Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 57 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 57

 

années chez le fabricant de sacs en cuir, avait égaré un certain nombre de L ucile passa des jours à rechercher et réunir les éléments nécessaires au calcul de sa retraite. Elle avait travaillé au noir pendant plusieurs papiers. Les photocopies, les déplacements, ses échanges avec la Caisse d’assurance vieillesse, lui parurent insurmontables.

Lucile était épuisée, souffrait du dos, des bras, des épaules, absorbait chaque jour des médicaments de plus en plus forts contre la douleur, ses mains et ses jambes avaient recommencé à trembler.

Les traitements contre le cancer étaient terminés, restait la douleur, supposée diminuer au fil du temps. Lucile devait effectuer des contrôles tous les trois mois.

Angoissée par ses tremblements, Lucile craignit un début de Parkinson. Elle demanda à faire les examens de diagnostic, qui se révélèrent négatifs.

Elle reprit ses promenades dans Paris, s’inscrivit comme bénévole dans une association pour y donner des cours d’alphabétisation, suivit le programme beauté proposé au sein de l’hôpital par un fabricant de cosmétiques. Ralentie, essoufflée, déprimée, Lucile essayait de s’inventer une nouvelle vie.

Un mercredi à l’heure du déjeuner, alors que j’étais à table avec mes enfants, je reçus son appel.

— Ma mère est morte, m’annonça-t-elle, non sans une certaine brutalité, que j’avais identifiée depuis longtemps comme un élément majeur de son système de défense.

Et puis Lucile, qui ne pleurait plus, se mit à pleurer.

Elle voulait partir à Pierremont sur-le-champ, ne parvenait pas à rassembler ses affaires, elle était si fatiguée, elle n’avait pas la force.

Je lui ai dit que j’allais venir, j’ai téléphoné au père de mes enfants pour lui demander s’il pouvait venir les récupérer, il a accepté, et je suis partie. J’ai retrouvé Lucile, confuse et désemparée.

Justine et Violette s’étaient installées à Pierremont depuis plusieurs semaines, elles avaient accompagné Liane jusqu’au bout, lui avaient permis de mourir dans sa maison, comme ma grand-mère le souhaitait.

Lucile leur téléphona sous mes yeux, à ses protestations je compris qu’elles lui demandaient de venir plus tard, le lendemain ou le surlendemain. Lucile raccrocha et s’effondra de nouveau.

Je me suis déplacée dans la cuisine et j’ai rappelé aussitôt les sœurs de ma mère, j’ai oublié aujourd’hui laquelle des deux m’expliqua qu’elles avaient prévu d’aller chercher Tom à son foyer et de l’emmener au restaurant pour lui annoncer la nouvelle. Cela leur compliquait les choses, ce n’était pas le bon moment. J’ai dit : vous n’avez pas le droit de faire ça.

J’ai aidé Lucile à rassembler ses affaires, elle souffrait, s’essoufflait, incapable de la moindre initiative. J’ai téléphoné à la SNCF pour connaître les horaires de train et puis j’ai rappelé à Pierremont pour prévenir de son heure d’arrivée. Je crois que nous avons pris un taxi jusqu’à la gare de Lyon. Il était trop tard pour que Lucile puisse prendre un billet, j’ai porté son sac et je l’ai mise dans le train, j’ai cherché de l’argent à lui donner que je n’avais pas, je suis ressortie du wagon où je l’avais laissée, livide et tremblante.

Les obsèques de Liane eurent lieu au début de décembre, l’église était glaciale. J’ai lu un texte que j’avais écrit sur ma grand-mère, je n’étais pas la seule, les textes convergeaient dans un même élan d’affection, rendaient hommage à sa vitalité, à sa gaieté, évoquaient avec les mêmes mots le souvenir solaire qu’elle laissait derrière elle, une trace lumineuse et tenace. La famille, les amis, les voisins étaient venus en nombre.

De retour à la maison de Pierremont, Lucile participa à peine à la collation que ses sœurs avaient organisée, se réfugia dans la chambre de Tom.

Après un long moment, je me souviens d’avoir pris conscience de sa disparition, d’être montée la voir, de l’avoir trouvée allongée sur le lit, elle était d’une pâleur extrême, cireuse, presque transparente. Je lui en voulais de ne pas être avec nous, de s’isoler, de ne pas partager, j’eus avec elle un échange bref, agacé, qui m’a hantée pendant des mois.

Je n’ai pas vu sa douleur, je n’ai pas vu sa détresse, j’ai refermé la porte dans un geste sec.

Je suis restée en bas, dans cette ambiance saturée d’émotion et de tension qui suit souvent les obsèques, j’ai ri, parlé, évoqué de vieux souvenirs, j’ai revu les uns et les autres, admiré les photos de leurs enfants ou de leurs petits-enfants, j’ai mangé des quiches, du quatre-quarts et bu du vin.

Longtemps cette idée m’a obsédée : je n’ai pas été au bon endroit.