Too Young
Chapitre 7
– OH PUTAIN, CET AVION DE CHASSE ! s’écrie Calista en entrant dans ma chambre.
Je jette mon T-shirt sur le lit pour enfiler ma chemise de travail avant d’aller rejoindre mes parents à la quincaillerie. Judy était ravie de voir son fils et m’a chaleureusement remerciée après m’avoir glissé quelques billets en douce. C’était le deal et pourtant, je me suis sentie mal à l’aise quand Tobias nous a surpris et m’a lancé un regard indéchiffrable.
Pour être honnête, j’ai l’impression de ne pas les mériter. Surtout que j’ai passé tout le trajet à le regarder en douce, à frissonner à sa voix grave, à sentir mon ventre se serrer quand il chantait et à baver sur son physique. Je me fais l’effet d’une pédophile. Merde, c’était le petit garçon que je gardais ! Je lui ai donné sa douche, j’ai même été jusqu’à lui passer de la crème sur les fesses avant de dormir, à la demande de sa maman quand il avait eu une grosse réaction suite à ses vaccins.
Je lui ai passé de la crème sur les fesses !
Oh misère, et maintenant je m’imagine le faire de nouveau mais sur un postérieur beaucoup plus attrayant. Ou mieux, que ce soit lui qui le fa…
– Mais qu’est-ce qu’il est baisable ! reprend Calista, surexcitée, en m’interrompant dans le chemin graveleux que prenaient mes pensées.
– Plus fort, Jones ! Je crois que la ville entière ne t’a pas entendue ! je lui souffle en serrant les dents après avoir passé la tête par l’encolure de ma chemise.
– Ça vaaa… La fenêtre est fermée et il doit être en train de raconter sa vie passionnante de beau gosse qui suppure le sexe à sa môman, assis tranquillement dans le salon avec une orangeade maison.
– Tu vas un peu loin là, non ?
– Pas du tout, tu l’as regardé ? le mec fait tout gentil tout mimi, mais tu vois bien qu’il a les yeux qui crient « orgasmes multiples ». Sérieusement, il
est Bingley et Darcy 4 à lui tout seul !
Je reste interdite.
– Quoi ? demande-t-elle.
– Parfois j’oublie que tu es professeure de littérature et que tu es capable de me sortir des trucs pareils.
Elle sourit et balaye l’air de sa main.
– Je sais, ça le fait assez régulièrement à mes parents aussi. Mais attends… TU PEUX LE MATER DEPUIS TA CHAMBRE ?
Je me précipite vers elle et la bâillonne quand je remarque que ma fenêtre était entrouverte pour profiter de l’air frais matinal.
– Cal ! je grince entre mes dents serrées.
– Mmmmf grummf fimmm ?
Je fronce les sourcils en la dévisageant et elle hausse les siens dans l’attente de ma réponse. Oui parce que j’en déduis qu’elle m’a posé une question, vu l’intonation de sa voix étouffée par ma main.
– Qu’est-ce que tu as dit ?
Elle baisse les épaules, dépitée, avant de lever les yeux au ciel et me force à dégager ma main de sa bouche.
– Tu me dépites. Tu comptes me ramener ? J’ai besoin de finir ma nuit.
– Ah oui, pardon.
Je regarde rapidement ma montre. Neuf heures trente. Mes parents ont ouvert le magasin depuis une demi-heure.
– Prends tes affaires, on y va.
Elle prend le temps de se tordre le cou pour voir si elle aperçoit quelque chose dans la chambre en face de ma fenêtre.
– Caaaaaaal ! je la gronde.
– Ça va ! C’est bon, on y va !
Elle attrape son sac et s’avance vers la porte, puis se retourne pour me bloquer le passage en agitant un doigt menaçant sous mon nez.
– Mais sache que je ne te lâcherai pas tant que tu n’auras pas été secouée par le canon en face !
Je suis effarée.
– Tu es sérieuse ? C’est le fils du pasteur, enfin ! Il doit encore être vierge et se préserver pour le mariage…
Elle penche la tête sur le côté en secouant la tête.
– Tu sais que je repère les gays, non ?
J’acquiesce lentement, pas certaine de comprendre le lien avec ce que je viens de dire.
– Eh bien, je repère aussi les dieux du sexe, et ce type en face, c’en est
un. Alors arrête de me faire ton Alissa 5 et mets ta pudeur de côté pour aller te faire peler l’abricot par Sexy Tobie.
Je cligne lentement des yeux, plusieurs fois d’affilée en la regardant, la bouche grande ouverte.
– Il y a tellement de choses perturbantes dans ta phrase que je ne sais pas par quoi commencer. Entre le prénom inconnu, le nouveau surnom et l’histoire de l’abricot…
– Tu chercheras La Porte étroite d’André Gide sur Wikipédia quand je serai partie, et pour le reste, pas besoin de te faire un dessin, je crois que tu as compris comme une grande, réplique-t-elle en me tapotant la joue.
Je suis sur le point de lui demander plus d’explications quand son portable sonne.
– Attends… Allô ?
Elle reste de marbre quelques instants puis son visage s’illumine.
– Mais bien sûr que je suis disponible, James… susurre-t-elle d’une voix enjôleuse.
Je ferme les yeux en soupirant et la pousse doucement dans le couloir avant de descendre les escaliers devant elle.
– Ce soir ? Mais pourquoi attendre ? Je peux être là dans… quinze minutes ?
Elle cache le combiné d’une main et m’interpelle.
– Hey Mi, tu peux me déposer à Mapleton ? J’ai un rencard !
– Sans déconner… je marmonne avant de hocher la tête.
– Nickel ! James ? J’arrive, prépare l’huile de massage et la cire chaude…
Je pouffe. Calista est une sacrée épicurienne et je suis persuadée qu’elle aurait plein de choses à m’apprendre sur les techniques sexuelles... même si pour l’instant, je n’en ai pas vraiment l’utilité. Mais sait-on jamais ?
– Petit coquin, va ! s’écrie-t-elle après un rire de gorge. Et tu comptes me faire quoi exactement ?
Je lève les yeux au ciel en fermant la porte derrière elle. Génial, je vais avoir droit à du sexe par téléphone interposé pendant tout le trajet. Elle avance d’un pas rapide vers le pick-up et monte dedans sans même un regard vers moi, trop occupée à écouter les détails de son amant alors que je verrouille la porte d’entrée. Je suis sur le point de ranger mes clés dans mon sac quand une voix me fait sursauter à côté de moi.
– Mia ?
Je fais un bond et mes clés un vol plané, avant d’être interceptées par Tobias. Il retient un rire en me les tendant alors que je tente de calmer les battements frénétiques de mon cœur.
Certainement causés par la frayeur que je viens d’avoir. Je ne vois pas d’autre explication.
C’est un signe de bipolarité de se mentir à soi-même ?
– Tobias ! Hum… merci. Je peux t’aider ? je demande d’une voix mal assurée.
Il sourit en coin et m’observe un court instant.
– Je voulais te parler rapidement, si tu as quelques minutes à m’accorder.
Je jette un coup d’œil vers le pick-up où Calista est en train de jouer avec une de ses mèches de cheveux en riant à gorge déployée.
– Oui bien sûr, et puis ça m’évitera d’assister à la conversation téléphonique de Cal…
Il fronce les sourcils et regarde vers le véhicule que je désigne d’une main.
– « Phone sex », je précise en mimant des guillemets.
Il éclate de rire et s’appuie d’une épaule contre l’encadrement de la porte d’entrée en m’observant à travers quelques mèches en désordre. Mon Dieu, je ne me souvenais pas qu’il avait des yeux aussi verts…
– Ma mère m’a expliqué que tu avais été un peu… réticente à l’idée de venir me chercher.
Je pique un fard gigantesque en fermant les yeux de honte. Bien joué, Judy ! Sérieusement, qui dit ça à son fils ?
– Écoute, je n’étais pas vraiment réticente pour venir te chercher… je… j’étais juste…
– Ne t’inquiète pas, je comprends.
Je me risque à ouvrir un œil pour le regarder alors qu’il croise les bras. Merde, ça fait vachement ressortir ses tatouages… et aussi ses muscles fins au passage.
– Pardon ?
Il fait une moue rapide et baisse les yeux, apparemment honteux à son tour.
– Après tout ce que je t’ai fait subir, je conçois que tu ne sois pas super emballée à l’idée de me revoir…
J’en suis complètement sonnée. Si on m’avait dit ce matin que je me retrouverai face à mon tourmenteur personnel et qu’il ferait amende honorable, je ne l’aurais jamais cru.
– Non Tobias ce n’était pas pou…
Il hausse un sourcil peu convaincu et je m’arrête de parler avant d’éclater d’un rire désolé.
– Bon OK, peut-être… j’admets finalement en me frottant le front d’une main gênée.
Il rit à son tour et je suis agréablement surprise par son sourire. Je ne me souviens pas vraiment avoir vu Tobias sourire aussi franchement avant. Tout son visage s’illumine et ses yeux verts perçants se mettent à pétiller. Je l’observe, fascinée de découvrir cette partie de sa personnalité que je ne connaissais pas.
– Et puis tu sais, pour l’argent, c’est juste que j’ai eu quelques problèmes de boulot dernièrement et je…
– Ne t’inquiète pas Mia, ça ne me regarde pas, me coupe-t-il d’une voix douce.
Je suis soulagée de ne pas avoir à me justifier et je relâche mon souffle. Je me sens moins honteuse de savoir qu’il s’en fiche royalement. Il continue de m’observer, un léger sourire flottant sur ses lèvres et je lui rends son examen, le contemplant en silence aussi. Sa mâchoire est devenue carrée, et il porte une barbe de deux, trois jours qui l’ombre légèrement. Ses sourcils sont également plus fournis, et ses yeux me semblent plus sombres qu’avant, même s’ils ont toujours cette teinte vert clair qui me sonde comme quand il était enfant. Il cligne des yeux après un long blanc et se racle la gorge avant de parler de nouveau.
– Bref, je voulais m’excuser pour tout ce que je t’ai fait subir avant.
– Tu n’es pas obligé…
– Si, m’assure-t-il. J’ai été un gamin horrible chaque fois que tu venais nous garder. Un putain de sale môme ! ajoute-t-il en riant.
– Si peu…
Je me moque ouvertement de lui et il plisse les yeux, amusé par ma taquinerie.
– En tout cas, je voulais que tu saches que j’ai changé.
Sans déconner ?
Je m’en étais facilement rendu compte…
– Et j’espère qu’on pourra repartir sur de nouvelles bases, toi et moi.
Un léger frisson me prend à cette expression. « Toi et moi ». Je ne sais pas pourquoi mais ça me provoque un fourmillement sur la peau. Je me frotte énergiquement le bras pour faire passer la chair de poule qui s’étend avant qu’il ne s’en rende compte, mais je le vois tiquer légèrement en regardant mon bras nu, puis il plante de nouveau ses yeux pénétrants dans les miens.
J’en suis perturbée.
Je reste immobile et silencieuse, hésitant à parler pour détendre la situation.
– Je suis ravie de l’apprendre, j’annonce finalement d’une voix polie.
« Je suis ravie de l’apprendre » ? Mais tu te prends pour qui Mia ? Sa prof principale ?
Il sourit à peine, en soulevant uniquement le coin gauche de sa bouche avant de se redresser.
– Je ne te dérange pas plus, tu vas travailler c’est ça ?
Je baisse les yeux vers la chemise floquée au nom du magasin de mes parents en souriant avant de passer l’anse de mon sac sur l’épaule.
– Ah non, ça c’est juste pour le look, ça va super bien avec mon jean.
Il sourit franchement et me détaille rapidement de la tête aux pieds avant de poser de nouveau les yeux sur mon visage légèrement échauffé par son inspection.
– C’est vrai que tu le portes bien.
Et vlan ! Je deviens immédiatement rouge pivoine. Je le sens parce que mon visage devient brûlant. Je tente de faire passer ça avec un peu d’humour.
– Vil séducteur, va !
Il ne répond pas et plisse légèrement les yeux vers moi avant de s’éloigner lentement.
– Je te vois dimanche à la messe ? m’interpelle-t-il une dernière fois.
– Heu… oui ! Oui, bien sûr…
Je n’y suis pas vraiment retournée depuis que je suis revenue alors que mes parents y vont tous les dimanches. Je les ai accompagnés quelques fois histoire de faire bonne figure, mais pas plus.
Mais j’avoue que cette fois-ci, je suis tentée d’y aller.
– Super.
Il me sourit une dernière fois et se retourne pour rejoindre la maison de ses parents. Je secoue la tête en le voyant sauter par-dessus la barrière à l’aide d’une main et hausse la voix pour qu’il m’entende.
– Tu es certain de ne plus être un sale môme ?
Il s’immobilise rapidement puis se retourne vers moi avant de venir poser ses avant-bras sur la barrière en bois, une moue songeuse sur le visage. Il semble peser le pour et le contre avant de me répondre enfin :
– Seulement quand il faut…
Je hausse les sourcils, amusée, et il me fait un clin d’œil avant de rejoindre la porte d’entrée. J’en profite au passage pour reluquer ses fesses, tant qu’il ne me remarque pas, en soupirant bruyamment. Mon Dieu, j’avoue qu’il est devenu vraiment, vraiment, agréable à regarder… Je me gifle mentalement quand il disparaît de mon champ de vision et pivote vers la voiture avant de…
Oh merde.
Calista me fixe intensément, les yeux plissés, la bouche grande ouverte avant de me désigner d’un doigt accusateur. Je suis morte. Elle me fait signe de la rejoindre et je pince les lèvres en m’avançant vers le pick-up, certaine qu’elle ne me ratera pas.
– OK, je veux tout savoir ! Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Pourquoi tu as rougi et quand est-ce que vous allez baiser ensemble ? m’abreuve-t-elle de questions quand je m’installe derrière le volant en soupirant.
– Tu délires, il est juste venu s’excuser de m’avoir mené la vie dure et m’a demandé si j’allais à la messe dimanche, j’explique en espérant qu’elle se contentera de cette version.
– À la messe ? Mais pourquoi il irait à la messe ?
Je la regarde en écarquillant les yeux.
– Peut-être parce que son père est pasteur ?
Elle réfléchit quelques secondes avant d’ouvrir de grands yeux ronds et de me regarder en souriant jusqu’aux oreilles.
– Oh non Calista, hors de question ! je la devance, en sachant déjà ce qu’elle va me dire.
– Oh si : je viens avec vous dimanche !
– NON !
– SI !
– Oh mon Dieu, ça va être un carnage… je gémis en me frottant les yeux avant de démarrer le moteur.
– Ça va être génial tu veux dire plutôt, non ?
« Génial » ? Vous avez déjà imaginé Calista dans une église remplie de fervents chrétiens ? Moi si.
Et ça ressemble à peu de chose près à lâcher un renard enragé dans un poulailler.
4 Personnages de Orgueil et préjugés, M. Bingley est joyeux et modeste, tandis que M. Darcy est sombre et complexe.
5 Personnage de La Porte étroite d’André Gide, Alissa, qui craint le plaisir charnel, se considère comme un obstacle entre l’homme qu’elle aime et la sainteté, et se sacrifie pour ne plus l’empêcher d’atteindre la pureté religieuse.
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