Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 52
travaillait, dont elle prenait en charge les aspects publicitaires. Elle aimait P eu à peu, Lucile s’était investie dans l’organisation du salon professionnel que gérait le groupe de communication pour lequel elle nous raconter les difficultés ou les succès qu’elle rencontrait, les démêlés avec sa chef, les minuscules histoires qui pimentaient sa vie de bureau. Lucile n’a jamais considéré le travail comme une source d’épanouissement mais, cette fois, l’aliénation avait le mérite de la distraire.
Quelques années plus tard, elle sentit le vent tourner. Des rumeurs évoquaient d’importantes réductions de personnel, voire l’imminence d’un plan social. Lucile avait quarante-neuf ans, un anglais approximatif et une maîtrise de l’outil informatique bien plus limitée que dans ses élucubrations fantasmatiques. À part un diplôme de dactylographie obsolète, elle ne possédait aucune qualification, avait arrêté ses études en seconde et les rares formations professionnelles qu’elle avait pu suivre étaient depuis longtemps dépassées. Cette fois, elle prit les devants. Elle passa une équivalence du baccalauréat, qu’elle obtint sans difficulté, puis s’inscrivit aux concours de plusieurs écoles d’assistante sociale. Elle se présenta aux écrits, qu’elle réussit avec succès, puis nous demanda de l’aide pour préparer ses entretiens oraux. La timidité de Lucile en situation d’examen constituait un handicap majeur. Manon et moi passâmes quelques après-midi à tenter de dédramatiser et de simuler avec elle les entretiens à venir. Les deux premiers oraux furent une catastrophe, elle réussit le troisième, qui lui
ouvrit les portes d’une école du 18e arrondissement. Lucile envisagea ensuite les différents modes de financement qui pouvaient lui permettre de subsister durant les trois ans que duraient les études. Le congé individuel de formation lui ayant été refusé, elle négocia par anticipation le licenciement économique qui l’attendait à plus ou moins brève échéance, lequel lui assurait a priori deux ans de chômage mais pas un jour de plus.
Lucile voulait changer de métier, elle décida malgré tout de commencer les études qu’elle avait choisies et de s’en remettre au hasard : elle verrait bien.
À la rentrée suivante, Lucile glissa cahiers et stylos dans un sac d’étudiante et entra à l’École normale sociale de Torcy.
Nous en fûmes époustouflées.
La plupart des élèves de sa classe venaient de terminer une première année de faculté ou une licence, ou même, pour certains, avaient tout juste obtenu leur baccalauréat. Mais Lucile ne tarda pas à se faire quelques amis et constitua autour d’elle une petite bande hétéroclite que nous eûmes quelques fois l’occasion de rencontrer.
Elle n’avait pas d’argent, juste assez pour vivre et boire un verre de temps en temps. Lucile fut une élève anxieuse, studieuse, persuadée qu’elle était incapable de construire ou d’organiser sa pensée. Ses résultats finirent par démentir sa conviction première, Lucile s’en sortait très bien.
Un samedi du mois de juillet 1997, Lucile enfourcha son vélo et partit
en balade. Dans une rue du 15e arrondissement, elle tomba nez à nez avec Nébo. L’amant tant regretté pédalait en sens inverse. Ses cheveux noirs étaient devenus gris, mais son regard était le même : incisif et vert.
Ils ne s’étaient pas vus depuis plus de vingt ans, ils se reconnurent aussitôt.
Pendant quelques mois, Lucile et Nébo tentèrent de mesurer l’importance de leurs retrouvailles. Pour Lucile, il était question d’amour, pour Nébo je l’ignore. Lucile accentua les signes de sa féminité retrouvée, porta jupettes et parfums, redoubla de rouge à lèvres, mit pour la première fois de sa vie des gants pour faire la vaisselle (l’amant reconquis jugeait ses mains fatiguées). Ils visitèrent des expositions de peinture, se promenèrent à pied ou à vélo, partirent quelques jours à Chamonix pendant les vacances scolaires, parlèrent pendant des heures.
Plus tard, Lucile confia à Manon que Nébo avait été pour elle l’homme de la parole, celui auquel elle avait fait part de ses tourments les plus profonds.
La troisième année de sa formation, Lucile arriva au bout de ses indemnités de chômage et effectua alors les démarches nécessaires pour obtenir le Revenu minimum d’insertion. Malgré l’argent qu’elle avait tenté de mettre de côté, elle ne pouvait plus assumer son loyer de la rue des Entrepreneurs et dut bientôt déménager. Non loin de son école, elle trouva une chambre de bonne, privée de lumière et d’un confort plus que rudimentaire. À la fin de l’année scolaire, elle rédigea le mémoire qui clôturait ses années d’études et devait lui permettre d’obtenir son diplôme. Elle y passa des journées entières, finit par venir à bout d’une cinquantaine de pages (« Le contrat RMI : vers une pédagogie de négociation ») qu’elle nous demanda de relire, commenter et corriger. Les choses se compliquèrent lorsqu’il s’agit de préparer sa soutenance. Lucile était paralysée par le trac. Elle répéta l’exercice à l’infini, avec Manon ou avec moi, les mains tremblantes, accrochée à son papier. Lucile lisait ce qu’elle devait dire, persuadée d’avancer vers l’échec, incapable de se détacher du support écrit. Le jour de sa soutenance, elle entra dans une panique totale, se ferma, se braqua, et fut recalée. Nous craignîmes le pire.
Lucile remit à l’année suivante l’obtention de son diplôme, trouva un poste dans une association de réinsertion sociale, où elle fut chargée de l’accueil et assuma quelques tâches administratives.
Au bout de quelques mois, grâce à l’aide d’une assistante sociale qu’elle avait rencontrée sur place et qui devint l’une de ses proches amies, Lucile
obtint un deux pièces dans une HLM du 19e arrondissement. Ce fut pour elle un immense soulagement. De tout temps, Lucile avait été angoissée par l’idée de ne plus pouvoir subvenir à ses propres besoins. L’attribution de ce logement lui offrait sur ce point un confort psychologique sans précédent, une garantie précieuse sur l’avenir.
Manon, qui venait de terminer une formation de peintre en décor, prit l’appartement de Lucile comme chantier d’expérimentation. Elle transforma l’endroit sans âme en un havre de couleurs et de lumière, où fresque, patines et trompe-l’œil se disputaient le regard. Lucile s’installa dans son antre aux murs somptueux, dont le fond vert pâle, qu’elle avait choisi, n’était pas sans rappeler l’œil de Nébo, lequel lui avait déclaré, après quelques mois d’idylle, et pour la deuxième fois, qu’il ne l’aimait plus.
Mais Lucile avait trouvé son refuge. Lucile avait connu d’autres chagrins, regardait s’épanouir ses jardins accrochés aux fenêtres : géraniums, lierres blancs, pétunias, impatiens, verveine retombante, aubélias, gerberas, conifères…
Les pensées bleues, pourpres, jaunes et blanches de Lucile prospéraient en regardant le ciel.
À la fin de l’année, elle tenta de nouveau la soutenance de son mémoire et obtint son diplôme d’assistante sociale. Ce fut sa plus grande victoire.