Too Young
Chapitre 45
Sept heures et quelques plus tard nous nous garons sur le parking du bar.
Malgré notre départ tôt dans l’après-midi, un accident au niveau de Cedar City nous a fait perdre plus d’une heure. Sans compter les nombreuses pauses pipi des jumelles. J’ai bien cru que Derreck allait faire demi-tour un million de fois mais il a serré les dents et a continué de nous conduire vers Henderson. J’ai eu peur d’arriver après le concert mais le parking rempli et les basses assourdissantes provenant de l’intérieur du bar me rassurent.
Ils sont toujours là.
Et j’espère que Tobias est avec eux…
– Tu ne sors pas ? me demande Morgan.
Il a pris place sur la banquette arrière lors du dernier arrêt pour me permettre de reposer mon cou plus confortablement à l’avant. Et contre toute attente il s’est très bien entendu avec les jumelles, au grand dam de Derreck.
Je fixe le bar, le ventre noué et la gorge sèche.
– Dans un instant…
Je déglutis avec difficultés en réalisant qu’il est possiblement à quelques mètres de moi. Je rêvais de le rejoindre, et maintenant que j’y suis je suis pétrifiée.
– Ça va bien se passer Mia… murmure Anna.
– Il t’aime depuis tellement longtemps, il acceptera de t’écouter, renchérit sa sœur.
Je leur souris gentiment avant de retirer ma minerve. Je cache quand même mes bleus sous le foulard qui me sert d’écharpe. Autant éviter d’arriver avec des marques de strangulation devant lui…
OK. Quand il faut y aller…
Il faut y aller.
Je relève brusquement les yeux vers l’entrée du bar en entendant de nouveau sa voix.
Elle est là.
Calista est là. Et elle me regarde en souriant depuis la porte d’entrée du bar. Je suis tellement soulagée de la voir que je manque de m’effondrer. Mais elle fronce les sourcils et me menace du regard en secouant la tête.
Non ! Pas maintenant, Mi ! Tu vas rentrer dans ce bar et aller récupérer ton mec OK ? Tu pleureras après.
Je ferme les yeux en inspirant profondément pour me calmer. Quand je retrouve un semblant de sérénité je sors de la voiture, rapidement suivie par les autres.
– Hey ! vous faites quoi là ? vous n’avez pas l’âge légal pour entrer dans un bar, interpelle Derreck. Vous restez dans la voiture !
Les jumelles le dévisagent un long moment avant d’éclater de rire.
– T’es sérieux ?
– Comme si on allait oublier nos fausses cartes d’identité !
Je pouffe en refermant la portière alors qu’il me supplie du regard de le soutenir.
– Désolé mais elles ont fait sept heures de route, ce serait injuste de les laisser attendre sur le parking, non ?
Il cligne plusieurs fois des yeux, pas certain d’avoir compris ce que je viens de dire, puis se tourne vers Morgan.
– Aide-moi, toi, au moins !
Mais il se contente de lever les mains en signe de reddition.
– Désolé. J’ai fait pire à leur âge…
– Ah ! s’exclame Abbie.
Je sens Derreck sur le point d’exploser une nouvelle fois, et il se frotte les yeux en comptant jusqu’à dix avant de claquer la porte d’un geste rageur, puis de nous dépasser d’un pas énervé vers la porte d’entrée et le videur.
– Il se calmera. Je le calmerai, me rassure Morgan en posant une main sur mon dos alors que nous le suivons.
Je lui souris sans répondre.
Je n’y arrive plus, mon ventre se tord d’appréhension et ma gorge est nouée par la panique. Je sens même mon cœur battre de plus en plus vite alors que nous nous rapprochons de la porte d’entrée du bar.
– Tout va bien se passer, me murmure-t-il quand mes mains se mettent à trembler.
Après une rapide vérification de nos cartes d’identité respectives, dont
les fausses des jumelles, le videur nous laisse entrer dans le bar.28
Je cligne des yeux pour m’habituer à l’obscurité et avance d’un pas prudent alors que des notes de guitares s’élèvent dans la pénombre. Pas de lumières sur la scène, juste un projecteur placé derrière le groupe, ce qui les transforme en ombres chinoises. Je me détourne rapidement d’eux et balaie la salle des yeux pour le chercher.
Mais pas de traces de Tobias.
Mon cœur tambourine contre ma cage thoracique alors que je me dis que je me suis trompée. Il n’est pas là…
J’ai fait sept heures de route pour rien.
Je tente un regard angoissé vers le bar et m'en approche, mais je ne le vois pas non plus. Je commence à respirer plus fort, à paniquer en me disant que je ne le retrouverai pas, que j’ai laissé s’échapper l’unique chance de lui dire que je l’aime lorsqu’une voix que je connais trop bien résonne dans les amplis autour de nous.
Je me fige en reconnaissant ce timbre rocailleux que je reconnaîtrais entre mille pour l’avoir entendu me chanter des chansons douces, ou me murmurer des promesses dans le creux de l’oreille.
Je flagelle et me retiens au comptoir avant de pivoter avec lenteur vers la scène. Les lumières de la salle s’allument progressivement vers lui alors qu’il chante face au micro, les yeux fermés.
Je sens ma respiration devenir hachée quand je le vois enfin. Le visage penché vers le micro, les paupières closes, les traits contractés alors qu’il chante une chanson sur le départ d’une femme.
« I can’t go on without you… »
« Je ne peux plus continuer sans toi… »
Je marche d’un pas lent comme hypnotisée par sa voix. Comme si je n’avais plus aucun pouvoir sur mon corps. Il est attiré par lui, par son aura, par la colère qui émane de ses traits alors qu’il joue en fronçant les sourcils, en se vengeant sur sa guitare. Je pose un pas devant l’autre, pas après pas.
Sans me presser, jusqu’à me caler juste devant la scène, sous lui.
Mais il ne me voit pas alors qu’il finit la chanson sur des notes douces après avoir hurlé dans le micro, le corps tendu comme un arc.
Je suis suspendue à ses lèvres, comme toutes les personnes présentes. Il semble tellement malheureux, tellement habité par ce qu’il chante que mon cœur se serre. C’est moi qui l’ai mis dans cet état. C’est moi qui l’ai brisé…
Et à le voir comme ça, je ne sais pas si j’arriverai à le convaincre de me laisser parler.
Je ne sais pas s’il me laissera lui expliquer à quel point j’ai eu tort, à quel point je regrette de lui avoir fait ça.
Et à quel point je l’aime…
Alors que je suis perdue dans mes pensées un silence se fait autour de nous. Je réalise alors qu’il m’a vue.
Il me fixe, les mâchoires contractées et je sens mon estomac faire une pirouette désagréable.
Tobias… laisse-moi t’approcher… laisse-moi te parler…
Je lui parle à travers mes yeux, en le suppliant mentalement de ne pas me rejeter mais il recule avec lenteur, en continuant de me fixer avec dégoût.
Non… non, reviens, s’il te plaît…
Mais il ne m’entend pas et je sens mon cœur se briser alors qu’il s’éloigne peu à peu, puis se retourne finalement sans même m’accorder en regard. Je retiens un sanglot quand une main se pose sur mon épaule et m’intime de reculer.
– Laisse-le, Mia… il n’est pas prêt apparemment, murmure Derreck.
Je pose une main sur ma bouche en le regardant encore, alors qu’il me tourne le dos, les épaules contractées, alors que les autres musiciens me fixent également, comme toutes les personnes présentes autour de nous. Derreck me force à faire un pas en arrière, puis deux, mais mon corps se rebelle et refuse de reculer plus.
Mi, ne fais pas ça… N’abandonne pas maintenant… me supplie Calista à côté de moi.
Je ne veux pas abandonner, je refuse d’abandonner mais il ne veut pas me voir.
Et maintenant c’est moi qui aie le cœur brisé.
Je concède un nouveau pas en arrière à Derreck sous les yeux suppliants de Calista qui m’intime de revenir à ma place.
Mais quelle est ma place maintenant ?
Sûrement plus avec lui… il vient de me le faire comprendre.
Un nouveau pas en arrière.
Un nouveau sanglot
Le silence dans la salle.
Puis un fracas alors que Tobias jette la guitare qu’il tenait à la main avant de courir et de sauter de la scène pour venir se poster devant moi, le visage furieux.
– Qu’est-ce que tu fous là Mia ?
Le sang bat à mes tempes, son regard farouche me file la frousse. La foule s’est écartée pour nous encercler et ne rien manquer du spectacle qui est sur le point de se produire.
Autant aller directement sur la scène qu’il vient de quitter…
– J-je suis venue pour te parler… je bredouille incertaine.
– Je n’ai plus rien à te dire.
Son ton est sec et sans appel. Et il brise les derniers lambeaux de mon cœur.
– S’il te plaît, Tobias…
– DÉGAGE !
Je sursaute à son hurlement et porte mes mains en prière devant mes lèvres pour retenir un sanglot, les yeux brûlants. Merde ça ne se passe pas du tout comme prévu et je commence à me sentir mal.
– Hey mec, calme-toi, intervient Derreck dans mon dos. Elle a eu assez d’émotions fortes pour le week-end alors baisse d’un ton !
Tobias le fusille littéralement du regard. Je sens des envies de meurtres s’échapper par tous les pores de sa peau, par sa position contractée, ses muscles bandés et ses poings serrés. Puis son regard déchaîné se pose de nouveau sur moi.
– Sérieusement ? Tu es venue avec ce mec ?
Je ne sais pas pourquoi mais je me sens légèrement honteuse de ne pas y avoir pensé. Il nous a vus partir ensemble, alors venir avec Derreck et Morgan n’était pas forcément l’idée du siècle.
– Tobias laisse-moi t’exp…
– « Ce mec » est un ami et il apprécie moyen que tu traites Mia comme ça, m’interrompt Derreck en venant se mettre entre nous.
Il me repousse d’une main dans son dos et fait face à Tobias. La tension est à son paroxysme et je commence à sérieusement paniquer sur la suite des évènements. Je ne supporterai pas une nouvelle altercation ou bien de devoir expliquer ce qui s’est passé à un policier. Je ne me suis finalement toujours pas remise de l’interrogatoire après la mort de Calista et l’agression de Gerald. Morgan voit que je commence à paniquer et se poste à côté de moi en soutien. Je sens mon corps trembler de peur.
Non, tout sauf ça, je suis venue pour lui parler, pas pour créer une bagarre.
– Je sais pertinemment qui tu es mec, lui répond-il, peu impressionné.
Ils font la même taille et Derreck est un peu plus large d’épaule que Tobias. Mais Tobias est tellement contracté que je ne doute pas un seul instant de la puissance qui se déchaînera si ces deux-là décident de s’affronter.
– Tu veux quoi Mia ? M’humilier encore plus c’est ça ?
Il me regarde par-dessus l’épaule de Derreck et je sens mes jambes flancher. Si je me sentais coupable avant, ce n’est rien face à ce que je ressens maintenant. Son ton a légèrement changé, et même si je le sens encore sur le point de perdre son calme légendaire, sa voix a une intonation désespérée qui me tord les boyaux.
Rien que son intonation éraillée me donne envie de venir le prendre dans mes bras mais je sais pertinemment qu’il me repoussera.
Et ça me fait me sentir encore plus impuissante face à la situation qui dégénère sous mon regard. Je n’arrive toujours pas à dépasser cette peur qui me ronge. Je pensais aller mieux depuis l’arrestation de Gerald mais face à l’homme que j’aime je tremble encore de panique.
Mais merde Mia ! Bouge-toi !
Oui Mi, bouge-toi. Très vite.
Je sens une chair de poule dans mon dos en entendant la voix de Calista. Je la vois même me regarder en croisant les bras et en secouant la tête.
Mais qu’est-ce que tu fais ? BOUGE MI !
Je sursaute à son cri et cligne des yeux. L’image de la longue chevelure de Cal disparaît de mon regard et je vois de nouveau Tobias, le visage dur. Je prends une grande inspiration et repasse devant Derreck en lui faisant signe que tout va bien avant de regarder Tobias dans les yeux. Mais il fixe de nouveau le grand blond derrière moi.
– Riche, avec une situation, un job prestigieux et un appartement chic dans une putain de grande ville…
Il a un sourire amer en le détaillant, puis il baisse les yeux vers moi.
– Je n’avais aucune chance c’est ça ?
Les larmes me montent aux yeux. Mon Dieu… Il pense vraiment que c’est la raison pour laquelle je l’ai quitté et que je n’ai jamais répondu à ses appels ?? Cette insinuation à elle seule me donne envie de vomir.
– Tobias, écoute ce qu’elle a à te dire, intervient Abby en se postant à côté de nous avec sa sœur.
– Ne t’en mêle pas, s’il te plaît, Ab. Vous en avez déjà assez fait comme ça en la ramenant ici.
– Putain ! T’es toujours aussi con sérieusement ! s’écrie Anna en croisant les bras de façon synchrone avec sa sœur jumelle.
– Et vous, vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas !
– Tobias, s’il te plaît, je tente en posant ma main sur son bras mais il se dégage comme si je l’avais brûlé.
Je suis sonnée à sa réaction. Il vient de me repousser. J’ai tenté de le toucher et il m’a repoussé…
Il est blessé, Mi… Ne t’arrête pas à ça, s’il te plaît…
Mes yeux hagards rencontrent les yeux bleus de Calista derrière lui, me suppliant de ne pas abandonner. Puis elle disparaît de nouveau en bougeant me forçant à le regarder.
– Ne me touche pas, siffle-t-il entre ses dents serrées. Tu en as perdu le droit en me larguant pour revenir avec l’autre connard.
– Hey ! crie Derreck d’une voix sombre, tu restes poli, gamin !
– C’est toi qui vas te calmer ! Le « gamin » en question a baisé ta meuf !
Sa phrase me fait l’écho d’une gifle retentissante et des hoquets de stupeur s’élèvent autour de nous alors que ma poitrine se brise en un millier de morceaux épars. Je ne respire plus. Je crois même que mon cœur s’est arrêté de battre.
Ouch… OK, il a l’air assez remonté le Tobie, finalement… s’étonne Cal en écarquillant les yeux.
– Putain, Mia, un seul mot et je lui fracasse la figure, siffle Derreck dans mon dos.
Je le retiens d’un geste, sans me retourner, les yeux fermés.
– S’il te plaît, Derreck… je le supplie. Tu envenimes la situation.
Je t’ai toujours dit que ce mec ne servait à rien, Mi.
– Oui « s’il te plaît, Derreck », me singe Tobias en le fusillant du regard.
Je ne sais plus où donner de la tête, entre mes hallucinations sur Calista, Derreck derrière moi qui menace de lui sauter à la gorge et Tobias. Il est dur, et je sens qu’il veut me faire du mal. Autant que je lui en ai fait. Je le mérite amplement…
Oh ça va, il va survivre, Mia !
Tais-toi, Cal !
Moi ce que j’en dis…
Il recule d’un pas en riant tristement.
– Pourquoi vous ne rentreriez pas chez vous dans votre super appart avec votre fric à la pelle, hein ? Histoire de laisser le « gamin » ramasser son cœur par terre…
La bile me monte de nouveau à la gorge et je tente de lui faire comprendre qu’il se trompe. J’en ai besoin, je veux pouvoir effacer le regard d’animal blessé qu’il pose sur moi.
– Tu ne comprends pas… Ça n’a rien à voir avec l’argent ou Derreck, je tente d’argumenter la voix tremblante pour essayer de calmer l’escalade émotionnelle qui se forme devant mes yeux.
– Alors c’est quoi, Mia ? L’âge ? La mort de Calista ? s’il te plaît, ne te sers pas de ça pour te justifier…
Je déglutis en baissant les yeux, honteuse. J’ai laissé les préjugés des gens autour de nous prendre le dessus sur mes sentiments à cause de son âge. J’ai laissé la mort de ma meilleure amie m’enterrer au milieu d’un problème qui n’existait que dans ma tête
Comme moi en fait.
À cause d’un détail à la con qui ne veut rien dire, je l’ai foutu en l’air. Il n’a plus rien à voir avec le Tobias que j’ai revu, celui qui m’a fait frissonner, qui m’a fait rire… le Tobias souriant, décontracté, plein de vie et de lumière. Celui que j’ai en face de moi est tellement sombre et malheureux que je sens mon cœur se fissurer.
Je l’ai brisé…
Il éclate d’un rire amer et recule d’un pas, sonné.
– Va-t’en, Mia…
J’étouffe un sanglot dans ma poitrine, je n’arrive pas à parler, je n’arrive pas à sortir les mots pour lui expliquer ce qui m’a fait peur. Ce qui m’a fait battre en retraite, ce qui a été important à mes yeux, au point de le détruire en partie. Aucune excuse ne pourra jamais réparer ça…
Mi, fais quelque chose là, n’importe quoi !
Calista le désigne d’un geste impuissant en attendant que je me décide à parler. Comme je ne réponds pas, il secoue la tête, les yeux brillants d’une émotion trop puissante puis tourne les talons.
MI !!
– J’AI PEUR ! je hurle pour le retenir.
Ma phrase le fait s’immobiliser et il redresse la tête mais ne se tourne pas. C’est ma dernière chance de lui expliquer. La dernière.
Alors saisis-la.
– Quand Calista est partie j’ai vu une partie de ma vie se briser. Et j’ai réalisé que quand tu me allais me quitter, je serai détruite…
Mes émotions se bousculent et ma voix est enrouée par des sanglots contenus trop longtemps.
– Parce que je sais que tu me quitteras, Tobias. Quand je parlerai d’enfants, quand je commencerai à vieillir, quand je…
Ma voix se brise et les larmes ruissellent sur mes joues.
– Je ne pourrai pas le supporter. Te savoir avec une autre, plus jeune, plus belle…
Je tente d’inspirer profondément pour calmer mais rien n’y fait. Je suis sur le point de craquer entièrement, de me dissoudre dans la peine qui me bouffe de l’intérieur depuis plusieurs semaines. Derreck pose une paume apaisante sur mon épaule alors que les jumelles portent chacune leur main tremblante devant leur bouche. Je suis misérable, et le bar en entier est témoin de ma lâcheté. Mais je n’en ai plus rien à faire, c’est ici et maintenant que ça doit se finir, que je dois tout lui avouer.
– Je t’aime tellement que ça me détruit…
Ses épaules se tendent de façon imperceptible.
– C’est comme si j’avais enfin commencé à respirer le jour où tu m’as embrassé. J’ai tellement besoin de toi que ça me file une frousse de malade. Je suis censée avoir trente ans, être la plus âgée, la plus mature mais je ne suis rien sans toi. Je ne suis déjà plus que la moitié de moi-même sans Elle… Si tu t’en vas le peu qui reste disparaîtra. Il ne restera rien. Rien du tout… et si tu me quittes, je meurs. Alors je l’ai fait avant toi. Avant que tu le fasses à ma place. Putain Tobias je…
Il tourne légèrement la tête par-dessus son épaule mais ne parle pas.
– S’il te plaît, Tobias… j’articule entre deux coulées de larmes cuisantes.
Allez, Creepy Tobie… tourne-toi…
Il se retourne enfin. Enfin…
Ses yeux me sondent et je le sens toujours contracté, mais il ne m’interrompt pas pour me dire de partir. Un bon début déjà…
– Je n’ai aucune excuse, je reprends. Je sais que je n’ai aucune excuse… je… je…
Je n’arrive plus à parler et je ferme les yeux quand mes larmes redoublent d’intensité.
– Je ne te demande pas de me pardonner, je réussis enfin à parler en fixant un détail insignifiant à ma gauche.
Mes mains tremblent et je porte machinalement un ongle à mes lèvres pour tenter de me reprendre. De faire quelque chose de ce corps qui me trahit.
– Je veux juste discuter avec toi, et t’expliquer… pourquoi. Juste ça.
Il baisse les yeux et regarde de côté avant de finalement me faire face.
– Pas ici.
Je sursaute et ferme les yeux à son ton sec et cassant. Ma déclaration pitoyable en public n’a pas eu l’effet escompté. Celui qui nous fait éternellement croire que ça fonctionne dans les films romantiques au cinéma est un putain de menteur ! Tout ce que j’ai réussi à faire c’est de me rendre ridicule en public, et énerver encore plus Tobias. Je viens de cracher mon cœur et mes entrailles dans ce bar et ça n’a servi à rien.
À rien du tout.
Tu ne le sais pas encore, Mi…
– Prends tes affaires, Mia.
J’inspire brusquement. Sa voix s’est radoucie et il s’est déplacé jusque devant moi. Mais je n’ose pas ouvrir les yeux, de peur de ce que je pourrais voir dans les siens. Quand j’ose enfin le faire, ils ne sont plus aussi sombres et une lueur d’espoir resurgit. Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois. Je relâche le souffle que je contenais inconsciemment.
– Continuez sans moi, indique-t-il aux autres avant de me prendre par le coude pour m’emmener doucement vers la sortie.
Je me laisse faire, comme une poupée de tissu mais Derreck me retient en posant sa paume sur mon autre bras.
– Tout va bien, je le rassure.
– Je ne suis pas rassuré à l’idée de te laisser seule avec lui.
Bon, sérieusement, Derreck, ferme-la.
La main de Tobias se contracte sur mon coude et je recommence à paniquer.
Non, non, non, non ! Il commençait enfin à se calmer et Derreck est en train de tout foutre en l’air ! Je me défais définitivement de son emprise et me rapproche de l’homme que j’aime pour appuyer ma phrase.
– Tout. Va. Bien. Je pars avec lui, j’articule un peu plus fort en soutenant son regard pour lui faire comprendre que ma décision est prise.
J’entends Tobias inspirer fortement dans mon dos, comme s’il était soulagé de ma prise de position.
Bien joué, Mi.
– Bien, concède Derreck. Mais je t’appelle tout à l’heure. Si tu ne réponds pas j’appelle les flics.
– Yo, Horatio Caine ! intervient Anna, reste cool, mec, c’est notre frangin, pas un criminel, OK ?
Je souris malgré moi et regarde Tobias quand il presse de nouveau mon bras pour me faire signe de le précéder. Je le suis ensuite dans le parking après avoir attrapé mon sac au passage dans la voiture de location ouverte par Derreck depuis le seuil de la porte du bar. Il nous fixe quand nous montons dans la voiture de Tobias et je sens d’ailleurs que son zèle à nous surveiller le fait redevenir furieux. Je pose une main apaisante sur son bras quand il passe la marche arrière et notre contact le fait sursauter. Il regarde mes doigts sur sa peau tatouée un long moment sans rien dire, sans même lever les yeux vers moi. Nous restons suspendus en apesanteur pendant plusieurs secondes puis il recule en se dégageant doucement. Je n’essaie pas de le retenir et je le laisse nous conduire je ne sais où. Je me contente de contempler la route qui défile par la fenêtre.
Honnêtement je n’attends plus rien.
Tout ce que j’espère c’est pouvoir lui parler.
Juste ça, lui parler.
28 Je conseille Kaleo avec « Can’t go on without you » en fond sonore.
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