Too Young
Chapitre 17
– Alors comme ça, vous allez au Burning Man, Tobias et toi ?!
L’exclamation bruyante de Judy me cloue sur place. Je suis figée, dans le sentier qui mène de leur cuisine au jardin, un Tupperware rempli de salade de riz dans les mains.
Elle vient de foutre en l’air ma dernière carte.
– Mais tu ne devais pas y aller avec Calista ? s’étonne ma mère.
Elle me dépasse et rejoint les jumelles et Judy, occupées à mettre la table, pendant que Jonas et ses fils allument le barbecue. Je suis immobile, jusqu’à ce que mon père me bouscule légèrement.
– Eh bien avance, Mia !
Je m’exécute comme un automate et viens déposer le bol en plastique. J’essuie mes mains moites sur mon short en toile avant de répondre au regard de ma mère, toujours braqué sur moi.
– Calista a annulé, et elle a revendu la place à Tobias… j’explique piteusement.
– C’est pour ça qu’elle t’a appelée tout à l’heure ?
J’opine du chef et elle fronce les sourcils.
– Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Je soupire silencieusement et me rapproche d’elle.
– Je voulais d’abord en parler à Tobias, savoir s’il voulait récupérer ma place pour un de ses amis par exemple, j’explique à voix basse.
Elle fait la moue en fronçant les sourcils mais ne dit rien de plus et part aider Judy. Quant à moi, je fulmine. Je pivote pour braquer un regard furieux sur l’origine de la fuite : M. Miller fils.
Qui se trouve être juste derrière moi.
Je sursaute et pousse un bref cri étranglé en me reculant brusquement et en posant une main sur mon cœur pour tenter de le calmer.
– Bonsoir voisine.
Son sourire goguenard me crispe.
– On peut discuter Tobias ?
Il sourit plus largement et me désigne la cuisine d’une main sans parler. Je pars d’un pas excédé vers la baie vitrée et rentre dans la pièce alors qu’il se dirige vers le réfrigérateur.
– Une bière ?
– Non merci, je grince entre mes dents serrées.
Il hausse les épaules et en sort une pour lui avant de la décapsuler d’un geste sec en frappant le haut du goulot contre le plan de travail en marbre. Wow ! Je ne connaissais pas cette technique. Il réussit même à rattraper la capsule de l’autre main avant de porter le goulot à ses lèvres pour prendre une longue gorgée. Merde. C’était carrément sexy. Je tente d’éviter de le regarder alors que sa pomme d’Adam monte et descend. Et encore moins la bande de peau qui se dévoile sur son ventre alors que son t-shirt se soulève quand il lève le bras. Juste au niveau des os iliaques. Je me secoue mentalement et remonte le visage. Mais du coup, j’essaie aussi de ne pas regarder son biceps qui se contracte et tend le tissu de façon totalement indécente sur son bras.
Misère, cet homme est une invitation au péché… je ne supporterai pas de passer une semaine dans le même camping-car que lui. Je vais devenir folle.
– De quoi tu veux parler ?
– Du Burning Man.
Il sourit légèrement et baisse les yeux.
– De ça donc…
Je rougis de plus belle en réfléchissant et en comprenant rapidement qu’il s’attendait peut-être à ce que je parle de l’autre sujet. Le spectacle de cette nuit.
Je préférerais clairement me jeter sous les roues d’un semi-remorque.
– Écoute, je voulais y aller avec ma copine, donc si tu veux je te propose de revendre ma place et la location du camping-car à un de tes amis pour que vous y alliez entre potes, ça te va ?
Il semble peser le pour et contre mais finit par sourire en reprenant une gorgée de bière.
– C’est tentant mais je n’ai pas d’ami à qui la vendre.
Je hausse les sourcils.
– Tu n’as pas d’amis ?
– Je n’ai pas dit ça. J’ai dit que je n’avais aucun ami intéressé pour y aller.
Son ton est caressant, presque moqueur et ça me fiche en rogne. Il se moque clairement de moi, tous les mecs de vingt ans rêvent d’aller au Burning Man juste pour le nombre incalculable de filles peu vêtues qui y transite. C’est un festival où tout est permis, et où les esprits et les corps parlent librement, jusqu’au plus étrange des langages. Aucun garçon normalement constitué ne refuserait d’y aller !
– En plus ma mère est ravie que j’y aille avec toi.
– Pardon ?
Il se redresse du comptoir sur lequel il s’était appuyé et se rapproche de moi. Heureusement que nous sommes séparés par la table à manger qui trône en plein milieu de la pièce.
– Tu sais ce que c’est, le puritanisme et la liberté d’expression corporelle…
Il me regarde droit dans les yeux en prononçant les deux derniers mots et mon corps me trahit bien malgré moi. Mes reins se mettent à se réchauffer doucement sous son regard magnétique et je glisse les mains dans les poches arrière de mon short pour éviter de lui montrer qu’elles tremblent légèrement.
– Je crois qu’elle est rassurée à l’idée que j’y aille avec quelqu’un de responsable.
– Tu es très responsable j’en suis sûre, tu t’en sortiras aussi bien sans moi.
– Pas sûr…
Je ne sais pas à quel jeu nous jouons mais nos voix se font de plus en plus basses, presque en chuchotement, comme si nous étions seuls au monde. C’est la deuxième fois dans la journée que je me retrouve dans cette sensation d’isolement avec lui, et je ne comprends pas comment il peut y arriver. Quand il est là je ne vois que lui, et j’oublie tout ce qu’il y a autour. Il ne dit plus rien et me fixe en souriant lentement.
– Ce n’est pas une bonne idée Tobias… je murmure.
Mon regard est suppliant et je ne sais même plus de quoi je parle, du festival ou bien de cette attirance qui crépite entre nous et se fait de plus en plus évidente depuis hier soir et le presque baiser.
– Pourtant je suis certain que ce serait phénoménal… chuchote-t-il.
Ma respiration s’accélère et la sensation de vide renaît dans mon bas-ventre, oubliant instantanément le plaisir que je lui ai donné hier pour l’assouvir. Elle revient en puissance sans me laisser le temps ni la possibilité de la combattre. Mais j’ai la satisfaction de le voir lutter aussi. Il ne sourit plus et s’appuie des deux mains sur la table en me détaillant de la tête aux pieds, le regard grave et sombre. Je me sens de nouveau nue sous son regard et je suis certaine que nous luttons contre les mêmes démons. Mais pour des raisons différentes. J’essaie d’éviter de rentrer dans ce jeu et cette possible attirance charnelle pour de bon, alors qu’il semble lutter contre le fait de me déshabiller juste parce que sa famille est à côté. Je secoue la tête et m’arrache à ses yeux pour essayer de retrouver mes esprits.
– Essaie d’y réfléchir. Calista m’a dit que tu rêvais d’y aller. Ne gâche pas ce moment à cause d’elle ou de moi.
Son argument se tient et je soupire. Je rêve effectivement de ce festival depuis mes dix-huit ans, j’ai passé un long moment à tout préparer et à organiser et cette année marquait le coup de ma dernière année en tant que « jeune fille » étant donné que je me mariais en septembre. J’étais censée y fêter mon enterrement de vie de jeune fille, et après la rupture et mon licenciement je me suis accroché à cet évènement en me disant que tout n’était pas totalement foutu en l’air et que je pouvais toujours y aller pour profiter du festival. M’amuser, tout simplement. Sans penser aux problèmes autour. Quand je relève les yeux vers lui, son regard est plus doux, presque encourageant. Je ferme les yeux, vaincue.
– J’y réfléchirai.
– Bien.
Je lui souris gentiment et il me répond de la même manière.
– Tu voulais parler d’autre chose peut-être ?
La chape de plomb qui s’était enfin allégée redescend d’un coup sur mes épaules quand ses yeux verts me transpercent. Je n’ai pas besoin d’explication pour comprendre ce à quoi il fait référence.
Cette nuit.
– Non.
Ma voix est rauque mais ferme. Je n’en parlerai pas. Même si sa simple présence me donne envie de recommencer. Avec lui cette fois-ci.
Il penche la tête sur le côté et me détaille rapidement avant de murmurer :
– Dommage…
J’inspire profondément. Le Tobias souriant est plus que charmeur, mais le Tobias « intense » … Mon Dieu je crois que je suis en train de me liquéfier devant lui. Il a le pouvoir de vous faire vous sentir à la fois vulnérable mais aussi puissante. La pression dans mes reins et mon bas-ventre devient de plus en plus lourde, de plus en plus intolérable.
De plus en plus délicieuse…
Il reprend une gorgée de bière et s’éloigne de la table pour repartir vers la porte-fenêtre. Mais avant de sortir il passe une main dans son dos et retire son t-shirt d’un coup sec me faisant gémir intérieurement à la vue de la gigantesque croix qui y est tatouée. Comme un appel au péché et à la tentation divine qu’il représente… il sort sans plus me regarder et part d’un pas rapide pour poser sa bière avant de saisir par surprise chacune des jumelles sous ses bras. Il plonge ensuite avec ses sœurs toutes habillées sous les rires et hurlements stridents des filles Miller. Je sors de la cuisine mais reste sur le pas de la porte et soupire en le regardant émerger de l’eau et se passer une main dans les cheveux. À quel moment le petit Tobias Miller est-il devenu aussi beau, aussi intense, aussi renversant ?
Et à quel moment est-ce que j’ai bien pu sombrer au point de faire de lui le rôle numéro Un de tous mes fantasmes ?
Le reste de la soirée se passe relativement bien et je me détends petit à petit. Comme il me l’avait dit, Judy est effectivement ravie de savoir que je serai de la partie et m’explique qu’elle le laisse partir uniquement parce qu’elle a confiance en moi. Si elle savait… je pense être une des menaces les plus dangereuses qui soient sur son fils si elle savait un dixième de ce que je rêve de faire avec lui… J’échappe au plongeon inopiné alors que les jumelles plongent un nombre incalculable de fois dans l’eau sans même l’avoir voulu mais je n’échappe pas au bref regard sombre que me lance Tobias quand je me mets en maillot de bain pour me baigner après le dessert. Jonas propose de lancer une partie de water-volley et nous participons tous, ravis de profiter de la fraîcheur de la piscine des Miller par cette canicule. Mais la partie devient de plus en plus difficile pour moi quand je comprends que Tobias m’effleure volontairement en passant derrière moi pour rattraper la balle, pose une main sur ma taille nue sous l’eau pour rejoindre sa place ou bien caresse mes jambes alors qu’il flotte sur place. Je fais tout pour l’ignorer et quand la soirée prend fin je recommence à respirer correctement. Mais c’était jusqu’à ce que je me retrouve dans ma chambre et le surprenne en train de se frotter les cheveux derrière sa fenêtre fermée, une serviette autour des reins. Il ne me voit pas de suite et je m’immobilise, totalement fascinée. Le temps de réaliser que je le regarde la bouche quasiment ouverte, il redresse la tête et me surprend en plein matage.
Merde !
Son sourire insolent parle pour lui et je me précipite vers ma commode pour trouver quelque chose à faire. Je ferme les yeux en entendant le déclic de sa fenêtre alors qu’il l’ouvre.
– Mia. Ça faisait longtemps…
– Ta fenêtre ne grince plus… je ne peux m’empêcher de faire remarquer d’une voix mordante.
Je ne le regarde pas mais je sais qu’il sourit.
Je le sens.
– J’ai huilé les gonds. On ne sait jamais.
Je ferme le tiroir que j’avais ouvert dans un claquement brusque et me tourne vers lui, furieuse.
– Écoute Tobias, je ne sais pas ce que tu t’imagines mais ça ne…
– Je n’imagine rien Mia, me coupe-t-il.
Je suis surprise et je me retrouve sans parole pendant un bref instant. Il ne sourit plus et s’appuie de l’avant-bras sur le montant de la fenêtre. Son corps penché au-dessus du bureau est un appel au crime et je suis le trajet d’une goutte d’eau le long de son ventre dessiné.
– J’attends.
Sa voix me fait presque sursauter et je relève les yeux vers son visage. Les siens me clouent sur place. Son regard est très sérieux, ne laissant aucun doute sur le sous-entendu. Il m’attend.
– Ça n’arrivera pas.
Ça n’arrivera plus.
Mais il se contente de sourire, visiblement peu convaincu par mon assurance de façade.
– Si tu le dis. Passe une bonne nuit Mia…
Sa voix se fait caressante sur mon prénom et je déglutis difficilement en continuant de le fixer. Il secoue légèrement la tête et se retourne en saisissant le rebord de sa serviette. Mes yeux s’agrandissent de surprise quand il la retire, me permettant de voir ses fesses en panoramique. Je lâche un hoquet de stupeur et le regarde, complètement assommée alors qu’il sort du champ de vision. Je ferme précipitamment ma fenêtre et tire sur les rideaux avant de me plaquer contre le mur, le cœur battant et la respiration haletante.
J’ai une furieuse envie de recommencer ce que j’ai fait cette nuit pour me permettre de faire retomber la pression qu’il vient de créer. Mais mon esprit lutte contre l’envie de le faire seule, et celle d’assumer mon attirance et de proposer à Tobias de venir m’aider…
Je sens que ces deux prochaines semaines vont être difficiles.
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