous avaient rejoints, quelqu’un me suggéra d’emmener ma sœur chez le médecin d’à côté, au numéro sept de la rue. Je lui lâchai la main et Jean-Michel la prit dans ses bras.
Il nous fallut sortir de l’appartement, il nous fallut laisser Lucile nue et blanche face à une demi-douzaine de flics.
Chez le médecin, un brigadier nous retrouva.
Le médecin enleva les éclats de peinture que Manon avait dans les deux yeux, nettoya la petite trace que l’aiguille avait laissée sous son œil droit. Plus tard, nous sortîmes du cabinet médical et tandis que Lucile était prise en charge dans notre appartement, nous fûmes mises à l’écart dans la camionnette de police garée en face de l’immeuble. Un attroupement se forma aussitôt. De l’autre côté des vitres, on se poussait, on se pressait, on se hissait sur la pointe des pieds. Les regards étaient braqués sur nous, avides d’hématomes et de plaies sanguinolentes, j’eus envie de leur cracher au visage.
Lorsque Lucile fut habillée – Violette lui avait fait prendre un bain pour la calmer et tenter de lui ôter la peinture qui la recouvrait –, nous lui cédâmes la place dans le camion. Afin de nous éviter de la croiser, on nous emmena avant qu’elle y fût transférée.
Il était onze heures du matin, la rue continuait de battre comme si rien ne s’était passé, rien ne s’était arrêté, ni les livraisons, ni les bruit des klaxons, ni les odeurs de friture échappées des échoppes, ni le clignotement des enseignes. Rien sauf notre vie.
Violette nous récupéra ce jeudi d’hiver comme deux colis endommagés. Elle avait vingt-cinq ans.
Dans l’après-midi, nous retournâmes à l’appartement pour prendre quelques affaires pour la nuit. Le soir Violette nous accueillit dans son petit studio, trouva de quoi nous coucher. Enroulées dans les duvets de ses voyages en Amérique du Sud, nous finîmes par nous endormir.
Le lendemain, je me réveillai courbatue et assommée, j’insistai pour aller au collège. Je savais que je n’y reviendrais plus. Chaque heure eut un goût de dernière fois, dernier cours de français, dernier cours d’histoire, derniers bouts de papier échangés à travers la classe, dernières confidences chuchotées dans la cour où, quelques semaines plus tôt, je m’étais fracassé toute seule la tête contre un mur afin d’échapper à un contrôle d’allemand. (Le stratagème avait si bien marché qu’on m’avait conduite à l’hôpital. Ensuite, je n’avais pas dormi de la nuit, coupable d’avoir coûté à Lucile le prix d’une radiographie inutile.)
Tout cela n’avait plus aucune importance. Ma mère était devenue folle, ma mère était atteinte d’une bouffée délirante, ma mère ne tournait pas rond. Le mot bouffée me semblait entretenir une familiarité suspecte avec le mot bouffon, je ne voyais rien de comique dans tout cela, je ne comprenais pas ce qu’on tentait de nous expliquer : Lucile était très fatiguée, elle devait se reposer, elle n’avait pas voulu faire de mal à Manon, elle n’était pas dans un état normal, elle nous aimait de tout son cœur mais ses nerfs avaient lâché, les choses allaient s’arranger, les choses finissaient toujours par s’arranger.
Le soir nous prîmes comme prévu le train pour la Normandie où notre père vivait toujours avec sa femme et notre petit frère. Le front appuyé sur la vitre, je regardai défiler ce paysage que nous connaissions presque par cœur, je fermai les yeux, à la recherche d’un temps volé au temps, où rien de tout cela n’était arrivé.
Une fois sur place, il nous fallut raconter ce que nous ne comprenions pas nous-mêmes, ce qui n’obéissait à aucune logique, ne s’ordonnait pas, s’énonçait au compte-gouttes et pourtant avait eu lieu.
Le lundi suivant, je rentrai au collège de l’Aigle, dans l’Orne, tandis que Manon découvrit l’école primaire de la même ville, sans autre forme de préavis. Exilées et abasourdies. La forme de mon jean dite cow-boy (large en haut et serré en bas) n’était pas encore parvenue dans ces contrées, on s’étonna d’un tel accoutrement et on rit derrière mon dos.
Quelques jours plus tard, notre belle-mère nous acheta quelques vêtements. Il se passerait plusieurs semaines avant que nous puissions retourner dans l’appartement de Lucile pour récupérer des affaires et plusieurs mois avant que nous puissions la revoir.
C’est ici que nous allions habiter pendant quelques années. Nous ignorions à quel point notre vie avait basculé.
Dans la belle maison de Gabriel, au bout d’un petit chemin de terre, nous allions découvrir une autre forme de violence, sur laquelle, pendant des années, nous serions incapables de mettre des mots.