Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 20 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 20

 

Violette étudiait ses leçons tandis que Justine jouait avec Solange, une amie T om était allongé dans son berceau, les yeux grands ouverts. Depuis plusieurs minutes, il émettait des cris aigus pour appeler ses sœurs. de classe qu’elle avait invitée pour le goûter. Justine s’approcha du berceau, prit l’enfant dans ses bras. Ravi, Tom s’agita. Justine perçut l’odeur âcre qui venait de la couche, adopta une mine experte et annonça qu’elle allait changer son frère. Elle proposa à Solange de la suivre, déroula une serviette de toilette sur le lit de ses parents, allongea Tom sur le linge. Elle nettoya ses fesses, le pli des cuisses, le zizi, puis les sécha avec application. Entre deux vocalises, Tom riait aux éclats. Justine embrassa ses joues, son ventre, ses petits bras, comme elle avait vu si souvent sa mère le faire, fière de montrer à Solange qu’elle savait s’occuper du bébé. D’ailleurs, elle lui donnait très souvent le biberon et, quand ses parents n’étaient pas là, il dormait avec elle. Tom attrapa ses cheveux, entreprit de tirer, mais Justine fit les gros yeux. L’enfant eut une seconde d’hésitation, puis lâcha la mèche blonde et agita de nouveau ses jambes en l’air, en signe d’allégresse. Solange regardait Tom, perplexe. Plusieurs fois Justine s’était retournée vers elle, avait guetté sur le visage de son amie un sourire, un signe d’attendrissement, mais Solange évitait le regard de Tom, bien que celui-ci déployât toute son énergie pour attirer son attention.

Enfin, Solange se tourna vers Justine et énonça son verdict :

— Il est mongol, ton frère.

Justine regarda son amie, cet air de Madame-je-sais-tout qu’elle arborait maintenant, le menton haut, le nez en l’air. Tom s’agita de plus belle, attrapa ses pieds avec ses mains, les porta à sa bouche. Justine l’immobilisa pour nouer la couche propre, lui enfila son pantalon, ses chaussons, le redressa pour l’asseoir. Tom resta dans cette position pendant quelques secondes, en quête d’équilibre, puis se laissa retomber en arrière avec un petit cri de joie.

Justine haussa les épaules.

— N’importe quoi.

Elle prit l’enfant dans ses bras et sortit de la chambre sans un mot. Elle n’avait plus envie de jouer avec Solange, elle avait envie que Solange rentre chez elle, d’ailleurs Solange n’était pas son amie, Solange portait des robes affreuses et avait l’air nunuche, c’était son père qui l’avait dit, la dernière fois, un dimanche qu’elle était venue jouer à la maison.

Le soir, après que Solange fut partie, Justine frappa à la porte de Milo, entra sans attendre de réponse. Milo était allongé sur son lit, plongé dans la lecture d’une revue illustrée. Justine s’assit à côté de lui. Milo lui adressa un sourire, puis reprit sa lecture.

— C’est vrai que Tom est mongolien ?

Milo leva les yeux vers sa sœur, visiblement partagé entre la consigne qui lui avait été donnée et la vérité qu’il estimait lui devoir.

— Ouais, c’est vrai.

— Comment tu le sais ?

— C’est maman qui l’a dit à Lisbeth qui l’a dit à Lucile qui me l’a dit.

Justine sentit un grand chagrin l’envahir. Ce n’était pas possible. Tom était un ange, un roi chéri, pas un mongol. Elle dévala l’escalier. Georges lisait un journal dans le salon, Liane était occupée à la préparation du repas. Justine hésita un instant, puis choisit la cuisine où Violette siégeait au côté de sa mère. Toutes deux épluchaient les légumes.

Justine se posta devant la table.

— C’est vrai que Tom est mongolien ?

Il y eut un bref silence, puis Liane, de sa voix la plus douce, répondit.

— C’est vrai, ma reine chérie. Mais on ne dit pas mongolien. Tom est trisomique. Cela veut dire qu’il est handicapé et qu’il ne sera jamais comme les autres enfants. Mais nous lui apprendrons beaucoup de choses et nous essaierons de faire en sorte qu’il soit heureux.

La voix de Liane s’était altérée. Violette en avait aussitôt perçu l’inflexion basse, douloureuse. Elle laissa tomber l’économe et s’accrocha au cou de sa mère.

— On ne pourra pas le réparer ?

Comment Liane pouvait-elle rester si calme ? Justine eut envie d’attraper les assiettes et de les jeter à travers la pièce, de renverser tout, la table, les chaises, les casseroles, les couverts, de renverser tout et de hurler. Elle ne voulait pas que Tom soit trisomique, ni handicapé, ni rien du tout, elle voulait qu’il soit fort et normal et qu’il puisse se défendre. Car Tom allait grandir et devenir un petit garçon. Dans la rue, dans le métro, on le regarderait, on se retournerait sur lui, on dirait des messes basses derrière son dos. Et ça – que l’on puisse rire de Tom – elle ne pouvait le supporter.

Justine attrapa la corbeille de fruits et la fit tomber d’un geste brusque. Elle défia sa mère du regard. Les oranges s’arrêtèrent à hauteur du réfrigérateur, les pommes se répandirent plus loin, presque jusque dans l’entrée. Elle ne se pencherait pas pour les ramasser. Liane n’avait qu’à le faire elle-même.

Justine sortit de la cuisine, monta l’escalier en larmes et tomba nez à nez avec Lucile. Lucile l’attrapa par les épaules et l’attira dans sa chambre. Elle fit asseoir sa sœur sur son lit et lui demanda ce qui la rendait si triste. Justine ne répondit pas. Son corps était soulevé par la colère, sa respiration semblait chercher un point d’ancrage, un point à partir duquel elle pourrait calmer son affolement. Lucile caressa ses cheveux, sans rien dire, le temps que s’apaise la respiration de Justine, que cessent ses sanglots. Justine avait des jambes immenses et les traits de son visage étaient d’une étonnante régularité. Elle était belle. Depuis toujours, Justine était en colère. Elle ne terminait jamais son assiette, ne supportait pas la contrariété, entrait dans des rages folles dont on ignorait généralement la cause. Justine luttait contre sa mère, dans l’affrontement quémandait son attention. On disait qu’elle était une enfant difficile. Le reste, on l’avait presque oublié.

Lucile était allée lui chercher un verre d’eau et, peu à peu, Justine s’était calmée. Elle était maintenant assise au bord du lit, dans cette position sage, mains posées sur les cuisses, qui ne lui ressemblait pas. Lucile n’avait pas cessé de l’observer.

— C’est à cause de Tom, finit par dire Justine, il est mongolien.

Lucile posa sa main sur celle de sa sœur.

— Et alors, ce n’est pas si grave.

— Et si on se moque de lui ?

— Personne ne se moquera de lui. Papa et maman le protégeront. Et nous aussi.

Justine parut réconfortée et s’échappa de la chambre.

Depuis quelques mois, Justine et Violette s’occupaient de Tom comme elle et Lisbeth s’étaient occupées des petits.

Lucile avait adoré Violette, ses joues potelées, ses boucles blondes, lui avait appris des comptines, des chansons et même quelques tables de multiplication. Mais Justine lui avait toujours semblé plus lointaine. Même si parfois Lucile avait songé, en vertu de cette géométrie secrète qui préside aux fratries, qu’elles étaient reliées par quelque chose. Quelque chose qui les unissait en silence, qui sans doute ne portait pas de nom, et, loin de les rapprocher, les éloignait l’une de l’autre.

Maintenant Justine et Violette veillaient sur Tom, se réjouissaient de ses progrès. Les choses se perpétuaient, se transmettaient, c’était le propre des familles nombreuses. Tom était un amour d’enfant, un roi chéri, un prince. Il dormait bien, mangeait bien, ne pleurait jamais. Il était si facile. Dès que l’on s’approchait de lui, il tendait les bras et poussait des cris de joie. Parfois, Lucile le tenait contre elle, caressait le duvet blond sur sa tête, embrassait ses petites mains. Comme ses frères et sœurs, elle s’était attachée à Tom, n’envisageait pas qu’il pût être un autre, ne l’aurait échangé contre aucun enfant. Pourtant, dès les premiers mois, il lui était apparu que, dans cette fratrie noyée par le nombre, Tom était un facteur de dilution supplémentaire. Tom était un chagrin que ses parents avaient su transformer en cadeau. Un cadeau qui prenait beaucoup de place.

Un jour Lucile partirait, elle quitterait le bruit, l’agitation, le mouvement. Ce jour-là, elle serait une et une seule, distincte des autres, ne ferait plus partie d’un ensemble. Elle se demandait souvent à quoi ressemblerait le monde, ce jour-là, s’il serait plus violent, ou au contraire plus clément.