Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 35
de haut en bas, la longueur du trajet qui la conduisait à son travail par les À Bagneux, Lucile ne supportait plus l’atmosphère confinée de notre résidence, la moquette salie par le temps, les doubles vitrages fendus transports en commun. À la fin du mois de juillet, à une heure de l’après-
midi, elle visita un appartement dans le 9e arrondissement, à deux pas du quartier où elle avait vécu enfant. Beaucoup plus grand que les autres proposés au même prix, il lui parut propre et clair. La cuisine et la salle de bains étaient vastes et aménagées. L’agent immobilier la pressa, elle signa sur-le-champ. Lucile s’occupa du déménagement, repeignit nos chambres, puis nous rejoignit dans le Sud où nous étions en vacances avec Liane et Georges. Tout se passa comme si le texte n’avait jamais existé, comme si rien de tout cela (les heures noires, les accusations) n’avait eu lieu. Nous rentrâmes toutes les trois à la fin du mois d’août. Lucile ne tarda pas à mesurer l’étendue de son erreur.
Au 13 de la rue du Faubourg-Montmartre, notre nouvel appartement se situait exactement en face de la boîte de nuit Le Palace et du siège du journal L’Équipe. Dans cette artère étroite, circulaient deux lignes de bus et d’innombrables cars de touristes, dont le trajet vers Pigalle ou les Folies-Bergère, à toute heure du jour ou de la nuit, passait sous nos fenêtres. La rue était l’une des plus bruyantes de Paris, il y avait du monde partout, tout le temps. Dans le hall de notre immeuble, pour rejoindre l’escalier, il nous fallait contourner la queue du Studio 43, un cinéma de quartier dont la programmation (films de série B, Z ou X, deux pour le prix d’un) me reste, encore aujourd’hui, assez obscure. De la fenêtre de la cuisine, nous observions les rats monstrueux qui se nourrissaient en toute sérénité des poubelles du fast-food voisin, les enseignes clignotaient tout au long de la nuit, et il n’était pas rare, à l’heure où Le Palace fermait, que nous soyons réveillées par les cris et les sirènes. Cachée derrière les rideaux, je me levais pour observer les altercations, les descentes de police, la dispersion qui suivait les bagarres.
Lucile travaillait toujours comme secrétaire dans la même société de promotion, se moquait volontiers de son patron, rêvait de vacances longues et lointaines, nous racontait parfois quelques anecdotes de bureau.
La chambre de Manon était ouverte sur le salon où Lucile avait installé son lit. Le matelas de Lucile reposait sur des palettes en bois qui lui servaient de sommier. Tous les soirs ou presque, Manon entendait Lucile pleurer.
J’étais entrée en troisième dans un collège de la rue Milton, auquel je me rendais par le bus. Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. Dans cet environnement parisien qui m’intimidait tant, afin de me donner une contenance, je m’inventai un personnage de jeune fille triste et solitaire, rongée par un drame secret, et refusai toute invitation susceptible de me distraire de mon tourment. Manon, qui était en CM1 dans une école du quartier et dont la plupart des amies étaient juives, prétendit qu’elle l’était aussi, s’inventa des fêtes religieuses et d’intenses prières. Pour expliquer la forme de son visage (large et lisse, à la Faye Dunaway), Manon raconta à qui voulait l’entendre ce jour où, galopant à grande vitesse sur un cheval indocile, elle avait percuté un arbre.
Manon était une enfant joyeuse, confiante, souriante. J’étais une adolescente sérieuse, grave, cérébrale. Nous passions le plus clair de notre temps à voler dans les magasins, le quartier nous offrait de multiples possibilités. Pains d’Épices, une boutique de jouets et de miniatures du passage Jouffroy, où nous officiions plusieurs fois par semaine et dont nous sortions les poches pleines, ainsi que le Monoprix, où les systèmes de protection antivol n’existaient pas encore, devinrent nos lieux de prédilection. Afin de justifier auprès de Lucile ces soudaines abondances, je multipliais les mensonges : échanges de pacotilles, argent trouvé miraculeusement dans la rue, amies trop rondes qui me donnaient leurs vêtements, mères attendries qui m’offraient des cadeaux – le reste était caché dans nos tiroirs.
Un jour Manon se fit prendre et sermonner par une vendeuse, nous échappâmes de peu à la catastrophe.
Lucile ne supportait pas le bruit incessant de la rue, les souris qui envahissaient la cuisine dès que nous avions le dos tourné, les rats aussi gros que des lapins qui s’agitaient toute la nuit dans les poubelles.
Lucile s’isolait dans un monde de plus en plus opaque, où la poudre succéda parfois aux volutes de fumée.
Virginia était dans ma classe et habitait juste en face de chez nous, au sixième étage de l’immeuble de L’Équipe. Elle n’avait que faire de mes problèmes, ni des siens, ni des problèmes en général. Virginia vivait dans dix mètres carrés avec sa mère qui était femme de ménage, se piquait de me traîner aux boums et aux sorties ciné, chaque matin me sifflait par la fenêtre avec force pour me donner le signal du départ. Son énergie ne tarda pas à entamer mon rôle de composition. Grâce à elle, j’intégrai la bande la plus prestigieuse du collège. Je découvrais The Specials, Madness, Police et The Selecter, j’évitais les cours que je jugeais ennuyeux, auxquels je préférais les discussions enflammées des cafés, ou les expéditions aux Galeries Lafayette. J’entrais de plain-pied dans un monde nouveau, un monde qui vivait, battait, vibrait.
Le 4 janvier 1980, Barbara, la sœur de ma grand-mère, et son mari Claude Yelnick, qui était à l’époque Directeur de l’information de France-Soir, furent invités sur le plateau d’Apostrophes pour un livre qu’ils avaient écrit ensemble, intitulé Deux et la folie. Le livre racontait à deux voix la maladie de Barbara, caractérisée par l’alternance de périodes d’excitation, voire de délire, et de périodes de dépression profonde.
Sans doute cette date correspondait-elle à la fin des vacances de Noël, car dans l’invraisemblable salle de télévision de Pierremont, tout entière dévolue au culte du petit écran (lequel était immense et trônait au milieu d’un meuble en bois conçu pour l’accueillir), il me semble que ce jour-là, la famille entière fut réunie dans un silence religieux. Les uns s’étaient installés sur les larges fauteuils recouverts de moumoute à poil doux, les autres s’étaient assis par terre sur la moquette bleue. On retenait son souffle. L’émission commençait à peine que déjà se chuchotèrent les premiers commentaires, mais pourquoi s’est-elle habillée comme ça, par qui va-t-il commencer, mais enfin, pas du tout, son tailleur est parfait. Les premiers chut exaspérés fusèrent à travers la pièce. Et puis voilà, attention, oui, Barbara et Claude passaient en premier, si ce n’était pas chic, formidable, épatant, mais enfin taisez-vous, et qui tousse comme ça sans arrêt ?
Lorsque nous rentrâmes à Paris, Lucile commença à peindre sur le mur du salon, qui était aussi sa chambre, une fresque tourmentée, composée d’arabesques et de spirales, vert foncé sur fond blanc. C’est ainsi que je me la rappelle, tortueuse et menaçante.
Un soir, Pablo, le compagnon de Justine, sonna à notre porte, les mains chargées d’une bourriche d’huîtres qu’il venait de voler en devanture d’une brasserie du boulevard Montmartre. Il passait par là. Quelques minutes plus tard, il redescendit pour demander un citron, consola d’un mot gentil l’écailleur qui se lamentait d’avoir été ainsi berné, à peine avait-il le dos tourné. Pablo ouvrit les huîtres et nous profitâmes du festin.
Dans les jours qui suivirent, Lucile me sembla de plus en plus agitée.
Un autre soir, en guise de dîner, elle nous servit des framboises surgelées, à peine sorties de la boîte, qu’il nous fut impossible de manger.
Pendant quelques jours, Lucile n’acheta que des aliments sucrés (je précisai dans mon journal : qui coûtent super cher).
Le 29 janvier, Lucile nous convoqua Manon et moi pour une réunion extraordinaire dont l’ordre du jour ne tarda pas à être révélé. Lucile voulait nous annoncer qu’elle était télépathe. Elle pouvait donc savoir tout ce qui se passait, même à une grande distance, et contrôler la plupart des objets. Alors qu’elle venait de prononcer ces mots, un cri de souris se fit entendre dans la cuisine. Lucile précisa qu’elle pouvait également faire fuir les souris, avant de se reprendre aussitôt : « Ah non, je suis conne, ce ne sont pas des objets » (phrase reproduite in extenso dans mon journal). Où que nous soyons, elle nous voyait dans les miroirs, nous protégeait ainsi à distance. Nous aussi, nous avions des pouvoirs. Manon était une sorcière qui entendait tout et pouvait déchiffrer, grâce à l’ouïe, le monde hostile qui l’entourait. Lucile précisa qu’il fallait l’emmener chez un otorhino afin d’optimiser ses pouvoirs auditifs. Pour ma part, j’étais l’oracle de Delphes, je prédisais l’avenir et mes prédictions se réalisaient. Mais je devais me garder d’énoncer de mauvais présages. Lucile approcha de mon cou une paire de ciseaux dont la pointe effleura ma peau. Je ne respirai plus, je surveillai le tremblement de sa main. Elle se rassit et nous expliqua ensuite qu’elle avait écrit une lettre à un psychanalyste de renom qu’elle allait, faute de timbres, lui transmettre le soir même par télépathie.
Le lendemain était un mercredi, jour de l’École dentaire. Manon était prise en charge le matin par des étudiants pour des soins classiques, tandis que l’après-midi était consacré à l’orthodontie pour laquelle j’étais suivie. Alors que nous étions sur le point de partir, Lucile déclara qu’il n’était pas question pour nous d’y aller en métro : le réseau RATP échappait en partie à son contrôle. Elle me donna de l’argent pour que nous prenions un taxi, car elle contrôlait en revanche et sans restriction l’ensemble des taxis parisiens. Aucun véhicule n’échappait à sa vigilance. Lucile me demanda avec le plus grand sérieux si je préférais que le nôtre fût conduit par un homme ou par une femme. Après plusieurs secondes de réflexion, je finis par répondre que je préférais une femme. Manon et moi n’osions plus nous regarder, nous descendîmes l’escalier dans un silence consterné.
Ma mère était une adulte, ma mère avait beaucoup lu et connaissait des tas de choses, ma mère était savante, comment pouvais-je imaginer que ma mère pût dire n’importe quoi ? J’avais treize ans, j’avançais d’un pas hésitant vers les voitures rangées en file, déchirée entre le respect de sa parole et l’éveil de ma propre conscience, déchirée entre le désir que le chauffeur fût un homme et celui que le chauffeur fût une femme. Quelque chose était en train de se passer qui ne se formulait pas, qui échappait à ma connaissance. L’idée m’effleura de prendre le métro en cachette et de lui rendre l’argent plus tard (prendre un taxi ne faisait pas partie de notre mode de vie et cela m’apparut comme un gaspillage épouvantable), mais je craignis, grâce à ses pouvoirs, qu’elle découvre ma trahison. Manon était silencieuse. Le ventre noué, nous nous dirigeâmes vers la tête de taxi.
En haut de la file, un homme était au volant. Nous montâmes dans la voiture, je lui indiquai notre destination, rue Garancière, le billet que Lucile m’avait donné me brûlait les mains. J’avais mal au cœur.
Le soir même, Lucile rentra à la maison avec un œil au beurre noir. Elle nous expliqua que Jacques Lacan, le grand psychanalyste, l’avait frappée.
De Brunoy, Lisbeth vint dîner avec nous. Les frères et sœurs de Lucile commençaient à s’inquiéter pour elle, elle tenait des propos bizarres au téléphone, Lisbeth avait été envoyée en éclaireuse. Lucile nous emmena au restaurant, l’œil poché, dans un état de grande agitation. Chez Chartier, comme la coutume le voulait, nous partageâmes notre table avec d’autres clients. Au cours du repas, Lucile parla beaucoup, rit, éclata en sanglots, vola des frites dans l’assiette de son voisin, agita les bras et interpella le serveur pour un oui ou pour un non. Elle était persuadée que ce dernier faisait exprès de nous laisser attendre, il avait une dent contre nous, il lui en voulait, à elle, personnellement, elle l’avait déjà remarqué.
Je regardais Lisbeth, j’attendais qu’elle dît quelque chose, n’ayez aucune inquiétude, ce qui se passe en ce moment est tout à fait normal il n’y a aucune raison de s’affoler ni même d’avoir peur, votre maman va redevenir comme avant, une bonne nuit de sommeil et il n’y paraîtra plus, mais Lisbeth avait l’air tout aussi désemparée que nous. Après le dîner, nous remontâmes dans l’appartement, Lisbeth rentra chez elle. Au moment où je m’apprêtais à éteindre la lumière, Lucile m’annonça qu’elle m’offrirait, dès le lendemain, le pantalon de velours rose à fines rayures côtelées que je lui avais réclamé sans succès.
Depuis quelques jours Lucile dépensait l’argent qu’elle n’avait pas, nous n’allions pas tarder à le découvrir, Lucile achetait sans compter.
Plus tard dans la nuit, Manon l’entendit pleurer une nouvelle fois dans son lit.