Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 12
nouvelle fois Lucile qui traînait dans la salle de bains depuis près d’une V iolette et Justine étaient fin prêtes et attendaient dans l’entrée, bonnets sur la tête et manteaux boutonnés jusqu’au cou. Liane appela une
heure, d’une voix plus forte, M me Richard avait précisé dix heures pile, elles allaient être en retard. Lucile observait son visage dans le miroir, ses joues rebondies, ses cheveux coupés au carré, sa peau qui n’était plus si lisse, l’horrible bouton sur son menton. Elle recula d’un pas. Son corps avait changé, ses seins pointaient sous son corsage, tandis que Lisbeth, pourtant de deux ans son aînée, guettait en vain la transformation du sien. Elle se força à sourire pour vérifier qu’elle en était capable, se regardant elle-même comme elle fixerait bientôt l’objectif, de face, puis de trois quarts, légèrement tournée sur le côté, oui, elle pouvait sourire encore, et rire même, et faire des mines, même si elle n’en avait aucune envie.
Dans l’entrée les petites s’impatientaient. Elles avaient hâte d’y être, d’enfiler des robes, des collants, des chapeaux, Violette surtout se réjouissait de faire des photos, de prendre la pose, d’essayer des nouvelles chaussures. Peut-être auraient-elles droit cette fois encore de garder une ou
deux tenues, si Mme Richard le leur permettait. Lucile finit par se décider à sortir de la salle de bains, le pied traînant, et enfila son manteau avec une lenteur étudiée.
— Ma reine, si vous ne voulez plus y aller, vous n’irez plus. Mais pour
cette fois le rendez-vous a été pris et Mme Richard compte sur vous, vous et vos sœurs. Le catalogue Pingouin, vous l’avez déjà fait ! Les photos étaient magnifiques.
Liane tendit à sa fille quelques tickets de métro que Lucile fourra dans sa poche sans y prêter plus d’attention.
— S’il ne pleut pas, rentrez à pied, ça économisera les tickets.
Lucile acquiesça et ouvrit la porte. Liane embrassa les deux petites et
leur fit promettre d’être sages avec M me Richard, dont il faudrait suivre les instructions à la lettre, sans se plaindre ni se décoiffer.
Arrivée au pied de l’immeuble, Lucile observa son reflet dans une vitrine. Elle était grosse, voilà tout. Grosse et moche. Elle n’avait pas envie
de monter, ni de voir Mme Richard, ni d’enfiler quoi que ce fût. Elle respira un bon coup puis appuya sur le bouton d’accès de l’immeuble. La porte s’ouvrit, les petites se précipitèrent à l’intérieur et coururent jusqu’à l’ascenseur.
Mme Richard ouvrit la porte et accueillit Lucile avec chaleur. Quelle jeune fille elle était devenue, en quelques mois à peine ! Et toujours aussi belle ! Elle se pencha ensuite pour embrasser les petites, les invita à enlever leurs manteaux. Elle félicita Violette pour la campagne Germalyne dont elle était devenue l’effigie, déployée dans toutes les pharmacies de Paris à grand renfort d’affiches et de panneaux publicitaires.
— Ta maman doit être fière…
Violette acquiesça avec un petit air crâne qui fit fondre Mme Richard.
— C’est Lucile qui va commencer, et puis ensuite vous ferez des photos toutes les deux. Nadine va vous donner les vêtements à enfiler, commencez par vous laver les mains !
Lucile entra dans le vestiaire, elle avait froid et retardait le moment de se déshabiller. De là où elle était, elle pouvait apercevoir le studio.
L’éclairage avait été mis en place et le décor était prêt. Mme Richard la pria d’accélérer le mouvement, plusieurs prises de vue les attendaient, il ne fallait pas traîner. Elle tendit à Lucile un pull à col roulé noir et blanc que celle-ci déplia avec précaution, puis une jupe plissée pendue à un cintre.
Mme Richard resta là un moment, avant de comprendre que Lucile ne voulait pas se déshabiller devant elle. Elle sortit de la pièce en riant.
— Il fallait me le dire, ma jolie, c’est vrai que tu as grandi !
Lucile enfila la tenue. En l’absence de miroir, elle ne put se voir de face, mais elle se vit de haut et détesta cette image. Ces vêtements étaient affreux et la boudinaient. La jupe surtout, ridicule pour son âge, lui donnait l’air d’une bonne sœur. Elle entra dans le studio et s’installa devant le fond gris afin que le photographe puisse effectuer ses réglages. Une fois qu’il eut terminé, elle suivit ses instructions, changea plusieurs fois d’angle, de position, enfila d’autres vêtements, joua devant l’objectif avec un cerceau. Jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi gourde, mise à nu par la lumière blanche et empêtrée dans des vêtements qui ne lui allaient pas. Plus tard, elle fut rejointe par ses deux sœurs, lesquelles arborèrent différents chandails et gilets pour quelques photos communes, puis toute une série de robes en laine ravissantes. Elles posaient maintenant une par une, ou toutes les deux. Lucile s’éclipsa dans le vestiaire pour retrouver ses vrais vêtements. C’est alors qu’elle se rendit compte qu’une larme avait coulé sur sa joue, une larme qu’elle n’avait pas senti monter ni glisser, qu’aucune autre ne précédait et qu’aucune autre ne suivrait. Elle ne voulait plus faire de photos, voilà tout, elle le redirait à sa mère. Elle n’était pas cette jeune fille en jupe plissée, elle ne jouait plus au ballon ou au cerceau, elle n’avait rien à voir avec ce simulacre de douceur qu’on voulait lui faire jouer. Elle ne pouvait plus. Dorénavant quelque chose était derrière elle, qui s’éloignait déjà, dont peu à peu elle perdrait le souvenir ou ne garderait que quelques fragments, quelque chose qu’un jour sans doute elle regretterait, qui appartenait à l’enfance et s’éteignait avec elle.
Mme Richard offrit deux robes à Justine et Violette qu’elles accueillirent avec des cris de joie. Elle fit promettre à Lucile de saluer Liane de sa part et de lui transmettre ses amitiés. Les deux filles enfilèrent de nouveau leurs manteaux, saluèrent poliment et descendirent l’escalier dans un murmure satisfait. Dehors, il ne pleuvait pas. Lucile décida de marcher jusqu’à la rue de Maubeuge, les deux petites lui tenaient la main, chacune d’un côté, frappaient le sol avec leurs sandales, de plus en plus fort, guettant la réaction de Lucile.
Sous ses doigts Lucile percevait la chaleur de leurs paumes, elle souriait.
Lorsqu’elles ouvrirent la porte d’entrée, Barthélémy feuilletait une revue avec nonchalance, assis dans le fauteuil du salon. Lisbeth lavait des serviettes dans la salle de bains, Milo et Jean-Marc se bagarraient dans la chambre, à en juger par le bruit qui filtrait malgré la porte fermée. Linge sale, torchons usagers et cahiers d’écolier jonchaient le sol, l’appartement était sens dessus dessous. Liane était partie au cinéma, séance tenante et toutes affaires cessantes.
Liane disparaissait comme ça, d’un coup, lorsque le niveau sonore ou le désordre dépassaient la limite qu’elle pouvait supporter. Depuis toujours, Liane avait eu ce besoin de s’extraire, en plein milieu de l’après-midi, pour rejoindre une salle obscure ou s’écrouler dans un lit. Que l’heure du repas approche, que la vaisselle soit entassée dans l’évier ou que la terre tremble, cela n’y changeait rien. Dès leur plus jeune âge, elle avait laissé ses enfants seuls le soir dans l’appartement de la rue de Presles pour retrouver Georges, ignorant avec superbe les remarques indignées de la voisine.