Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 5 sur 54

Pages du PDF

Too Young

Chapitre 2

 

 

Cinq mois plus tôt

– Alors ? Le mariage avance ?

Silvia souffle comme un bœuf pendant l’effort, et pourtant, elle continue d’essayer de me parler à chaque fois, alors que ses poumons ne sont clairement pas d’accord. Je souris largement en gainant les miens pour augmenter l’amplitude de mes squats sur le trampoline. C’est notre cours hebdomadaire de Fitness Jump, du fitness mais en sautant. Fatiguant mais un véritable défouloir pour l’hyperactive que je suis ! Je renforce d’ailleurs le tout avec une heure de vélo elliptique le dimanche, et deux cours d’abdos fessiers le lundi et le vendredi. J’alterne régulièrement avec du Sh’bam pour continuer de danser après mes années de cheerleading. Silvia ne m’accompagne que pour le cours de fitness, dans le but unique de mater notre professeur. Un beau métisse baraqué, qui a un sourire tellement bright que je suis persuadée qu’il sort avec un dentiste juste pour entretenir ses dents blanches.

– Ça avance ! je réponds, joyeuse.

Je me marie le sept octobre prochain avec Derreck. Bientôt dix ans que nous sommes ensemble, et après un an à longue distance quand il a fini ses études et est venu s’installer à Manhattan pour rejoindre un prestigieux cabinet d’avocat, je suis venue le rejoindre à la fin des miennes. Nous avons emménagé ensemble et après huit ans d’amour, il s’est enfin décidé à me demander en mariage ! Ce qui ne m’a pas dérangée outre mesure, nous avions décidé d’un commun accord de nous focaliser sur nos carrières respectives, lui en tant qu’avocat spécialisé dans le droit des entreprises et des salariés, et moi en tant que front office pour une des plus grosses banques du pays : la Goldsmith & Weston Bank.

Je suis enfin arrivée là où je voulais aller. La bourse de Wall Street m’a toujours fait rêver, je viens d’une famille assez modeste et les métiers de la finance, ainsi que leurs salaires mirobolants, représentent pour moi l’eldorado. Mes excellentes notes m’ont permis de trouver un stage au sein du département de la finance de marché chez eux, et après l’obtention de mon diplôme, j’ai rapidement rejoint leurs effectifs. Je travaille au sein de la

mythique 2 trading room de NYSE ; au début en tant que simple acheteuse, puis après six ans de bon résultat, j’ai gagné ma place en front office. Je gère un portefeuille de clients dont le capital représente une goutte d’eau dans le monde de la Goldsmith & Weston, mais assez pour me permettre de toucher un salaire annuel plus que confortable. J’adore l’effervescence de ce boulot, la fébrilité quand les fluctuations boursières suivent les prédictions… C’est un métier parfois à risques mais qui rapporte gros. Et qui me permet de payer le loyer d’un magnifique appartement sur la Cinquième Avenue. J’ai profité de ma première prime pour rembourser le crédit immobilier de mes parents, et ensuite ma seconde prime pour rembourser celui de leur fonds de commerce. Je leur devais bien ça après tous les sacrifices qu’ils ont fait pour moi. Pendant mes études, en plus de ma bourse, mes parents me versaient un peu d’argent pour payer ma chambre universitaire et me permettre de vivre correctement. Ils ont contracté un prêt pour ça et je leur ai aussi remboursé avec ma troisième prime. Maintenant ils n’ont plus aucun crédit en cours et peuvent vivre correctement, ce qui me rassure. Même si je suis à l’autre bout du pays, je me sens moins coupable.

– Sérieusement, je vais cracher mes poumons…

J’éclate de rire à la vue du visage rubicond de Silvia. Elle est toute longiligne sans un seul gramme de graisse, mais n’a aucune endurance ni âme sportive. Le contraire de Calista, mon amie d’enfance, pulpeuse mais sportive. Sexuellement sportive, principalement. Nous avons gardé contact malgré la distance, elle sera mon témoin et maid of honor et je compte faire mon enterrement de vie de jeune fille avec elle fin août au Burning Man. J’ai bien eu des reproches de la part de Silvia et des compagnes de nos amis, mais j’ai quand même décidé de faire mon enterrement là-bas avec Cal. Elle est mon amie de toujours, celle qui m’a toujours soutenue, qui m’a couverte lors de mes escapades nocturnes, mentait effrontément à mes parents en disant que je dormais chez elle, etc. Bon, si on oublie le fait qu’elle est folle et versatile, et également capable de me planter en soirée pour rentrer avec un parfait inconnu... À côté de ça, c’est l’amie parfaite !

Fille du chef de la police, devenu maire de Springville, elle est revenue enseigner en littérature dans le lycée de la ville après ses études. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi elle restait là-bas. Avec sa personnalité haute en couleur, je l’aurais plus facilement imaginée à La Nouvelle-Orléans, ou bien à San Francisco que dans une petite ville de l’Utah. Mais c’est tout Calista : elle fait constamment ce que l’on n’attend pas d’elle.

– Allez courage, le cours est bientôt fini, je la rassure.

Encore quinze minutes d’effort, dix minutes d’étirements et nous sommes enfin libérées.

– Oh la vache, c’était génial ! je m’exclame, un gigantesque sourire aux lèvres.

Silvia me fusille du regard en avalant toute l’eau contenue dans sa gourde rose pétard.

– Tu es un démon… Personne ne peut faire autant de sport, avoir un boulot aussi cool, un fiancé aussi parfait et ne pas avoir un retour de karma. Je te déteste…

Je lui souris en la devançant vers les vestiaires où je commence à me déshabiller.

– Sérieusement, Mia, tu es mon idole : je veux ta vie !

– La tienne est très bien aussi, je rigole en attrapant ma serviette et mon gel douche avant de foncer vers la partie salle de bains.

Silvia me suit, aussi nue qu’un vers, et nous nous lavons côte à côte en parlant de tout et de rien. Ces petits échanges sont courants avec elle, Silvia est adorable et je sais qu’elle ne pense pas à mal, elle est mariée depuis dix ans au même homme et habite une jolie maison en banlieue avec son fils unique. Elle ne veut pas d’autres enfants et apprécie sa jolie petite vie bien rangée, mais parfois je me demande si elle ne regrette pas de s’être casée si tôt. À seulement 22 ans, elle était mariée et enceinte. Aujourd’hui, elle travaille avec moi, mais elle est assistante comptable dans le service juridique de la banque. Nous avons à peine deux ans d’écart, mais une vie totalement différente. Silvia est mère de famille, épouse dévouée, et je suis la business woman à ses yeux : pas encore mariée ni maman, et je ne compte pas le devenir pour l’instant... au grand désarroi de mes parents. Je me laisse encore trois ans avant d’y réfléchir. Dans mon milieu, une grossesse signifie un arrêt de carrière. Ou du moins une réorientation. Personne ne confie ses comptes et son argent à une jeune mère qui devra sûrement poser des jours de congé pour s’occuper de son enfant malade. C’est sexiste et misogyne, mais c’est la dure réalité de mon job. Je navigue en eaux troubles, entourée de requins qui n’attendent qu’un mauvais faux pas pour me faire couler. Être une femme dans ce monde, c’est comme tenter de gravir l’Himalaya à la simple force de ses mains et sans équipement d’alpinisme : presque suicidaire. Et je ne parle pas des réflexions déplacées auxquelles j’ai régulièrement droit, autant de la part de mes collègues que de certains de mes clients… mais j’ai appris à calmer les vautours et à ne pas réagir à leurs piques. Être concentrée sur mon travail, c’est mon crédo.

J’embrasse rapidement Silvia en quittant la salle de sport et je hèle un taxi pour rentrer chez moi. L’avantage de New York, c’est qu’on n’a pas besoin de voiture, entre le métro et les taxis qui peuplent la ville comme un million de petites fourmis dans une fourmilière, je me déplace rapidement et sans avoir besoin de conduire moi-même. Ce qui se révèle extrêmement appréciable en fin de soirée quand mon taux d’alcool atteint des sommets. Je soupire de bonheur en rentrant dans le hall chauffé de mon immeuble, les hivers ici sont aussi secs que ceux de ma ville natale, Springville dans l’Utah. Même si les montagnes enneigées me manquent. J’adore New York, la ville bouillonne, ne dort jamais, alors qu’à Springville, il règne une tranquillité typique de l’État. Entre son lac salé, ses montagnes, ses plaines arides au sud et le fameux parc national de Bryce Canyon, c’est comme si le passage de l’être humain n’avait jamais laissé de traces. On trouve facilement des endroits déserts, des montagnes enneigées aux plaines arides qui nous transportent en plein far west. Et avec la forte population mormone de l’État, l’Utah est un des États américains avec le plus faible taux de criminalité. Autant dire qu’il y a un gouffre de différence avec New York, où je ne me balade jamais sans mon spray au poivre. Je salue Gregor, le concierge de l’immeuble en, passant devant lui. J’habite dans un immeuble avec conciergerie à l’entrée, et Gregor est fidèle au poste derrière le comptoir, flamboyant dans sa veste verte et sa casquette rouge.

– Bonsoir Gregor ! Comment allez-vous ce soir ?

– Très bien miss Anderson, et vous ?

– Aussi bien que ce matin, je lui réponds dans un grand sourire. Il y a du courrier ?

– Oui mais M. Cooper l’a déjà récupéré.

– Derreck est déjà là ?

Je suis agréablement surprise, il travaille sur une fusion et en ce moment il ne rentre qu’aux alentours de vingt et une heures trente, totalement épuisé, avant d’aller se coucher directement.

– Tout à fait miss Anderson.

Je souris, il m’appelle constamment « miss Anderson », ce qui me donne l’impression qu’il s’adresse à une enfant. Pour sa défense, Gregor avoisine les 65 ans et porte fièrement ses cheveux blancs, donc pour lui je suis une gamine.

– Il faudra changer de titre après octobre ! je chantonne en rentrant dans l’ascenseur.

– Je n’y manquerai pas, miss Anderson, rétorque-t-il avec un sourire malicieux.

J’éclate de rire quand les portes se referment sur lui. Je commence à déboutonner mon manteau et grimace en levant un pied pour le soulager. Les talons sont une vraie torture. Pour une fille de la campagne comme moi, élevée dans une quincaillerie, et plus habituée aux tennis à cause du sport et des entraînements de cheerleader, la transformation « tailleur, talons, chignon » a été assez radicale et douloureuse. Je ne sais pas si j’arriverai à m’y faire un jour… Je décide de les abandonner dans le couloir pour marcher directement sur la moquette épaisse avant de déverrouiller la porte pour entrer enfin chez moi.

– Pfiuuu ! Quelle journée épuisante, je souffle en suspendant mon sac à main et en accrochant mon manteau à un cintre avant de le ranger dans le placard de l’entrée. Tu es là Derreck ?

– Je suis dans la cuisine, me répond une voix grave.

Je souris. Enfin ! Enfin une soirée en amoureux où il ne sera pas épuisé au point de s’endormir comme une masse avant même que je l’approche. Depuis plus d’un mois, nous ne nous voyons que par épisodes, son travail lui demande beaucoup, si bien que l’organisation de notre mariage ne repose que sur mes épaules. Et celles de la wedding planner, bien évidemment. Avec mon propre emploi, visiter des salles, trouver le traiteur ou les fleurs était impossible. China, de l’agence White and Lace s’en occupe admirablement à ma place.

– Tu es rentré tôt, pour une fois !

Je le rejoins dans notre grande cuisine aménagée avec vue sur Central Park. Il est assis à l’îlot central avec un verre de vin rouge.

– J’avais des choses à faire… me répond-il.

– Un verre de vin ! Ça, c’est une idée fantastique ! je m’exclame. Je te suis !

Je vais ouvrir le réfrigérateur pour récupérer la bouteille de chablis que j’avais ouverte la veille quand Silvia est venue me voir en soirée, et attrape un verre à pied avant de le remplir généreusement. Je gémis presque de bonheur en buvant une longue gorgée.

– J’ai eu une journée affreuse, j’explique après avoir avalé. Harvey a encore fait son lèche-cul auprès de M. Weston.

Harvey est un de mes collègues, au même niveau que moi. Mais pour la raison expliquée un peu plus haut, il est persuadé que le fait d’avoir des testicules et un pénis lui donne une autorité et une supériorité salariale. C’est également un arriviste qui a les dents qui rayent le parquet, et il ne rate aucune occasion de se faire bien voir de la direction.

– Il est tellement pitoyable qu’il s’enterre lui-même, je continue en riant avant de boire de nouveau. Et pour couronner le tout, demain je commence la journée avec un rendez-vous avec M. Playton…

Je grimace en y repensant. Je déteste ce client. Il passe son temps à reluquer mon décolleté pendant nos rendez-vous, et me propose à chaque fois d’aller boire un verre « en toute amitié bien sûr » à la fin de la journée. Il n’est pas repoussant, loin de là, mais il y a quelque chose qui me déplaît dans son regard. Pour lui je suis clairement une proie, quelque chose avec lequel il a envie de s’amuser, comme un chat avec une souris, avant de l’écraser. Heureusement pour moi, ma bague de fiançailles a quelque peu ralenti ses ardeurs. Elle est sublime d’ailleurs, c’était la bague de la grand-mère de Derreck et j’ai été extrêmement touchée qu’il me l’offre en fiançailles. Elle a une valeur symbolique qui la rend beaucoup plus belle que toutes les bagues Tiffany du monde. Je souris légèrement en la regardant rapidement et relève les yeux vers mon fiancé.

– Et toi ? Ta journée ?

Il m’observe intensément en jouant avec le pied de son verre.

– Compliquée.

Je fais une légère moue en me rapprochant de lui.

– Eh ben, mon cœur… Tu es sacrément silencieux ce soir, ça devait être une journée merdique pour toi aussi.

Je pose une main légère sur son dos voûté et le caresse en cercles apaisants pour tenter de le détendre mais sans succès. Il fixe son verre de vin et semble tendu. Après une longue minute sans réponse, je décide de prendre le taureau par les cornes. Pour une fois qu’il est là, je vais en profiter.

– Tu sais ce qu’il nous faut ? je demande en souriant en coin. Un bon bain relaxant.

Il lève le menton et soupire profondément sans même me regarder.

– Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

– Si, au contraire, je pense que c’est une très bonne idée ! Alors toi, tu restes là, tu finis ton verre de vin tranquillement tandis que je vais aller préparer la salle de bains… je lui susurre d’une voix enjôleuse.

Il ferme les yeux en déglutissant et je l’embrasse sur la joue très rapidement avant de me saisir de mon verre pour contourner l’îlot et me diriger vers le couloir.

– Et si tu es sage, tu auras peut-être le droit à un massa…

Je m’immobilise sans finir ma phrase quand je les remarque enfin.

Deux valises à côté de la table à manger.

Je fronce les sourcils et me tourne vers lui, complètement confuse.

– Tu… Tu as un séminaire de dernière minute ? je demande, perdue.

Il me fixe, le visage accablé.

– Non.

Je cligne plusieurs fois des yeux en ne comprenant pas.

– Mais alors pourquoi est-ce que tu as des val…

Je sens mon visage se décomposer quand je fais le lien. Les valises, son retour plus tôt, sa nervosité évidente, son regard triste et fuyant, et surtout ses nombreuses absences de ces dernières semaines. Mon malaise est évident parce qu’il se lève lentement et se rapproche de moi, le front barré d’un pli soucieux.

– Mia…

– Tu t’en vas, je le coupe.

Il ne répond pas, mais ses yeux coupables parlent pour lui. L’air se bloque dans ma gorge et j’en lâche mon verre de surprise. Il se fracasse au sol dans un bruit de verre brisé qui résonne avec une puissance assourdissante dans la pièce devenue silencieuse.

– Oh mon Di…

– Je suis désolé. Tellement désolé, Mia…

Je porte une main à ma bouche pour retenir la nausée.

– Mais… pourquoi ?

Je sens les larmes envahir mes yeux quand j’en arrive au point de lui demander la raison de son départ. Deux énormes valises. Ce n’est pas un break, il s’en va définitivement. Et à y regarder de plus près, je n’ai pas non plus vu ses manteaux et vestes dans le placard de l’entrée. Son ordinateur n’est plus à sa place dans le petit bureau dans l’angle de la pièce, ses clés n’étaient pas posées dans le petit récipient en marbre de la console de l’entrée mais à côté de lui sur l’îlot. Tous ces indices, si minuscules soient-ils, auraient dû me mettre la puce à l’oreille mais je n’ai rien vu. Je n’ai rien senti arriver. Je me suis laissée bêtement percuter par la nouvelle comme on se fait percuter par un train à grande vitesse.

– J’ai… j’ai rencontré quelqu’un.

Je porte la deuxième main à mon visage en étouffant un sanglot. Si on peut faire pire en termes de rupture, être quittée pour une autre femme arrive en première position. Ça sous-entend qu’on ne convient plus à la personne qu’on aime, et qu’il a trouvé mieux ailleurs. Côté confiance en soi, ça équivaut à une décapitation.

– Mia…

Il tend un bras vers moi en se rapprochant, mais je recule brusquement pour m’éloigner de lui.

– Ne me touche pas ! je siffle entre mes dents serrées.

Il semble blessé mais ne cherche pas à se rapprocher.

– Qui ? je m’écrie en le fusillant du regard à travers mes larmes. Qui c’est ?

– Tu ne le connais pas…

– À d’autres, Derreck, je connais toutes tes relations ! Est-ce que c’est Sandra, ton assistante ?

– Non.

– Alors Helen, l’autre avocate ?

– Non plus.

– Je dois forcément la connaître… je grogne presque en bouillonnant de rage, les mains enfouies dans mes cheveux, me décoiffant dans un nuage de colère.

Puis sa phrase me revient en tête.

« Tu ne le connais pas… »

Et le ciel me tombe sur la tête. Je suis abasourdie quand je réalise ce qu’il vient de dire. J’écarquille les yeux en le regardant et il baisse les siens, honteux. J’en laisse tomber mes bras de surprise.

– C’est un homme ?

Il fixe le sol un long moment avant de hocher finalement la tête et je recule, sonnée par la nouvelle.

– Oh, c’est pas vrai…

– Je n’ai rien prémédité, Mia.

J’éclate d’un rire hystérique.

– C’est vrai ? Sérieusement ? Tu n’avais pas prévu de me demander en mariage avant de me quitter pour un homme ?

Il ne répond pas et je continue à rire comme une folle furieuse en reculant vers le salon. Ce n’est pas en train d’arriver... Tous mes plans, mes projets pour les cinq prochaines années sont en train de tomber à l’eau et de s’effondrer sous mes yeux comme un vulgaire château de cartes balayé par le souffle de Derreck. Je me laisse tomber sur le canapé alors que mes hoquets de rire sont peu à peu remplacés par des hoquets de pleurs. Il n’en faut pas plus pour rompre la digue et je fonds en larmes, le visage enfoui dans mes mains. Je pleure un long moment, et il a le bon goût de ne pas venir me prendre dans ses bras. Je ne l’aurais pas supporté. La condescendance, la pitié de celui qui part. Il s’en va pour un meilleur avenir en laissant l’autre, celui qui se fait abandonner, dans une peine immense. Oser venir le consoler c’est comme faire sa B.A., mais en pire. Quand je commence enfin à me calmer, je ne bouge toujours pas du canapé. Je sèche mes larmes d’une main, en étalant sûrement tout mon maquillage.

– Depuis combien de temps ? je demande, la voix tremblante.

Il soupire et vient s’asseoir sur une chaise pas loin de moi, mais il n’envahit pas mon espace vital.

– Depuis quelques semaines…

– Combien de semaines ?

Je l’entends déglutir mais je ne le regarde pas.

– Six.

J’expire bruyamment. Un mois et demi. Ça fait un mois et demi qu’il voit quelqu’un d’autre alors que je pensais naïvement qu’il travaillait tard.

– Cette histoire de fusion, c’était du pipeau ? je demande.

– Pas totalement.

Je relève un regard furieux vers lui.

– Comment ça « pas totalement » ?

– La fusion est finie depuis deux semaines, avoue-t-il dans un souffle, le visage coupable.

Je me mords l’intérieur de la joue pour ne pas hurler. J’ai eu trois rendez-vous chez la wedding planner ces deux dernières semaines, à chaque fois je lui ai fait un compte-rendu, je lui ai demandé son avis par mail, par texto, par répondeur et il me répondait. Alors qu’il savait déjà qu’il allait me quitter.

– Son nom… je souffle faiblement.

– Morgan. Morgan Parker…

Je tourne brusquement la tête vers lui.

– Tu es en train de me dire que tu me quittes pour mon psychiatre ?

J’ai fini la phrase en hurlant presque. Il y a quelques mois, j’étais au bord du gouffre nerveusement parlant. J’avais décidé d’organiser le mariage par mes propres moyens et avec la surcharge de travail, des tensions étaient apparues entre Derreck et moi. Sur les conseils de Silvia, j’avais pris rendez-vous chez son psychiatre pour faire le point et tenter de revenir à une situation plus stable. C’est lui qui m’a conseillé de prendre une wedding planner pour me décharger de l’organisation du mariage. Au bout de quelques séances, dont deux avec Derreck, il avait finalement annoncé que je ne souffrais que d’une surcharge d’obligations, et que lâcher un peu de lest me ferait du bien. Apparemment, Derreck faisait partie du « lest » en question…

– C’est… c’est arrivé comme ça. Je l’ai croisé un soir en sortant du travail après que tu aies arrêté les séances. Il m’a proposé d’aller boire un verre, on a discuté et…

– Et QUOI, Derreck ? Il t’a sauté dessus, et tu t’es finalement rendu compte que tu étais homosexuel ?

– Non ! Bien sûr que non ! se défend-il. Écoute Mia, je ne l’explique pas, OK ? Je n’ai jamais vraiment été attiré par les hommes jusqu’à maintenant. Ce qui est arrivé avec Morgan c’est quelque chose que je ne comprends pas moi-même ! Mais putain je… je n’ai jamais ressenti ça… pas même avec toi !

Et le coup de grâce.

Ma respiration se coupe quand je réalise le sens de ses propos. Il ne m’a jamais vraiment aimée, au final. Les larmes redoublent d’intensité et je cache mon visage ruisselant dans une main tremblante.

– Mia, je ne voulais pas dire ça… souffle-t-il, penaud.

– Si, c’est exactement ce que tu voulais dire, je le contredis.

– Écoute, si j’avais pu t’épargner ça, je l’aurais fait. Vraiment. Tu comptes énormément pour moi, Mia…

– Mais pas assez pour rester avec moi… je murmure piteusement, des sanglots dans la voix.

Il soupire et s’enfonce un peu plus dans la chaise.

– Tu aurais préféré que je reste avec toi en te mentant ? En continuant de le voir parfois quand je n’arriverais plus à me tenir ? Que je t’épouse et te fasse des enfants jusqu’à ce que j’explose et quitte tout en te laissant avec une famille sur les bras ? Que je fasse ça à des enfants ? Parce que c’est ce qui serait arrivé, Mia. Je suis comme ça. Je l’ai accepté.

– Je ne doute pas qu’un psychiatre a dû grandement t’aider à faire ce cheminement mental… je lâche, sarcastique.

– Pense ce que tu veux, Mia. Mais ne blâme pas Morgan, il n’a rien demandé. Si tu dois t’en prendre à quelqu’un, alors c’est à moi qu’il faut t’en prendre.

Un gémissement plaintif sort de ma bouche. Il est résolu. Il ne reviendra pas sur sa décision.

– Je peux rester avec toi et en discuter si tu veux… propose-t-il gentiment.

Sa suggestion me donne la nausée.

– Non. Non, Derreck. Tout sauf ça, je pense que je mérite mieux qu’une pitoyable tentative de me consoler avec des phrases toutes faites…

Il ferme les yeux face à mon visage résolu et inspire un bon coup avant de se lever. Je le regarde se saisir des valises, et les emmener vers la porte d’entrée mais je tourne la tête quand il récupère ses clés et retire celle de l’appartement du trousseau.

– Je te laisse tous les meubles. Je n’ai pris que mes affaires personnelles.

– Quelle délicatesse…

– Ne deviens pas aigrie, Mia, ça ne te ressemble pas.

Je me mords la langue pour ne pas exploser. Mia, la parfaite petite élève, capitaine des cheerleaders, qui n’a jamais fait de vagues, a travaillé dur pour avoir un emploi prestigieux, n’a jamais trompé personne… Toute cette vie rangée pour finalement en arriver à ce stade à 30 ans. Je ris d’incrédulité en réalisant que je les fête dans deux jours. Merveilleux. Un cadeau d’anniversaire digne d’un film dramatique. Je m’essuie le visage d’une main rageuse et je sursaute en sentant la bague de fiançailles sur mon annulaire gauche. Je la fixe alors que j’entends Derreck enfiler sa veste dans l’entrée et ouvrir la porte. C’est comme si elle me brûlait la peau, elle et toutes les fausses promesses qui y étaient accrochées. Je me lève dans un bond et cours vers l’entrée en la retirant de ma main avant de la lui tendre sans le regarder directement dans les yeux. Il s’immobilise et hésite en me voyant lui tendre le bijou familial.

– Tu n’es pas obligée de me la rendre…

– Il est hors de question que je la garde, je rétorque.

Le temps est suspendu entre nous avant qu’il ne tende enfin le bras pour la prendre, en me frôlant les doigts, je recule ma main précipitamment pour éviter de prolonger le contact. Pour éviter de le sentir. Pour éviter de réaliser qu’il me quitte, qu’il m’abandonne alors que j’ai besoin de lui…

– Si tu as besoin de quoi que ce soit… n’importe quoi, Mia…

Je hoquette avec un sourire mauvais en secouant la tête sans même le regarder. Il m’observe encore un long moment et je n’arrive pas à m’empêcher de tourner les yeux vers lui une dernière fois quand il ferme la porte. Le déclic de la serrure brise les derniers morceaux de mon cœur et je m’effondre au sol en pleurant toutes les larmes de mon corps.

Il m’a abandonnée. Il vient de m’abandonner…

Je n’étais pas assez pour lui. Ou alors j’étais trop ? Pas assez féminine pour lui donner envie de rester de ce côté de la barrière, ou pas assez masculine pour lui suffire ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Je tourne et retourne la situation dans ma tête et j’en arrive toujours à la même conclusion : c’est ma faute. Si Derreck m’a quittée c’est ma faute, il y a quelque chose que je n’ai pas su faire pour le garder, pour éviter qu’il ne fasse voler en éclat notre vie à deux, nos projets, tout ce que nous avions prévu de faire… C’est comme si je voyais le chemin de ma vie déraper brusquement sur l’écran et la pellicule se mettre à brûler à force de rester exposée sous la lumière du projecteur… Je ne sais pas combien de temps je suis restée allongée sur le sol à pleurer et à tenter de me battre contre la réalité. Je suis seule. Je suis seule, loin de ma famille, dans une ville hostile, dans un travail harassant. Derreck était mon pilier. Et sans lui, je m’effondre…

J’arrive à me traîner jusqu’à mon téléphone, et à composer le premier numéro qui me vient en tête, appuyée contre le mur, le visage ravagé par les traînées de larmes.

– Hey, Mia Poppy Anderson ! s’écrie une voix enjouée de l’autre côté du combiné, que me vaut le plaisir de ton appel, petite dévergondée new-yorkaise ?

– Il vient de me quitter, Cal… Derreck est parti…

Le silence se fait. Calista parle. Tout le temps. Sur tout et n’importe quoi. C’est quand elle ne parle pas que l’instant est grave.

– Je prends le premier avion samedi, je débarque pour le week-end.

Je fonds en larmes en l’entendant. Cal est vraiment ma meilleure amie, si je n’ai plus de pilier sentimental, c’est elle qui viendra me soutenir et prendre la place.

– Mia… Ne pleure pas, Mi, je ne peux pas te serrer dans mes bras et ça me brise le cœur…

Je ne réponds pas, trop occupée à pleurer sans réussir à m’arrêter. Elle ne cherche pas à me faire parler et se contente de m’écouter pleurer en distillant des paroles douces de temps en temps.

– Il faut juste que tu tiennes le coup deux jours, OK ? ... Ma Mia d’amour, je ne suis pas là mais je t’envoie un énorme câlin par la pensée… Mia mon cœur, je suis là, je suis là… Ce petit merdeux de Derreck, si jamais je le croise, je lui écrase ses testicules avec mes Jimmy Choo !

Sa dernière phrase me fait rire malgré moi au travers de mes larmes. Quand je me calme enfin, elle pose la question fatidique.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je lui explique la situation, ses valises, son annonce de départ et le coup de massue quand j’ai appris qu’il me quittait pour un homme – mon ancien psychiatre, soit dit en passant.

– Mia Poppy Anderson, qu’est-ce que je t’avais dit il y a dix ans quand tu as commencé à sortir avec lui ?

Je renifle et fouille dans mes souvenirs, les sourcils froncés avant d’écarquiller les yeux quand je m’en souviens enfin.

– Tu m’avais dit qu’il était sûrement homosexuel… je souffle, estomaquée.

– Correction, je t’avais dit : « Il est trop beau pour être vrai, ce petit con est sûrement un gay refoulé vu sa coiffure ». À peu de chose près.

Un borborygme entre le sanglot et le rire s’échappe de ma gorge à sa dernière phrase et je recommence à pleurer.

– Mais quelle conne putain, quelle conne ! je m’écrie entre mes larmes. Comment est-ce que je n’ai pas pu voir ça ? Comment est-ce que j’ai pu occulter quelque chose d’aussi important, merde !

– Ce n’est pas ta faute Mia. J’ai le nez pour ça, je repère les gays à des kilomètres, mais tout le monde n’est pas aussi doué.

Je renifle de façon peu élégante en riant à moitié.

– C’est ce qu’on marquera sur ta tombe ? « Calista Jones : repérait les gays à plusieurs mètres » ?

C’est un jeu entre nous depuis des années, chaque fois que Calista me donne une qualité farfelue sur elle, je lui demande si c’est ce qu’on écrira sur sa pierre tombale.

– À des kilomètres, chérie ! Ne me sous-estime pas, même dans la mort. Les gens ont besoin de connaître la différence.

Je pouffe de nouveau, mais grimace quand le mal de crâne post-crise de larmes commence à pointer le bout de son nez.

– Allez ma belle, dis-toi que tout n’est pas perdu, au lieu de balancer tout ton argent dans un mariage cul-cul, tu vas pouvoir te faire plaisir et acheter une foule de choses utiles !

Je plisse le nez.

– Comme quoi ?

– DES CHAUSSURES, ENFIN ! s’écrie-t-elle, estomaquée que j’ose poser la question. Des tonnes et des tonnes de chaussures, de sacs, de vêtements sexy pour aller danser en boîte avec ta meilleure amie, qui vit dans la ville la plus paumée de l’Utah et aura bien besoin de profiter de la vie nocturne de la Grosse Pomme.

– Tu n’avais qu’à venir vivre ici… je suggère comme à chaque fois qu’elle sous-entend que Springville est une ville digne d’un village gériatrique.

– Et devoir trouver un emploi TOUTE SEULE ?

Son père étant devenu maire de la ville, il n’a eu aucun problème pour lui trouver un emploi à la fin de ses études. Elle vit dans un appartement payé par ses parents et se sert de son salaire comme d’argent de poche. Mais elle ne s’en est jamais cachée, et elle assume sans complexe sa situation d’enfant gâtée. Les Jones ont toujours été généreux avec leurs deux enfants, son petit frère travaille à la mairie avec son père et possède également un appartement avec une voiture de fonction. Mais à côté de ça, les enfants Jones sont des amours. Et Calista peut être un véritable électron libre, autant qu’une bouffée d’air frais.

– Ou alors on pourrait trouver une tenue sexy et extravagante pour le Burning Man, reprend-elle d’une voix enjôleuse.

Le festival du Burning Man en septembre. Mon enterrement de vie de jeune fille.

– Je ne pense pas que ce soit une bo…

– AH SI, MIA ANDERSON ! me coupe-t-elle d’une voix furieuse. Ça fait des années qu’on rêve de ce festival, alors tu vas oublier tout de suite tes délires sentimentaux ridicules et venir avec moi là-bas pour te taper un régiment entier de mecs totalement timbrés ! Comme moi !

Je lève les yeux au ciel. Malgré la situation, la folie de Calista me permet de reprendre pied. Mais ceci dit, je ne compte pas me taper un régiment entier.

– Ça faisait dix ans, Cal… Je ne sais même plus comment on fait pour draguer… je gémis d’une voix plaintive.

– C’est comme le vélo Mi, ça ne s’oublie pas. Il suffit juste de remonter en selle. Tu es jeune, belle et extrêmement intelligente. Sans compter que tu as le cul le plus incroyable de toute l’Amérique du Nord, alors je doute que tu restes seule bien longtemps.

– Je n’ai pas envie de me remettre en couple…

Le retour de bâton ne se fait pas attendre et je recommence à pleurer silencieusement.

– Je sais… Personne ne te demande de le faire, répond-elle d’une voix plus douce. Mais ne te ferme pas, OK ? C’est tout ce que je te demande. J’arrive samedi et on aura tout le temps de visionner des films ridicules, de jeter des pop-corn sur Katherine Heigl, et de se bâfrer de glace et de tequila pour oublier « Derreck l’immonde connard gay », avant de songer à te recaser, d’accord ?

– D’accord…

– Allez Mi, je dois te laisser, mais j’arrive bientôt. Je t’envoie mes horaires de vol ce soir.

– Merci Cal…

Elle ne répond pas tout de suite, et quand j’entends de nouveau sa voix, je sais qu'à l'autre bout du fil, elle sourit.

– Ne me remercie pas tout de suite. Tu ne sais pas encore ce que j’ai prévu de te faire lors du festival…

Oh misère.

 

2 New York Stock Exchange : la bourse de Wall Street.

OceanofPDF.com