Too Young
Chapitre 9
– La semaine est enfin finie !
Je m’écroule sur le comptoir à côté de l’ordinateur quand je zippe enfin la poche qui contient le fond de caisse, sous les rires de mes parents. La canicule s’est définitivement installée cette semaine et la chaleur dans la quincaillerie familiale est étouffante. Je rêve de rentrer pour changer de vêtement.
– Tu as bien bossé ma chérie, rentre à la maison va, on s’occupe de faire le ménage.
Je plisse les yeux vers mon père.
– Vous m’avez déjà fait le coup la semaine dernière… j’annonce en croisant les bras. Qu’est-ce que vous me cachez ?
Ma mère rougit et je suis prise d’une sueur froide.
– Oh non ! Ne me dites pas que vous profitez de mon absence pour faire des cochonneries dans le magasin ? je m’écrie.
Ma maman devient écarlate à cette insinuation et mon père en lâche son balai.
– Mais non, bien sûr que non !
– Mais qu’est-ce que tu crois enfin !
Ils parlent tous les deux en même temps, accompagnant leurs paroles de grands gestes des bras, si bien que je ne les crois pas une seule seconde.
– Vous n’avez pas honte ? je m’amuse même à ajouter.
Je sais bien que mes parents ne m’ont pas eue par miracle, ils ont forcément fait l’amour, et j’espère pour eux qu’ils le font encore. Même si je n’ai pas réellement envie de le savoir. Mais j’avoue que ça m’amuse beaucoup de voir ma maman pâlir en jetant des regards anxieux vers mon père.
– Mia, ça ne te regarde pas ! tonne-t-il.
J’éclate de rire et je vois le soulagement détendre les traits crispés de ma mère.
– Tu es horrible… me sermonne-t-elle en me jetant le chiffon qu’elle tient à la main.
Je l’évite en me baissant derrière l’écran et il finit accroché à l’un des rails fixés au mur derrière moi et sur lesquels nous fixons les produits un peu plus chers.
– Je rigole ! Mais vous me cachez quand même quelque chose.
J’agite un doigt devant eux en baissant volontairement mes lunettes de repos sur le bout de mon nez pour amplifier l’effet « directrice d’école ».
– On peut lui dire, non ? murmure mon père.
– Me dire quoi ?
Ils se consultent du regard avant de se tourner vers moi d’un même geste.
– Janice a créé un cercle de poker, explique finalement ma maman.
– Mais il n’y en avait pas déjà un ?
– Si, mais Rebecca Huffman en fait partie…
– Aaaaah… je gémis en comprenant.
Apparemment jouer de l’argent n’est pas un pêché…
– Elle refusait que nous revenions dans le cercle de poker, alors Janice en a créé un autre.
– Vous avez fait un « contre cercle de poker » ? je m’exclame éberluée.
– Pas nous, Janice ! pour qu’on puisse jouer avec elle, Miles, Holy, Brighton et Angela.
– Et comme Rebecca est la voisine de Janice, on a proposé de l’organiser dans le magasin pour éviter de lui créer des problèmes, ajoute mon père.
– OK, je comprends mieux maintenant. Pourquoi vous ne m’en avez pas parlé plus tôt ?
– Avec tout ce que Rebecca a fait suite à ta rupture avec Derreck, on ne voulait pas te mettre en porte-à-faux.
Je suis attendrie par leurs explications.
– Vous rigolez ou quoi ? Je suis super fière de vous ! Vous êtes des rebelles ! j’ajoute en faisant le signe des cornes du diable et en leur tirant la langue, ce qui fait rire ma maman.
Mon père s’esclaffe en réaction.
– Donc tu peux rentrer, on va ranger et préparer le magasin.
– Je suis toute seule toute la soirée ?
– Oui !
– Merveilleux !
Je leur lance la pochette avec l’argent, mon père me lance les clefs du pick-up en réponse et je file sans demander mon reste, sous leurs éclats de rire. Je rentre en vitesse à la maison tout en appelant Calista au passage.
– Yep ?
– Hey, soirée comédie et pop-corn chez moi ça te dit ?
– Argh… Désolée, ma chérie, mais j’ai rendez-vous avec un mec ce soir…
– Sérieusement ? Tu choisis une soirée de sexe au lieu d’une soirée vieille fille avec moi ? je m’exclame, faussement vexée.
– Est-ce que j’ai déjà choisi une soirée vieille fille à la place d’une soirée sexe avant ?
Je réfléchis rapidement.
– OK, jamais, j’admets en éclatant de rire.
– Très bien ! Donc rien de nouveau au paradis !
– Bon ben je vais passer la soirée seule alors…
– Et pourquoi tu n’invites pas ton voisin super sexy pour la passer avec toi ?
– Tu es sérieuse ? Depuis ce que tu m’as fait à l’église dimanche dernier, j’évite les Millers comme la peste !
Ce qui est vrai, j’ai consciemment évité de tomber sur eux, de peur de me faire houspiller par Jonas. J’ai même attrapé Calista pour partir en vitesse de l’église à la fin de la messe dimanche dernier. D’habitude je reste avec mes parents qui discutent à droite et à gauche mais là, j’ai préféré ranger le cataclysme ambulant qui me sert d’amie avant de provoquer une nouvelle catastrophe. Elle a un peu grogné au début mais quand j’ai dirigé sa voiture vers le bar de Mitch en lui promettant une bière, elle a arrêté de râler.
– Tu es seule, moi je trouve juste une solution à ton problème ! se justifie-t-elle.
– Je n’ai PAS de problème Cal.
– Ah si ma chérie, toi en particulier peut-être pas, mais ton minou esseulé pense l’inverse, crois-moi.
– Parce que tu parles à mon minou esseulé maintenant ?
– Pas plus tard qu’hier il m’a appelé pour me dire que tu l’avais abandonné et qu’il songeait à te quitter pour de bon.
J’éclate de rire en me garant devant la maison de mes parents.
– Bien, si je te promets de m’occuper de lui ce soir, tu le convaincras de ne pas m’abandonner ?
– Et si tu proposais à Tobias de s’occuper de lui ?
Je lève les yeux au ciel en coupant le contact
– Ça devient pathologique là Calista.
– Moi si je fais ça c’est pour ton minou !
– Mon minou va très bien ! je rétorque en descendant du véhicule.
– Qu’est-ce qui me le prouve ? D’ailleurs qui me prouve qu’il est encore là ? Ça fait super longtemps que personne ne l’a vu…
– Très bien, je vais raccrocher maintenant.
– Pense à ton minou ! me crie-t-elle alors que je coupe la communication en entrant chez moi.
Je monte d’un pas rapide dans ma chambre et me débarrasse prestement de ma chemise d’uniforme et de mon jean pour enfiler un short en toile et un débardeur plus léger. Je soupire de bonheur quand je sens un peu plus de peau nue à l’épreuve de la chaleur étouffante de cette fin de journée. Je crevais de chaud sous mon uniforme, et je sentais les gouttes de sueur ruisseler le long de ma colonne vertébrale. J’en profite également pour attacher mes cheveux en un chignon haut et abstrait pour dégager ma nuque.
Je viens juste de finir de passer l’élastique quand une voix masculine me fait sursauter.
– Tu te sens mieux ?
– TOBIAS ! je hurle en pivotant vers la fenêtre.
Il me regarde, légèrement de profil, depuis sa propre chambre.
Torse nu.
Je reste hébétée quelques secondes devant ses tatouages avant de me reprendre.
– Tu m’as regardée me changer ?
Il a un léger mouvement de recul puis sourit largement une main sur le cœur.
– Je te promets que j’ai détourné le regard.
Je plisse les yeux vers lui, dubitative.
– Parole de scout ! il ajoute en levant deux doigts à côté de son visage.
Deux doigts que je verrais bien ailleurs… NON ! NON ! Stop Mia !
Bon OK, mon minou se sent peut-être un peu seul comme le pense Calista…
– Mais tu es apparue en plein dans mon champ de vision en déboutonnant ta chemise, donc j’ai peut-être eu le temps d’apercevoir ton soutien-gorge… avoue-t-il quand même dans un sourire malicieux.
Je déglutis et serre du poing le tissu de mon débardeur sur le buste dans une tentative de protection inutile.
– Comment ça « dans ton champ de vision » ?
Il désigne l’ordinateur ouvert sur le bureau sous l’encadrement de la fenêtre et je comprends qu’il était assis devant quand je suis rentrée en trombe dans la pièce.
– Tu faisais quoi ? je demande pour détourner la conversation de mon soutien-gorge.
– Je travaillais sur un arrangement pour une composition.
– Quel style ?
Il s’assoit de nouveau devant l’ordinateur et je remarque le manche de sa guitare posée contre le rebord du bureau.
– Un mix entre guitare blues et impulsions électro…
Mon visage incertain parle de lui-même parce qu’il rit et se saisit de sa guitare.
– Je vais te montrer, ce sera plus simple à comprendre… 6
Il pianote quelques instants sur son clavier, bidouille des choses que je ne vois pas et des accords résonnent dans les haut-parleurs. Il les accompagne en jouant quelques notes lancinantes sur les cordes de sa guitare. Puis il reprend les mêmes accords, d’un geste sec, l’épaule tendue, quand des basses vibrantes rejoignent l’ensemble. Je les sens même vibrer jusque dans ma poitrine. Il enchaîne ensuite en posant sa voix chaude dessus.
« I feel High, locked in your velvety thighs
Let me know what you need to make you fly »
« Je plane, emprisonné dans tes cuisses de velours
Fais-moi savoir ce dont tu as besoin pour voler »
Il ne chante pas fort, il murmure presque, mais sa voix grave me fait frissonner. Et la signification ouvertement sexuelle des paroles provoque un raz de marée dans mon bas-ventre. Il continue, imperturbable, les yeux fermés, concentré sur sa chanson
« Let me sleep into your world, black eyed beauty
I promise, I promise to make you keep craving it… »
« Laisse-moi glisser dans ton monde, beauté aux yeux noirs
Je promets, je te promets que tu en redemanderas… »
Mes cuisses se contractent alors que je suis totalement figée, envoutée par sa voix chaude. Il quitte sa guitare quelques secondes à peine pour lancer un son saturé sur l’ordinateur qui monte en puissance et explose alors qu’il arrête de chanter et reprend les mêmes notes lancinantes du début mais plus fort, en faisant vibrer les cordes sur le manche de sa guitare, totalement hermétique au monde extérieur. Je profite d’ailleurs de ses yeux fermés pour l’admirer tout mon soûl. Et en cet instant, le torse nu, les tatouages exposés, le visage concentré et tendu alors qu’il ne fait plus qu’un avec son instrument, il est tellement beau et sexy que j’en retiens ma respiration. La musique joue beaucoup dans mon état d’esprit, parce que les riffs envoûtants qu’il distille, la tête penchée sur la guitare, sont obsédants et presque érotiques… comme le mouvement sensuel de deux corps l’un contre l’autre…
La simple évocation de peau nue me fait frissonner de plus belle. Je n’arrive pas à garder les yeux ouverts et des images lascives de son corps sur le mien, en train de bouger voluptueusement entre mes jambes, apparaissent en panoramique derrière mes paupières closes. Il reprend enfin le rythme doux et les accords du début, et sa voix basse recommence à chanter, me faisant sombrer un peu plus.
« Come along, let me sink into your mind
We are free, drunk of pleasure and wine »
« Viens, et laisse-moi couler dans ton esprit
Nous sommes libres, ivres de plaisir et de vin »
« Hold me tight, you keep it ready for me
I’ll be your slave, happy being down on my knees »
« Serre-moi fort, tu es toujours prête pour moi Je serai ton esclave, heureux d’être à genoux »
Oh misère… Un deuxième refrain sans chant, lui et sa guitare, et je suis en plein film pornographique dans ma tête. Je l’imagine jouer de mon corps comme il joue de sa guitare, me faisant vibrer, prononcer des sons désarticulés, qui finiraient en cris de plaisir… J’en sursaute quand la musique cesse brusquement sur un accord sec. J’ouvre les yeux, le cœur battant, alors qu’il me regarde, en attente d’un avis.
Oh mon Dieu, pendant un court instant j’ai peur d’être aussi rouge qu’une débutante, comme si j’avais été prise la main dans le sac en train d’avoir des pensées impures dans lesquelles il avait le premier rôle…
Je me racle plusieurs fois la gorge, jusqu’à tousser même pour tenter de retrouver une voix normale avant de lui répondre.
– C’est, heu… c’est vraiment… vraiment… particulier !
J’ai sorti ce mot sur un coup de tête parce que le seul qui me venait était « excitant ». Et je me voyais mal le lui dire, au risque de passer pour une trentenaire désespérément en manque de sexe et en train de baver sur le jeune voisin…
Il sourit en haussant les sourcils.
– « Particulier » ? Pas vraiment ce que j’espérais, mais OK.
– Non, attends ! je m’écrie en tendant les bras devant moi.
Il écarquille les yeux à mon intervention véhémente, et prend le temps de reposer sa guitare avant de me faire face, visiblement amusé.
– Nan, en fait… je… écoute, je n’ai juste pas osé te dire ce que je pensais vraiment…
Je fais une moue embarrassée, et à ma grande surprise il éclate de rire et s’adosse plus confortablement dans sa chaise de bureau en croisant les bras.
– OK. Et bien tout musicien se doit de faire face à la critique, quelle qu’elle soit. Donc, je t’écoute…
J’inspire profondément avant de me lancer.
– C’est très… sensuel.
Bien. C’est déjà mieux qu’« excitant ».
– C’était le but…
Sa voix profonde me fait frissonner. Il n’a pas vraiment parlé, je dirais même qu’il a roucoulé cette phrase en me regardant droit dans les yeux. J’en suis tellement perturbée que je glousse comme une idiote.
– C’est très… réussi.
Il se penche en avant et pose son menton sur ses mains croisées en me fixant ouvertement, un léger sourire aux lèvres. J’en suis troublée et je me sens frissonner sous son regard tranquille. Sincèrement, comment un jeune homme de vingt-deux ans peut-il être aussi tranquille et serein ? J’ai huit ans de plus que lui mais j’ai l’impression d’être la plus jeune de nous deux dans ce duel visuel. Je me sens hésitante, presque embarrassée d’être détaillée de front, alors qu’il ne cille même pas.
– Et donc, tu veux faire de la musique plus tard, c’est ça ? Chanteur dans un groupe ?
Ma voix est un peu chevrotante, mais je me félicite d’avoir réussi à trouver un sujet de conversation normal pour mettre fin à ce jeu de regards. Il cligne enfin des yeux. Il n’a pas de soucis de sécheresse oculaire, ça c’est sûr. Parce qu’à sa place j’aurais déjà eu les globes aussi sec qu’un haricot. Il me sourit gentiment en fermant l’écran de son ordinateur portable et je remarque enfin qu’il a une console de mixage posée devant le clavier. On dirait un cockpit ce truc, il y a tellement de boutons et curseurs que je ne sais pas comment il réussit à se servir de tout ça.
– Pas vraiment.
– Tu voudrais faire quoi ? Compositeur ?
Ma voix a repris un ton normal et adulte. Voilà, une conversation basique, sans musique sensuelle ou tentation de lui faire un strip-tease.
Parfait.
– Producteur.
Je hausse les sourcils, surprise.
– Tu veux dire financer les artistes musicaux ?
Il rit franchement et s’avachit sur le dossier de sa chaise en jouant d’une main sur un bouton de la table de mixage devant lui. Je vous jure que je n’ai aucun fond d’obsession sexuelle ou autre déviance dans ma famille, mais le mouvement de ses doigts sur le curseur est presque hypnotique et je le fixe avidement en me demandant s’il serait aussi agile de ses mains ailleurs…
Mauvaise direction, Mia, mauvaise direction !
– Tu confonds avec producteur exécutif. Ce que je veux faire c’est de la production musicale.
– C’est-à-dire ?
Je ne sais pas comment je réussis à lui répondre alors que je regarde fiévreusement le jeu de ses doigts.
– C’est un peu comme un réalisateur de film : le producteur musical contrôle les sessions d’enregistrement, accompagne et guide les artistes, et travaille sur la mise en œuvre et la cohérence d’un album ou d’un titre.
– OK, je comprends mieux… désolée, je viens de la finance donc j’ai tendance à tout interpréter en fonction.
Et crotte, ce n’est peut-être pas le moment d’ouvrir la porte à une conversation sur mon magnifique échec professionnel. Pour une raison qui me dépasse je n’ai pas envie de passer pour une ratée à ses yeux et je me crispe inconsciemment en attendant la question qui ne va sûrement pas tarder.
– Pas de problème.
J’expire doucement, soulagée qu’il ne relance pas le sujet sur la perte de mon emploi.
– Donc le devant de la scène ne t’intéresse pas, j’enchaîne pour éviter de laisser la porte ouverte sur la conversation que je souhaite éviter.
– Ce n’est pas mon truc. Je préfère être derrière si tu vois ce que je veux dire…
J’ouvre les yeux en grand, estomaquée ! Il ne vient quand même pas de…
– Tobias Miller ! Est-ce que tu viens de faire un sous-entendu sexuel ?
Il sourit jusqu’aux oreilles, l’œil canaille, et répond en me faisant un clin d’œil.
– Yes, Ma’am !
J’éclate de rire en me cachant le visage des deux mains.
– Ton père est pasteur !
– Et tu crois que j’ai été conçu comment ?
Je pince mes lèvres en secouant la tête.
– Je ne suis pas une pro en anatomie, mais certainement pas comme ça…
C’est à son tour d’éclater d’un rire sonore.
– Tu as l’esprit encore plus mal tourné que le mien…
Son rire m’envoie une nuée de papillons dans le ventre et je lui souris, fière de moi.
– Si on m’avait dit qu’un jour je ferai des blagues de cul avec mon ancienne baby-sitter…
Ouch. Douche froide.
– Merci de me rappeler que je suis vieille…
– Je n’ai jamais dit ça.
– Je suis quand même assez vieille pour avoir été ta baby-sitter.
– Et alors ?
Je cille, incertaine.
– J’ai huit ans de plus que toi…
– Mes parents ont onze ans d’écart.
Ce qui restait de mon sourire s’évanouit. Là je ne sais pas où il veut en venir, et je ne sais pas si j’ai envie de savoir non plus.
– C’est ton père qui est plus âgé, je tente, hésitante.
– Je ne te savais pas aussi conformiste…
Son regard chaud me détaille lentement de la tête aux pieds et j’ai l’impression d’être tombée dans la quatrième dimension. Encore. Ça n’arrête plus depuis qu’il est revenu et qu’il a gentiment bousillé toutes mes convictions. Bon, il faut dire qu’elles avaient déjà été mises à mal par mes déboires sentimentaux et professionnels.
– Tu as froid Mia ?
Je tressaille. Pourquoi me demande-t-il ça ? Il fait au moins trente-cinq degrés dehors… En baissant les yeux vers mes bras, je réalise que j’ai la chair de poule. À cause de son regard sur moi. Ce qui veut dire que si mes poils se sont hérissés, alors… OH MON DIEU ! je croise vivement les bras devant moi pour cacher les preuves de mon trouble et il sourit en coin, peu dupe de mon manège. Heureusement pour moi, sa maman entre en trombe dans la pièce.
– Tobias ! Ça fait dix minutes que je te cherche partout. Oh bonjour Mia !
– J’étais au même endroit que lorsque tu m’as déjà reproché d’avoir disparu il y a deux heures, répond-il d’un ton mordant, mais amusé.
– Ces enfants, tu les mets au monde, tu leur donnes ta jeunesse et regarde comment ils te remercient, m’interpelle-t-elle, le sourire aux lèvres.
Je le lui rends et Tobias lève les yeux au ciel.
– Je m’avoue vaincu, loin de moi l’idée de me battre contre deux femmes en même temps.
– Surtout quand les deux ont déjà changé tes couches !
C’est déloyal mais je ne retiens pas cette petite pique. Il plisse les yeux en se levant et me jette un regard noir.
– Descends, on va manger. Et met une chemise bon Dieu ! Qu’est-ce qu’ils vous ont appris à l’université, le naturisme ? reprend Judy en tournant autour de lui, à ranger des bibelots, et un désordre imaginaire comme seul peut le faire une maman.
Je me demande même si elle ne va pas finir par lui chercher des poux dans la tête. Mais Tobias se contente de soupirer et enfile un t-shirt par-dessus son torse nu.
À mon grand déplaisir.
Maintenant qu’il était debout, je me régalais à le regarder bouger.
– Non on m’a appris à faire de la musique maman.
– En tout cas on ne t’a pas appris à ranger ta chambre ça c’est sûr !
Je pouffe, et cache bien vite mon hilarité derrière mon poing quand il plisse de nouveau les yeux vers moi. Désolé mon grand, je sais ce que c’est de se faire malmener par sa maman comme un gamin, et encore plus en public.
– De ce que j’ai entendu, il est très doué, je tente en signe de drapeau blanc.
Et ça fonctionne, parce que Judy se tourne vers moi, visiblement fière et vient le serrer dans ses bras en les passant autour de sa taille, la tête posée sur ses pectoraux.
J’adore Judy. Vraiment je l’adore.
Mais là je suis jalouse.
Encore plus quand il sourit tendrement et passe un bras autour d’elle pour la serrer brièvement contre lui. Dans le geste, le tissu de son haut se tend sur son biceps.
Misère, qu’est-ce que j’aimerais être à la place de ce t-shirt…
Ou de ce pantalon. Au choix.
Je ne suis pas difficile.
– C’est vrai qu’il est doué mon grand garçon ! Un véritable don du ciel, reprend-elle.
Sans se douter un seul instant que j’adorerais voir les talents du grand garçon de plus près…
– D’ailleurs c’est étrange parce que c’est le premier de la famille à être musicien. Jonas joue bien un peu de guitare pour accompagner les chants de messe, mais Tobias est le seul à avoir une telle passion pour la musique. Il a voulu jouer de la guitare du jour au lendemain, et n’a jamais arrêté depuis ! Jonas a perdu tout espoir de le voir devenir pasteur, mais l’écouter jouer c’est comme entendre le seigneur chanter, alors nous nous y sommes fait !
J’en suis surprise.
– Tiens donc ! Qu’est-ce qui a bien pu te pousser à ignorer l’héritage familial pour quelques cordes ?
Il me lance un regard éloquent et je déglutis. Je sens un message caché mais je n’arrive pas à savoir si je vais apprécier ou détester.
– Un jour un mec m’a dit que si je voulais atteindre la deuxième base avec une fille, il fallait jouer de la guitare…
– Tobias ! s’écrie sa maman en lui donnant une petite tape sur le bras. Descends au lieu de raconter des bêtises, enfin ! Bonne soirée, Mia, embrasse tes parents de notre part.
Je ne réponds pas. Estomaquée, et le feu aux joues.
Il vient de faire référence à Simon. Le soir où j’ai perdu ma virginité.
Il s’en souvient, nom de Dieu ! Et il vient de me jeter ça à la figure, avec un sourire insolent. Il pousse même le bouchon jusqu’à me faire un clin d’œil et un sourire effronté avant de s’éclipser, en marchant à reculons sans me quitter du regard. Quand il sort enfin je déglutis et me précipite sur la fenêtre pour la fermer et baisser le store par-dessus avant de m’effondrer sur les fesses par terre, la fièvre au corps et les joues cramoisies. Finalement peut-être qu’il faudrait que je m’occupe sérieusement de monsieur M. ce soir, histoire de me clarifier les idées. Je finis néanmoins par éclater de rire en me pinçant l’arête du nez, totalement sidérée par son aplomb.
Il va me tuer…
Et je suis sûre que j’y prendrai beaucoup trop de plaisir.
6 Je conseille vivement de lire ce passage avec « Love is a Bitch » de Two Feet en fond sonore, parce que c’est le morceau dont je me suis inspirée pour décrire celui de Tobias. Et qu’il envoie du steak niveau sexytude !
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