Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 50 sur 54

Pages du PDF

Too Young

Chapitre 47

 

 

Je me réveille avec un mal de crâne faramineux et une raideur douloureuse dans la nuque. Comme si j’avais la gueule de bois. Tobias n’est pas dans le lit, je me redresse en regardant partout mais je ne le vois nulle part dans la chambre et la salle de bains ouverte m’indique qu’il n’y est pas non plus. Je resserre le drap contre ma poitrine en inspirant frénétiquement. Il ne m’aurait pas laissé ici seule, non ?

Ce qui me rappelle Derreck, je m’enroule dans le drap, me précipite sur mon sac et quand je déverrouille mon téléphone j’aperçois sept appels en absence. Je grimace et compose son numéro.

– MIA !

Sa voix tonitruante achève de me réveiller et augmente mon mal de tête.

– Tout va bien, Derreck, je le rassure.

– J’étais en train d’appeler les flics putain !

– Tout. Va. Bien. OK ?

– Tu es encore avec lui ?

Je n’ose pas répondre. Les partitions sont encore là, et quelques vêtements. Mais rien de plus. Pas de guitare, pas de console de mixage ni même d’ordinateur. La panique me prend quand je réalise qu’il est peut-être bel et bien parti en me laissant seule.

– Mia ? s’inquiète Derreck

– Je suis là… je…

Je ne finis pas ma phrase quand la porte de la chambre s’ouvre et qu’il apparaît enfin, avec deux gobelets de café dans les mains.

Le soulagement est tel que j’expire avec force. Il ne m’a pas quitté sans rien dire.

– Je te laisse.

Je ne permets pas à Derreck de répondre et lui raccroche au nez en regardant Tobias s’approcher, le visage sombre. Il ne me parle pas et me tend un gobelet en carton sans rien dire. Il ne me regarde pas dans les yeux, mais observe mon cou à la place. À la lumière du jour les marques de mon agression ne peuvent plus disparaître. Je déglutis en baissant les yeux.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Sa voix ne trahit aucune émotion. Il n’est pas plus doux qu’hier, ni plus furieux. Il me parle comme s’il s’adressait à une étrangère. Soudain ma nudité face à lui me rend mal à l’aise. Comme si j’étais en situation d’infériorité, même si le drap me cache à sa vue, je me sens mise à nu.

– Je m’habille et je te raconte.

Il hoche la tête et j’attrape mes vêtements ainsi que mon sac avant de foncer dans la salle de bains. En fermant derrière moi, je m’adosse à la porte, le visage crispé. Je tente de me retenir mais une larme coule sur ma joue. Il me faut cinq bonnes minutes pour réussir à me ressaisir. Quand je suis enfin calmée, j’allume l’eau et lâche le drap pour laisser la vapeur m’envelopper alors que je monte dans la baignoire. Je garde le visage relevé sous le jet en laissant l’eau s’écouler contre moi, réchauffer mon corps et atténuer la raideur dans mon cou.

Cette nuit n’était pas vraiment ce que j’avais prévu. Même si je ne sais pas vraiment ce que j’avais prévu au final…

Je voulais qu’il me laisse lui parler : il l’a fait.

Je voulais lui dire que je l’aime : je l’ai fait.

Je voulais lui dire que j’étais désolé : je l’ai fait.

À bien y réfléchir je devrais être heureuse mais je sais que je me mens. Je voulais qu’il me pardonne.

Et ça, il ne l’a pas fait…

Je frotte doucement mon cou avec le savon, puis lave le reste de mon corps avant de sortir de la douche. Je frotte avec douceur mes cheveux pour éviter de raviver la douleur dans mes cervicales, puis m’habille avant de saisir un cachet contre la douleur dans mon sac pour l’avaler rapidement.

Quand je suis enfin propre, et un peu plus sereine, je le rejoins dans la chambre.

Mon café est toujours sur le bureau, là où je l’ai laissé. Et Tobias est assis sur le lit, à m’attendre.

Il ne se lève pas à ma venue et je choisis de m’asseoir sur la chaise de bureau au lieu d’aller sur le lit à côté de lui. Je sens de nouveau cette distance entre nous, malgré tout ce qui s’est passé cette nuit. Je pose mes mains moites sur mon jean et relève les yeux vers lui, incertaine.

Je ne parle pas, j’attends qu’il fasse le premier pas. Il ne tarde pas à prendre la parole.

– Ton cou ?

J’inspire à fond avant de lui raconter les évènements des derniers jours. Je lui dis tout : ma crise de larmes à New York, ma discussion avec Morgan, mon possible syndrome psychologique, la révélation sur le meurtrier de Calista, notre retour en urgence, le refus des policiers de nous écouter, et ma mission stupide. Mon idée lumineuse d’aller fouiner directement chez l’homme que je suspectais d’avoir tué ma meilleure amie. Je n’ai pas le temps de finir mon récit qu’il se lève comme un ressort.

– Tu as fait QUOI ?!

Je me recroqueville comme une huître devant sa fureur.

– Je suis allée chez lui, je reprends, mais il m’a surpris…

Je n’ose pas continuer quand je vois les poings de Tobias se serrer jusqu’à faire éclater le verre en carton qu’il tient. Le café se renverse sur le sol en linoléum et je regarde le liquide sombre progresser lentement vers moi.

– Les marques…

Mon menton tremble alors que je repense à ma tentative d’assassinat. Si je tenais le coup jusqu’ici, simplement parce que je savais que je devais le voir, à cet instant je craque. J’éclate en sanglots incontrôlables, mon corps tremblant de tous ses membres.

Mais Tobias ne vient pas me consoler, à la place il hurle de rage et fait les cent pas dans la chambre, en tirant sur ses cheveux, en frappant de colère contre le mur. Le son de l’impact me fait sursauter et il se rend compte que son état ne fait qu’empirer le mien.

Alors que je continue de pleurer, en silence maintenant, les yeux fermés, je sens sa main se poser sur ma cuisse et la presser doucement. Quand je regarde enfin, il est à genoux devant moi.

Et son visage ne porte plus le même masque d’indifférence. Une lueur d’espoir surgit dans ma poitrine.

– Il a essayé de te tuer ?

Sa voix n’est qu’un murmure mais je sens la rage contenue derrière les mots qu’il prononce. Je me contente de hocher la tête sans répondre. Ses doigts se plantent dans ma peau et je tressaille sous la douleur. Quand il s’en rend compte il se lève comme un ressort et recule de plusieurs pas, sonné.

– Comment ?…. Comment…

– J’ai réussi à me libérer assez pour reprendre de l’air et crier. Assez pour me faire entendre par les policiers qui étaient venus sur place grâce à Derreck et Morgan.

– Morgan ?

Je souris à peine en le regardant.

– Son compagnon. Le compagnon de Derreck.

Ma phrase provoque un silence. Je peux lire toutes les émotions qui se succèdent sur son visage : la stupéfaction, la réflexion et enfin l’instant où il réalise.

– Tu n’es jamais revenue avec lui alors ?

Je lui souris gentiment en secouant la tête avec douceur.

– Non…

Si je pensais que ma réponse lui ferait du bien, c’est l’inverse qui se produit. Il recule, sonné, et s’assied comme un poids mort sur le lit, le visage tordu par la douleur.

Mais… mais qu’est-ce que… ?

– Tobias…

Il m’empêche de parler plus en levant une main entre nous.

– Non.

Sa voix est redevenue dure et cassante. Comme hier soir. Mon souffle se bloque dans ma gorge lorsque la panique revient en force. Il se renferme. De nouveau.

– Tobie…

Le surnom le fait réagir et il me foudroie du regard.

– Ne m’appelle plus jamais comme ça. Tu as perdu le droit de le faire le jour où tu m’as quitté.

Je manque de m’évanouir face à sa voix sèche. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment est-ce que la situation a-t-elle pu dégénérer ? je lui ai tout dit, je lui ai mis mon cœur à nu et il le lacère comme un vulgaire torchon.

Une voix me chuchote qu’il me fait subir la même chose que je lui ai fait subir.

La même putain de chose.

Il venait de m’avouer qu’il m’aimait, qu’il ne me laisserait jamais tomber. Et qu’est-ce que j’ai fait ? Je l’ai abandonné…

La douleur est tellement vive qu’elle m’arrache des larmes brûlantes.

Je l’ai brisé. Je lui ai arraché le cœur ce jour-là. Et il se venge.

– Tu as raison, je murmure.

Je le vois se figer dans le coin externe de mon champ de vision alors que je regarde le mur à sa gauche.

– J’ai perdu tout droit sur toi… je ne te mérite plus.

Je ferme les paupières sur une nouvelle vague de larmes amères.

Je ne dois pas craquer, il mérite mieux que ça.

– Je ne te demande pas de revenir vers moi. Je sais que je t’ai fait trop mal pour ça…

Il inspire profondément à ma phrase et j’ose enfin le regarder dans les yeux.

Je plonge dans ses yeux verts et j’y vois la même détresse que dans les miens. Nous sommes aussi déchirés l’un que l’autre. Moi de ne pas lui avoir fait confiance, lui de m’avoir fait trop confiance…

Je n’ai pas cru en notre histoire parce que j’ai été lâche. Et je refuse de lui imposer un choix alors que je n’ai pas été capable d’en faire un.

– Je vais rentrer. Seule.

Il ne répond pas, ne me demande pas de partir avec lui.

Rien.

Mais je n’attendais rien de sa part. Je n’attends rien de lui. C’est moi qui vais attendre, pour une fois.

– Je sais que tu ne viendras pas. Et je ne te demande pas de le faire. Mais sache que je t’attendrai.

Il cligne plusieurs fois des yeux et fronce légèrement les sourcils, visiblement perdu.

– Je t’aime Tobias… je chuchote en souriant à peine, assez pour te laisser du temps.

Je le vois déglutir avec peine et il baisse finalement les yeux. Quant à moi je suis sereine. Certaine de mon choix et de ce que je dois faire.

Pour une fois dans ma vie, je sais exactement ce que je dois faire.

– Tu m’as attendu pendant des années, je reprends la voix posée, c’est à mon tour de le faire maintenant. Alors prends le temps qu’il te faut : je t’attendrai.

Ses yeux verts se posent de nouveau sur moi et me sondent quand je finis de parler. J’ai dit ce que j’avais à lui dire et je soutiens son regard sans faiblir.

Je ne regrette rien. Ni de l’avoir rencontré, ni de le quitter maintenant.

C’est à mon tour de lui laisser de l’espace pour respirer, comme il l’avait fait après le festival, comme il l’avait fait après l’enterrement.

C’est à moi de l’aimer assez pour partir.

Je me lève sans parler et passe mon manteau et mon foulard.

– Tu me ramènes au bar ? Je rentre avec les jumelles et les garçons, et j’imagine que tu dois continuer la tournée.

Je sens qu’il est perdu, je le vois à sa façon de froncer les sourcils, à ses yeux qui vacillent entre la porte et moi comme s’il réalisait que j’allais partir.

– Tu as besoin de temps Tobias. Ne t’inquiète pas pour moi.

Il respire lourdement puis hoche la tête sans parler avant de se lever et de me précéder en attrapant ses clefs de voiture. En sortant de la chambre d’hôtel j’inspire à fond.

Je me sens… bien.

Je sais que j’ai fait le bon choix. Et cette sensation ne me quitte pas alors qu’il me conduit au bar dans un silence religieux. Quand il se gare sur le parking j’aperçois mes compagnons de route adossés à la voiture de location. Je souris de loin à Morgan et Derreck pour les rassurer avant de me tourner vers Tobias.

Il regarde devant lui et il lui faut un bon moment avant de me regarder enfin.

Un long regard. Plus de colère, plus de doutes, plus de ressentiment.

Un regard intense qui me confirme ce que je sentais. Ce que j’espérais.

Il m’aime encore.

Il m’aime toujours…

Assez pour me permettre de croire qu’il reviendra vers moi quand il aura refermé ses blessures.

– Je t’aime.

Ma voix n’est qu’un murmure, bas et presque silencieux. Il ne me répond pas mais un éclat brille dans ses yeux, et me donne l’audace de me pencher vers lui pour déposer un léger baiser sur sa joue. Je m’y attarde plus longtemps que nécessaire et je le sens se pencher vers moi. À peine. Mais assez pour me donner du baume au cœur.

Je m’écarte avec lenteur et lui souris une dernière fois avant de sortir de la voiture.

J’avance en souriant sur le parking et j’entends sa voiture reculer alors

que Derreck s’approche de moi, le visage sévère.30

– On peut savoir où il va ? s’énerve Derreck en me voyant marcher vers lui.

Je le retiens d’une main sur le torse alors qu’il s’avance vers la route sur laquelle Tobias manœuvre.

– Laisse.

Ma voix a le mérite de l’immobiliser et il m’obéit, non sans me regarder avec des yeux ronds.

– Il a besoin de temps, j’explique d’une voix posée.

Je me surprends. Je ne pensais vraiment pas que je serais aussi calme. Derreck soupire longuement avant de reculer de bonne grâce. J’avance vers Morgan et les jumelles, sans me retourner pour suivre des yeux la voiture de Tobias qui s’éloigne. Je lui dois bien ça. J’ai promis de lui laisser de la place pour respirer, pour réfléchir et je m’y tiendrai.

– Il fait sa tête de mule ? demande Anna en souriant faiblement quand je les rejoins.

– Il en a le droit après ce que je lui ai fait subir, je réponds avec gentillesse.

Elles hochent la tête de concert en baissant les yeux. Nous ne parlons pas pendant un long moment. En même temps je ne sais pas quoi dire, à part « c’est comme ça ».

Tobias a le droit de ne pas savoir s’il veut revenir avec moi. Il a le droit de prendre son temps.

– Il est quand même un peu con, ne peut se retenir Abbie.

J’éclate de rire et elles me sourient en retour. Je regarde Derreck en coin et je sais qu’il se retient d’en rajouter une couche. Rien que pour ça je l’en remercie mentalement. Après toutes ces années, il reste quand même un de mes meilleurs amis, il me connaît bien. Mais Tobias m’a fait comprendre à quel point nous nous étions trompés lui et moi. Et ça me rassure.

– On rentre sur Springville ? demande Morgan.

J’acquiesce doucement et ils se lèvent tous pour avancer vers la voiture de location. Morgan me laisse galamment la place à l’avant et s’installe à l’arrière avec les jumelles. J’inspire profondément en regardant la route vide devant nous, et tourne une dernière fois le visage vers le bar alors que Derreck démarre. Mon visage se contracte quand je la vois. Nonchalamment appuyé contre le mur.

Calista me sourit faiblement et m’adresse un léger signe de la main.

Mon cœur se serre alors que Derreck recule, mais je ne la lâche pas des yeux. Je sais que c’est la dernière fois que je la verrai. Je ne sais pas comment mais je le sais.

Derreck manœuvre pour sortir de la place et mes yeux sont vissés sur sa silhouette. Elle porte la même tenue que le soir où je l’ai laissé à Salt Lake et elle pince les lèvres, visiblement aussi émue que moi.

Mon visage reste stoïque comparé au sien et je me contente de laisser une larme s’échapper et glisser sur ma joue alors que Derreck avance dans le parking. Je continue de la regarder alors qu’elle se redresse et amorce quelques pas dans la direction de la voiture, visiblement incertaine à l’idée de me laisser partir. Je lui souris avant de la perdre de vue, mais je la regarde dans le rétroviseur extérieur jusqu’au bout.

Je l’aperçois à peine sourire, et marcher seule sur le parking désormais désert.

J’ai l’impression de l’abandonner.

J’ai l’impression de la laisser seule de nouveau.

Et mon corps se révulse. Mon cœur me crie de courir vers elle et de la serrer une dernière fois dans mes bras mais je brasserais du vent. Elle n’existe que dans ma tête. Et pourtant je l’entends clairement quand ses lèvres bougent.

Je serai toujours là Mi… D’une façon ou d’une autre.

Elle disparaît enfin de mon champ de vision et je ferme les yeux, submergée par l’émotion.

Je ne la verrai plus jamais. Elle n’a plus besoin de m’aider. À partir de maintenant je suis seule.

Calista est partie.

Définitivement seule.

Mais ça ne me fait plus si peur finalement…

 

30 Je conseille Cloves « Don’t forget about me » en fond sonore.

OceanofPDF.com