Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 14
Liane. Georges les rejoignait pour les week-ends. Lucile et ses frères et P endant les vacances scolaires, Liane et ses enfants partaient régulièrement à Pierremont, où se trouvait la maison de famille de sœurs adoraient cet endroit, son odeur de craie, de poussière et d’humidité, le chant des corneilles, la proximité de la rivière et celle du canal. Dans les maisons alentour, ils avaient trouvé des amis de leur âge. Peu à peu, Lucile, Lisbeth et Barthélémy s’étaient constitué une petite bande, maintenant devenue adolescente, qu’ils retrouvaient chaque soir après que chacun eut fait le mur. Chez les Poirier, il suffisait de descendre par le balcon du premier étage, lequel surplombait le trottoir déserté. L’opération était discrète et sans grand danger, sauf lorsque, d’un pied hésitant, Lucile prenait appui sur la sonnette. Après avoir vérifié que la voie était libre, ils couraient jusqu’à la place du village dont l’un des recoins non éclairé constituait un lieu idéal de rassemblement. Une fois réunis, ils se dirigeaient vers une petite plage qu’ils avaient aménagée au bord de la rivière, buvaient des sodas ou de la bière et, pour les plus âgés, fumaient des cigarettes.
Un soir qu’ils étaient tous ensemble, la conversation s’arrêta sur l’abominable Pichet, le buraliste du coin, connu pour ses humeurs avinées et l’absence de scrupules avec laquelle il exploitait une jeune fille que l’assistance publique lui confiait pendant les vacances scolaires. Lucile était persuadée qu’il la tripotait. En outre, depuis quelques mois, afin de prévenir toute tentative de vol, Pichet leur interdisait d’entrer à plusieurs dans son épicerie-bar-tabac. Lucile proposa une intervention punitive, Barthélémy en élabora le plan. Il s’agissait de kidnapper la grosse carotte métallique qui, pour tous les tabacs de l’époque, faisait figure d’enseigne. Dès le lendemain soir, l’expédition fut constituée. Le décrochage de la carotte prit un temps fou ; celle-ci, beaucoup plus haut perchée que prévu, mesurait pas loin de deux mètres et pesait une vingtaine de kilos. Lucile guida la manœuvre. Après plusieurs tentatives ponctuées de gloussements et de rires étouffés, Barthélémy, secondé par un garçon de la bande, finit par l’attraper. Ils la portèrent ensuite à l’autre bout du village et la cachèrent dans une petite remise. Lucile ne s’était pas sentie si heureuse depuis longtemps.
Le surlendemain, un entrefilet de L’Yonne républicaine signalait la mystérieuse disparition. La petite bande décida de renouveler son exploit et de s’attaquer, le soir même, à l’autre bureau de tabac de la petite ville de Pierremont, dont le propriétaire, sans être aussi antipathique, n’en était pas moins sinistre. Le surlendemain, un entrefilet plus important évoqua l’hypothèse d’une querelle entre bistrotiers. Grisés par ce nouveau succès, les adolescents décidèrent d’élargir leur domaine d’intervention aux communes alentour. Ainsi, quelques jours plus tard, rapportèrent-ils à pied et à l’aide d’une large brouette, la carotte d’un village voisin. Cet exploit leur valut de quitter les pages réservées à la commune pour occuper en partie la page deux du journal : « Une nouvelle carotte disparaît. »
Lucile était ravie. Elle aimait l’absurdité du geste, son inutilité. Cette gloire anonyme, dépourvue d’image. La fin des vacances fut occupée à récolter quelques carottes supplémentaires, entassées dans la remise désaffectée. Chaque fois, le méfait apparaissait dans la presse locale, accompagné de différentes suppositions. Jusqu’au jour où Lucile découvrit à la maison de la presse la une de L’Yonne républicaine : « Le gang des carottes de l’Yonne a encore frappé ! » Elle acheta le journal et le rapporta à la maison. Différentes hypothèses étaient envisagées : délire maniaque d’un collectionneur, recyclage possible de certains matériaux, premières menaces d’une mafia régionale, action-commando menée par la ligue anti-tabac. La bande des sept renonça à poursuivre ses actions lorsqu’une enquête fut ouverte par la gendarmerie d’Auxerre.
Quelques jours plus tard, Lucile et sa petite bande décidèrent de se débarrasser des preuves de leur forfait et jetèrent, au beau milieu de la nuit, une dizaine de carottes métalliques dans le canal de Bourgogne.
L’été suivant, lorsqu’il fut décidé de vider le canal, on retrouva les carottes tombées au fond. Une dizaine de cadavres désignaient en silence la maison la plus proche, où vivaient deux membres actifs de la petite bande. Les adolescents eurent un frisson, mais aucune preuve ne vint étayer les soupçons.
Lucile et ses frères et sœurs continuèrent d’aller en vacances à Pierremont et d’y faire les quatre cents coups.
L’année suivante, il fut décidé que Georges achèterait en viager la maison de Pierremont à ses beaux-parents, qui ne pouvaient plus l’entretenir. Les grands travaux allaient commencer, ils ne cesseraient jamais tout à fait.