Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 7 sur 54

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Too Young

Chapitre 4

 

Cinq jours plus tard

– Sérieusement Mi, tu n’aurais pas pu te faire virer avant que je prenne des billets non remboursables ?

Je souris tristement à Calista devant moi dans le hall de l’aéroport. Je lâche mon sac par terre avant de me jeter dans ses bras. Elle m’accueille et les referme sur moi avant de me serrer à m’en étouffer.

– Je suis tellement contente de te voir, Cal… je chuchote entre deux sanglots contre son pull.

– Moi aussi ma chérie… Mais fais gaffe, tu vas tacher mon cachemire.

Je pouffe et m’écarte d’elle. Elle prend mon visage en coupe et m’essuie délicatement les joues des pouces.

– Sans déconner. Tu as réussi l’exploit de perdre ton fiancé, ton job et ton appartement dans la même semaine. Belle performance, tu m’impressionnes, Anderson.

Je souris malgré moi.

Maintenant que je suis rentrée dans ma ville natale, j’ai l’impression qu’un poids s’enlève de ma poitrine. Pourtant j’ai l’impression d’avoir subi en quatre jours plus que je ne pourrais en supporter en une année.

Après avoir été renvoyée manu militari par mes patrons, Harvey ayant sournoisement inventé une histoire de harcèlement sexuel à son encontre, et malgré mes arguments pour leur faire comprendre que j’étais victime d’un coup monté, ils n’ont pas voulu me croire ; j’ai eu en plus le déplaisir de voir mon compte en banque être clôturé.

Le désavantage d’être domicilié dans la banque pour laquelle on travaille.

En réaction, le loyer de mon appartement n’a pas pu être prélevé, et le standing de mon immeuble exclut tout retard ou négociation possible. Déjà qu’il m’avait fallu justifier d’un salaire supérieur à trois fois le montant du loyer, autant pour moi que pour Derreck, avant de pouvoir signer le bail, je ne me suis pas étonnée d’être quasiment jetée dehors. Je m’occupais de payer le loyer et Derreck me remboursait sa part ensuite. Donc lorsque le rejet a été effectif le jour suivant mon renvoi, j’ai reçu dans la journée une notice m’incitant à quitter rapidement les lieux.

Je n’ai plus cherché à comprendre, lorsque j’ai reçu le mandat cash qui correspondait à l’argent qu’il me restait sur mon compte courant et sur mes comptes épargne, plus les indemnités de renvoi, j’ai fait ma valise et ai pris le premier avion en direction de Salt Lake City. Silvia a accepté de s’occuper de mes meubles et de prendre contact à ma place avec Derreck pour voir ce qu’il souhaitait reprendre avant de stocker le reste dans un box, le temps que je décide de ce que je veux en faire.

Je reviens donc à la case départ.

Seule, et sans emploi, chez mes parents.

À 30 ans.

Bien joué, Mia.

Ils ne pouvaient pas fermer la quincaillerie pour venir me chercher, alors Calista s’en est chargée à leur place. Voir ma meilleure amie me fait un bien fou. Je sais que je peux enfin m’autoriser à craquer avec elle. D’ailleurs, après le rapide récapitulatif de ma situation, je ne tiens pas plus longtemps et je fonds de nouveau en larmes dans le hall, au milieu de tous les voyageurs qui me dévisagent.

– Allez ma Mi, viens dans mes bras mon amour.

Je ne me fais pas prier et je viens pleurer toutes les larmes de mon corps, en inondant son pull alors qu’elle me berce contre son cœur en me caressant les cheveux, ignorant superbement les regards intrigués autour de nous.

– C’est quoi votre problème ? Et si vous regardiez vos culs plutôt ?

OK, au temps pour moi, elle ne les ignore pas tant que ça.

Sa phrase me fait éclater de rire et je me dégage de ses bras en m’essuyant résolument le visage.

– Ça, c’est ma copine ! ajoute-t-elle en me claquant une fesse au passage.

Je sursaute à son geste mais je me contente de lui sourire en plissant mes yeux gonflés d’avoir pleuré.

– Allez, on va récupérer ta valise et on rentre.

– Mes valises, je la corrige.

– Autant que ça pour le peu de vêtements potables que tu avais ?

Je plisse les yeux en la regardant de biais alors qu’elle glisse son bras sous le mien et m’entraîne vers les tapis à bagages.

– Arrête de mentir, je sais que tu étais jalouse de ma garde-robe à New York.

– Seulement de la professionnelle, chérie. Pour le reste, tu manques cruellement de goût…

Je lui frappe gentiment l’épaule pour la gronder, mais elle simule une souffrance atroce en se tordant de douleur sous les yeux effarés des gens autour de nous.

– OH MON DIEU, TU VIENS DE ME DÉMETTRE L’ÉPAULE !

Je pique un fard en voyant les regards converger sur moi.

– Cal putain, arrête ça… je gémis les dents serrées.

– Oh non, je ne sens presque plus mon bras… continue-t-elle à geindre en me fixant d’un air horrifié et en s’affalant à moitié au sol.

Je lance un regard paniqué autour de moi alors qu’un cercle se forme. Si Calista n’a pas peur du regard des autres, ce n’est pas pareil pour moi. Je déteste devenir le centre de l’attention, et encore moins quand cette attention penche dangereusement du côté de l’animosité…

– Cal bordel ! je grommelle un peu plus fort.

– Et dire que c’est ma main droite… Comment est-ce que je vais écrire au tableau maintenant ? Qui va pouvoir instruire ces enfants avides de nouvelles connaissances ?

Je me sens de plus en plus nerveuse et continue de balayer anxieusement la foule du regard alors qu’elle simule parfaitement la tragédie grecque.

– Caaaaal…

– Et dire que je ne pourrai peut-être plus mettre mes vêtements à cause de l’écharpe que j’aurai… pleurniche-t-elle en fermant les yeux.

Je tique à sa phrase et m’immobilise en la fixant d’un œil soupçonneux.

– OK Jones, si je te laisse choisir quelques tenues dans mes vêtements pro, est-ce que tu arrêtes de faire ta drama queen ?

Elle s’immobilise un instant et ouvre un œil pour m’étudier.

– Combien de tenues ?

Je soupire fortement en croisant les bras sur ma poitrine.

– Deux.

– Six.

J’écarquille les yeux. Elle ne manque pas de culot !

– Trois et c’est mon dernier mot, je rétorque, estomaquée par son aplomb.

Mais c’est Calista, ça ne devrait plus me surprendre.

Elle fait la moue et étudie mon offre quelques instants avant de se redresser brusquement comme si rien ne venait de se passer. Sous les regards surpris des passants, alors que je me contente de secouer la tête à son intention.

– Ah ben voilà, ça va beaucoup mieux ! s’écrie-t-elle en remuant son bras dans tous les sens. Ça y est ! Guérie !

Elle me reprend le bras et nous recommençons à marcher pour nous positionner devant le tapis roulant.

– Tu es une grande malade, je souffle.

Elle se contente de me faire un clin d’œil et je lève les yeux au ciel, juste avant d’apercevoir une de mes valises arriver. Je me penche pour la saisir quand elle répond dans mon dos.

– Oui mais, au moins, maintenant tu ne pleures plus.

Je ris doucement en hissant la lourde valise à mes pieds, et tourne un regard lumineux vers elle. Elle me rend mon sourire et je me sens un peu plus légère.

– Tu m’as manqué.

– Toi aussi, répond-elle.

Je récupère mes deux autres bagages et nous partons vers le parking où elle a garé sa Mini Cooper. Je rigole en la voyant batailler avec la banquette arrière pour faire passer mes grosses valises, et après un bon moment de sport, et autres contorsions, nous réussissons à fermer le hayon du coffre et à prendre la route, direction Springville. Le trajet dure une cinquantaine de minutes, et elle en profite pour me faire rire en me racontant les derniers ragots de notre ville natale.

– J’imagine que mon retour va donner pas mal de grains à moudre aux commères de la ville, j’ajoute, pince-sans-rire.

– Tu es une manne tombée du ciel pour elles ! Imagine : plus de boulot, plus d’appart et un fiancé gay ! Mi, tu leur as fait leur année, là, sérieusement.

– Merveilleux…

Encore un bon moyen de ne plus passer inaperçue. Mais je vais devoir m’y faire, tout se sait dans les villes à échelle humaine. Et mon retour ne se passera pas sans commentaires grinçants. J’ai beau avoir eu l’habitude de gérer les regards haineux de mes collègues masculins, ils se basaient sur le simple fait que j’étais meilleure qu’eux. Je pouvais vivre avec ça en sachant que ma réussite les rendait jaloux. Mais rentrer chez soi, plus bas que terre, sans réelle réussite à exposer en bouclier, c’est une autre paire de manches.

– Oh ma puce, ne t’inquiète pas. D’ici le mois prochain, j’aurai provoqué un énième scandale et tu passeras de nouveau inaperçue !

J’éclate de rire. Calista reste fidèle à elle-même. Ses nombreuses histoires d’amour et autres liaisons sont connues comme le loup blanc. Et contrairement à moi, elle se fiche de ce que les gens peuvent penser d’elle. Quand nous arrivons enfin et qu’elle se gare dans la rue principale, je regarde l’enseigne de la petite quincaillerie de mes parents avec des étoiles dans les yeux.

« Anderson’s »

Simple, avec l’écriture jaune sur fond bleu.

Je soupire de façon saccadée en retenant de nouvelles larmes, ça me fait un bien fou d’être ici, comme si plus rien ne pouvait m’atteindre. Un peu comme lorsque j’étais enfant et que j’étais persuadée qu’en me blottissant jusqu’au menton sous ma couette, les monstres sous mon lit ne pourraient pas me faire du mal. C’est ridicule, mais ça fonctionne encore aujourd’hui. Je sais que lorsque je serai dans les bras de ma maman, je serai en sécurité, protégée.

Je sors rapidement de la voiture et avance d’un pas pressé vers l’entrée du magasin. En poussant la porte, je suis assaillie par un million de sensations connues, familières. Le bruit de la cloche qui annonce l’arrivée d’un client, le petit grincement des gonds, la sensation du paillasson « Welcome » sous mes chaussures, l’odeur de métal, d’huile et de nettoyant à la cire d’abeille qu’utilise ma maman pour frotter le comptoir en bois sombre. Toutes ces perceptions qui me donnent enfin le sentiment d’être « chez moi ».

– Ma chérie !

Je souris avant de foncer dans les bras de ma maman qui contourne le comptoir pour m’accueillir.

– Maman…

– Oh mon cœur, je suis tellement contente de te voir…

– Moi aussi…

J’inspire profondément son parfum, lavande et miel, celui qu’elle porte depuis que je suis enfant. Ma mère est une petite tornade, elle fait la même taille que moi, mais sa silhouette un peu plus ronde et ses cheveux bouclés coupés en un carré flou lui confèrent un air jovial et dynamique.

– Et voilà ma princesse ! tonne une voix bourrue dans mon dos.

Je souris et m’écarte de ma maman qui me laisse partir à regret, pour sauter dans les bras de mon papa. Et là je dois littéralement sauter, parce que mon père mesure plus de deux mètres. Il m’attrape au vol et me soulève, si bien que mes pieds quittent le sol. Je pouffe comme la gamine que je suis toujours avec lui et plie les genoux pour amplifier le mouvement. Quand il me pose de nouveau au sol, il réplique avec la phrase qu’il me sort toujours.

– Eh bien ? Tu as maigri ou quoi ? J’ai failli te lâcher tellement tu étais légère, qu’est-ce qu’on te faisait manger dans cette ville ? De la salade pour lapin ?

Je lui donne une petite tape et souris en plissant les yeux.

– Je t’ai déjà dit, ça s’appelle du chou kale, et c’est très bon pour la santé.

– Mouais… celle des animaux peut-être…

Lors d’une de leur visite annuelle chez moi à New York, j’avais emmené mes parents manger dans un restaurant de cuisine fusion, pour leur permettre de tester autre chose. Le regard de mon père face à la feuille de chou frisée cuite, et à la portion ridicule de viande posée dessus m’avait donné un de mes plus gros fous rires. Finalement, il était parti avec Derreck se manger un énorme morceau de viande dans un Steakhouse, après avoir tempêté pendant une heure sur le montant de l’addition pour la quantité avalée. Depuis, il est persuadé que je me nourris exclusivement de feuilles de laitue et de graines. Je souris quand il me force à venir lui faire un nouveau câlin. Si ma maman est une véritable boule d’énergie, mon père, lui, est un grand nounours tranquille. Avec ses cheveux hirsutes poivre et sel, toujours fournis malgré son âge, et sa carrure imposante, on dirait le géant vert. Impressionnant au premier abord, mais doux comme un agneau.

– Laisse-la tranquille, Joseph, elle est très bien comme elle est, gronde ma mère dans mon dos.

– Et si jamais ça intéresse quelqu’un, je suis là aussi ! lance Calista avec entrain depuis le pas de la porte.

J’éclate de rire en la voyant les deux poings en l’air. Mes parents se contentent de secouer la tête, un léger sourire aux lèvres.

– Je t’ai vue pas plus tard que ce matin quand tu es venue me piquer mes pancakes ! la sermonne mon père.

Je hausse un sourcil, surprise.

– Je crois que j’ai raté un épisode…

– Ton amie ici présente est venue ce matin pour connaître ton horaire de vol exact, et en a profité pour manger presque tous les pancakes aux myrtilles que ta mère avait préparés pour moi ! rouspète-t-il.

Ma maman éclate d’un rire cristallin alors que Calista se contente de hausser les épaules.

– Ils étaient LÀ, et vous NON ! Je n’ai pas pu faire autrement, ils m’appelaient et me disaient : « Mange-nous Calista, mange-nous… ».

– Oh ce n’est pas possible… je ricane en me cachant le visage d’une main. Tu as osé ? Je me suis retrouvée privée de sortie pour moins que ça !

– Oui mais mon avantage c’est que je ne suis pas sa fille, donc il ne peut pas me punir… chuchote-t-elle d’une voix de conspiratrice en se rapprochant de moi.

– J’ai tout entendu ! bougonne-t-il en repartant vers la remise.

Nous pouffons de rire en le regardant s’éloigner tout en marmonnant dans sa barbe.

– J’ai l’impression de faire un bond dix ans en arrière quand je vous vois toutes les deux…

Je souris à ma mère qui nous observe, un sourire tendre aux lèvres.

– Oh non, parce que si vous saviez tout ce qu’on a fait en cachette à cette époque ! rétorque Calista.

– Cal ! je la sermonne en lui pinçant le bras.

– Aïe ! Mi ! m’imite-t-elle en me pinçant la hanche.

– Ouch !

– C’est toi qui as commencé !

– Mais moi j’avais une bonne raison !

– Ça va, le délai de prescription est passé maintenant, je pense que ta mère s’en fiche de savoir que Simon Henson a escaladé ta gouttière pour venir te prendre ta virginité en dernière année !

– QUOI ? s’écrie ma mère, livide.

– Je vais te tuer… je la menace en plissant les yeux.

Ni une ni deux, je me jette sur elle et elle détale dans un glapissement entre les rayonnages alors que je la course jusqu’à réussir à la plaquer par terre.

– Arrête Mi, si tu me tues tu n’auras personne pour être plus scandaleuse que toi !

Elle se débat alors que je m’assieds sur son dos en lui coinçant les bras.

– Je survivrai, je lui assure en lui tirant sur une mèche de cheveux.

– AÏE ! Tu es une névrosée, Mia Poppy Anderson !

– Et toi, une balance !

– Dit la fille qui a raconté toutes les bêtises de Sherman Baxter à la maîtresse en dernière année de primaire pour avoir un bon point !

Je m’immobilise sur elle en réfléchissant.

– OK, tu marques un point.

Je lui relâche les bras mais reste assise sur elle alors qu’elle essaie de me faire basculer. Je me plaque sur elle et elle grogne de plus belle alors que je la chatouille.

– Vous êtes toujours aussi insupportables… soupire ma maman en nous observant depuis l’autre bout du rayon.

Nous nous figeons à sa voix et tournons simultanément la tête vers elle avant d’éclater de rire. Calista profite de mon relâchement pour réussir à me faire basculer et m’escalade rapidement avant de réussir à me plaquer au sol.

– AH !

– Jésus Marie Joseph ! s’écrie une voix outrée derrière nous.

Je me retourne et découvre M me Huffman en train de faire un signe de croix en nous regardant. Elle désigne ensuite ma mère d’un doigt accusateur et je vois ma maman devenir livide.

– Je vois que votre fille n’a pas seulement fricoté avec des pécheurs, elle a fauté aussi !

Je reste abasourdie par sa réaction alors qu’elle brandit son pendentif en forme de croix d’une main, comme un bouclier, tout en incriminant ma maman.

– Rebecca ! Toujours aussi homophobe à ce que je vois ! s’écrie Calista d’une voix enjouée sans bouger d’un iota alors que je suis en état de choc sur le sol du magasin de mes parents.

La principale intéressée ne peut réprimer un sursaut d'indignation. Elle nous observe d’un regard horrifié avant de faire de nouveau plusieurs signes de croix à la suite.

– Je ne resterai pas plus longtemps dans un magasin qui cautionne la débauche ! Et sachez que j’en parlerai au groupe de lecture paroissial !

– Oh non ! Et moi qui croyais qu’on allait commencer Cinquante Nuances de Grey à la prochaine réunion ! s’exclame mon amie alors qu’elle quitte le magasin en courant.

Je me tortille violemment sous elle pour qu’elle me laisse me relever et me précipite vers ma mère qui soupire profondément.

– C’était quoi ça ? je m’écrie en la suivant derrière le comptoir.

– Rien du tout, ma chérie.

– Tu te moques de moi ? Rebecca Huffman débarque et t’accuse de cautionner la débauche homosexuelle, et tu me dis que tout va bien ?

– Qu’est-ce qui se passe ? gronde la voix grave de mon père.

– Rebecca Huffman est passée et elle a surpris les filles en train de se chamailler. Rien de plus.

Ils échangent un long regard et je comprends qu’ils me cachent quelque chose.

– OK, qu’est-ce qui se passe à la fin ?

– Rien du tout, mon ang…

– Arrête de me mentir, maman !

– Sarah, elle l’apprendra à un moment ou à un autre, arrête de la couver.

Je fais volte-face en entendant mon père et les regarde alternativement.

– Qu’est-ce que je vais apprendre ?

Le silence s’éternise et ma mère pince les lèvres avant de se détourner. C’est mon père qui vient me saisir aux épaules.

– Écoute, ma puce, tu sais qu’il y a pas mal de personnes un peu… extrêmes dans cette ville. Et disons que le coming out de ton ex-fiancé leur a laissé penser que tu étais à l’origine de sa faute.

J’ai un mouvement de recul.

– Mais quelle « faute » ? Derreck est gay, c’est tout. Il n’a tué personne !

– Je sais bien mon ange, mais tout le monde n’est pas aussi ouvert que toi.

Et alors qu’il prononce cette dernière phrase je réalise subitement que le magasin est vide.

Un samedi après-midi.

– Oh non… Vous avez perdu des clients à cause de moi…

Ils se précipitent tous les deux vers moi alors que je vacille, sonnée par la nouvelle.

– Non enfin, mon cœur !

– Mais bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu racontes ?

Je baisse les épaules et les fixe ouvertement du regard, peu convaincue par leur jeu d’acteur.

– On est samedi, et le magasin est désert !

Mon père fourrage dans ses cheveux en bataille tandis que les yeux de ma maman s’embuent.

– Écoute, ma puce, oui, nous avons perdu des clients. Mais ce sont des imbéciles qui n’en valaient pas la peine !

– Et nous refusons de faire affaire avec des gens qui sont aussi stupides ! tonne mon père.

– Bien dit, monsieur Anderson ! renchérit Calista dans mon dos.

Je l’avais oubliée celle-là.

– Mais… mais… Et le pasteur Miller, est-ce qu’il ne peut pas faire quelque chose ? je balbutie.

Les épaules de mon père s’affaissent.

– Jonas a bien tenté de les raisonner, mais tu sais comment ils sont. Ils ont déjà du mal avec son passé, alors l’entendre parler d’homosexualité de façon aussi ouverte…

Je m’effondre sur le tabouret derrière moi. Et voilà. Moi qui pensais que ma semaine ne pouvait pas empirer après les pertes successives de mon fiancé, mon travail et mon appartement, j’avais tort. Maintenant, ce sont mes parents qui ont perdu des clients à cause de moi.

– Le chiffre d’affaires du magasin ? je demande brusquement.

Ils se regardent, de façon brève, mais assez pour que je comprenne que ce n’est pas brillant.

– Il stagne un peu ces derniers temps, mais rien de grave, tente de me rassurer ma maman.

– Et puis tu sais, avec ton aide généreuse, il ne nous reste plus beaucoup de crédits à rembourser donc on s’en sort très bien, même avec une activité ralentie, renchérit mon père.

– Quels crédits ?

Mon père baisse le visage, honteux. Mes parents ont toujours eu du mal à joindre les deux bouts, mais ils n’ont jamais cherché à me cacher l’état de leur situation. Je savais que nous devions faire attention, pour autant je ne me suis jamais sentie en manque avec eux. Ils trouvaient toujours le moyen de m’offrir de petites choses pour m’éviter de me sentir pauvre, et mon job de baby-sitter me permettait de me payer les nouveaux vêtements que je voulais. Je n’ai jamais été « privée » de quoi que ce soit à leurs côtés.

– Eh bien, il y a eu un dégât des eaux dans le magasin l’année dernière, et la voiture nous a lâchés alors nous avons dû en racheter une autre d’occasion, confesse ma mère.

Je tombe des nues.

– Mais pourquoi vous ne m’avez rien dit ? Je vous aurais aidés !

– Ce n’est pas à toi de nous aider ! gronde mon papa.

– Joseph, calme-toi…

– Est-ce qu’il y en a d’autres ? je demande. Des crédits ?

Je les vois jeter un regard à Calista, et cette dernière a le bon goût de s’éclipser.

– Ouh là là, mais c’est qu’il est sacrément tard, dis donc, au moins… quinze heures dix ! Je vais rentrer et vous laisser vous retrouver, OK ?

Elle s’échappe rapidement et ferme la porte derrière elle alors que je fixe de nouveau mes parents, ceux qui m’ont élevée et ont préféré me laisser dans l’ignorance totale.

– Quelques crédits à la consommation… Pour les dépenses imprévues, ou bien…

– Les billets d’avion, j’achève à leur place.

Chaque année, mes parents venaient me voir chez moi, et ont toujours refusé que je paie leurs billets. Parfois, ils sont venus en train, cela revenait moins cher mais représentait plusieurs jours de voyage.

– Combien est-ce que vous devez encore ?

Le silence s’éternise entre nous avant que ma mère ne m’avoue enfin le montant.

– Environ trente mille dollars…

Je hoquette de stupeur en les regardant. Mes parents sont dans une période de crise financière et je n’en savais rien ! Rien du tout ! Alors que je vivais sans aucun souci financier de l’autre côté du pays ! Je me lève en trombe de mon tabouret et fonce sur les valises que Calista a eu la gentillesse de sortir à ma place. Je fouille dans la poche avant de ma plus grosse valise et en sors le mandat cash que j’ai reçu. Je viens ensuite le plaquer sur le comptoir sous les yeux stupéfaits de mes parents.

– Voilà, il y a quarante-trois mille dollars, c’est la totalité de mes comptes épargnes et de mon compte courant, plus mes indemnités de licenciement. Vous allez les prendre, rembourser tous vos crédits et vous acheter une voiture plus récente avec, OK ?

– C’est hors de question ! tonne mon père.

– Si vous ne le faites pas, je déchire ce chèque ! je m’écrie en réponse.

– Mais pourquoi ma chérie ? s’exclame ma mère. Tu pourrais te retourner avec cet argent et avoir le temps de vivre tranquillement quelques mois pour ensuite retrouver un emploi !

Je les observe l’un après l’autre, mes deux parents, la prunelle de mes yeux, ceux qui se sont sacrifiés toute leur vie pour moi. Je leur dois tellement que je sais pertinemment que cet argent ne suffira pas.

– Vous m’avez tout donné, je ne me suis jamais sentie moins riche que les autres, j’explique à voix basse. Je sais tout ce à quoi vous avez renoncé pour m’offrir les dernières baskets à la mode, une belle robe pour le bal de promo ou bien mon matériel de cheerleader… Laissez-moi vous aider à mon tour.

– Tu nous as déjà aidés… murmure mon père.

– Alors laissez-moi recommencer… je chuchote.

Je les vois vaciller. Et je souris intérieurement, ils ne sont pas loin de craquer.

– En plus si vous m’hébergez, ce sera comme une participation aux frais, une sorte de loyer en somme…

Ma mère soupire en suppliant mon père du regard. Si ma mère est décidée à accepter cet argent, c’est bien qu’ils sont pris à la gorge.

– S’il vous plaît… j’insiste encore une fois. Vous n’avez qu’à m’engager dans la quincaillerie en attendant que je retrouve un emploi ! Comme ça, vous me verserez un léger salaire qui remboursera une partie de cet argent, OK ?

– On te remboursera chaque centime de ce mandat, c’est bien clair ? menace mon père alors que je sautille sur place, un gigantesque sourire aux lèvres.

– Tout à fait ! Chaque centime !

Je trépigne en le voyant se saisir du mandat à contrecœur. Le fait qu’il accepte enfin me remplit d’une joie sans nom ! Ça éclipse presque toute la noirceur que j’accumulais depuis une semaine. Rien que le fait de savoir que mes parents vont souffler me rend tellement heureuse que j’en oublie momentanément la raison de mon retour ici. Et même si je leur ai certifié qu’ils pourront me rembourser, il est hors de question que je reste à leurs crochets, d’ici deux mois maximum, je trouve un nouvel emploi et je quitte leur maison pour éviter de leur créer une charge supplémentaire !

– On aura tout vu… une enfant qui aide ses parents à rembourser leurs crédits… marmonne mon père en me fusillant du regard alors que je jubile.

OK, deux mois maximum pour trouver un boulot. Ça ne devrait pas être compliqué.

À toi de jouer, Mia !

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