Too Young
Chapitre 43
Le sang quitte mon visage quand le silence dans la pièce devient glacial. Ma peau se hérisse alors que je regarde devant moi dans la rue.
La rue devant l’entrée de sa maison.
J’étais visible quand je me suis assise sur la banquette. Mais quelle conne…
– J’ai cru que c’était elle.
Cette voix calme qui brise le silence derrière moi me tétanise. Je me lève avec lenteur et tourne petit à petit vers la porte d’entrée. Je le reconnais immédiatement et mon cœur bat à cent à l’heure quand je le vois adossé à la porte.
Je suis prise au piège.
– Gerald…
– J’ai cru que c’était elle qui était revenue…
Il regarde le vide derrière moi et ses yeux vitreux ne cherchent pas à rencontrer les miens. C’est comme s’il était perdu dans ses pensées.
– Je suis rentré plus tôt. La neige a provoqué une panne d’électricité au café.
Il ne me parle pas à moi, on dirait plutôt qu’il se parle à lui-même.
Je reste immobile mais mes yeux balaient autour de moi à la recherche d’une possible arme.
– Elle était tellement belle…
Je déglutis péniblement mais je retrouve un peu d’espoir quand je remarque une batte de baseball posée à côté de la commode sur laquelle reposent un gant et une balle dédicacée.
– J’ai cru que j’avais rêvé quand je l’ai vue dans ce bar.
Je tente un pas de côté, le plus discrètement possible avant d’en entamer un second, mais ses yeux se posent sur moi et je m’immobilise, le cœur battant.
– Vous veniez de partir. Vous l’aviez laissée seule.
Je déglutis péniblement et baisse les yeux. La honte et la culpabilité me submergent au souvenir de mon départ.
Ne l’écoute pas, Mi.
Calista vient de chuchoter dans mon oreille et se tient à mon bras. Je peux presque sentir ses mains fermes qui m’encouragent à avancer vers la batte de baseball.
– Vous l’aviez laissée pour moi…
Je relève les yeux, le sang battant à mes temps en entendant son affirmation. Non ! je ne l’ai pas laissée pour lui ! je ne l’ai laissée pour personne ! Calista n’appartenait à personne !
– Et ensuite l’homme qui devait la rejoindre l’abandonne aussi. Elle était tellement énervée en lui parlant au téléphone…
Il sourit à peine et ça me donne la nausée, mais il baisse les yeux le temps d’un instant, assez pour me donner l’occasion d’amorcer un nouveau pas vers la batte.
– J’ai su que c’était le destin. C’était à mon tour…
J’inspire profondément pour me retenir de lui cracher à la figure. C’est comme si ma peur et ma punition pour l’avoir abandonnée avaient laissé place à la fureur.
Il parle d’elle presque comme si elle n’avait été qu’un objet.
On s’en fout, concentre-toi sur la batte, Mi…
– Elle a accepté si facilement de monter avec moi. Personne ne nous avait vus. Je venais de quitter mes amis… C’était le destin… Plus rien ne nous retenait…
J’inspire par saccade, au bord de la nausée.
– Et puis elle a commencé à crier. À crier tellement fort…
J’essaie d’avancer de nouveau mais il me voit et quitte la porte pour se redresser. Assez pour me pétrifier sur place.
– Je lui ai dit ! Je lui ai dit qu’on était fait l’un pour l’autre !
Il commence à s’énerver et mon cœur bat de plus en plus fort alors que ses poings se contractent.
– Elle a réussi à m’échapper quand je me suis garé pour lui faire comprendre. Elle s’enfuyait ! Alors que j’étais là, pour elle !
Son visage prend un air trouble, presque malsain et il sourit comme s’il n’y croyait pas lui-même.
Mon Dieu il est vraiment fou…
– Elle n’a pas compris. Elle ne me voyait pas comme je la voyais. J’ai dû lui courir après.
Il me raconte ça comme si c’était l’évidence même et je sens mon estomac se révulser.
La batte Mi. Avance vers la batte.
– Quand je l’ai rattrapé j’ai voulu l’embrasser. Pour qu’elle comprenne. Qu’elle comprenne enfin !
Il avance de quelques pas vers moi et la panique reprend le contrôle de mon corps. J’ose un regard apeuré vers la batte, mais elle est tellement loin encore. Je ne réussirai pas à l’atteindre s’il se jette sur moi.
Fais-le parler, Mi, il faut qu’il te laisse assez de temps.
– Qu’est-ce qu’elle n’a pas compris, Gerald ? je demande d’une voix enrouée.
Ma question le surprend et il s’immobilise avant d’éclater de rire comme si je venais de dire une bêtise.
– Qu’on était faits l’un pour l’autre ! Elle n’a pas compris.
Il se frotte le visage rapidement et j’arrive à avancer de deux petits pas.
Je me rapproche.
– Je l’ai attrapée, et elle m’a frappé. J’étais obligé de la tenir.
J’acquiesce rapidement, en allant dans son sens pour me permettre de gagner du temps.
– Tu as eu raison… je murmure malgré moi.
Même si les mots me lacèrent la gorge.
– OUI PUTAIN !
Je sursaute quand il explose et il se triture les cheveux en regardant autour de lui, le regard dément. Une sueur froide dévale ma colonne vertébrale quand je prends conscience de la folie du jeune homme en face de moi.
– Et elle s’est mise à crier ! Alors je lui ai couvert la bouche en la maintenant au sol.
Il mime presque les gestes devant moi et je retiens mes larmes en imaginant son calvaire.
Ne craque pas, Mi, pas encore. Tiens le coup.
Je profite d’un moment où il baisse les yeux pour avancer d’un nouveau pas.
Super, continue comme ça…
– Mais elle n’arrêtait pas. Alors j’ai dû la secouer. J’ai serré son cou pour la secouer et lui dire d’arrêter.
Il hoche la tête vers moi, les yeux écarquillés, alors que je manque de m’évanouir. Il l’a étranglée parce qu’elle criait.
Seulement parce qu’elle criait pour tenter d’attirer quelqu’un qui la sauverait.
– Et puis elle a arrêté de crier. Mais elle devait comprendre. Alors j’ai… j’ai continué !
Il prononce cela presque comme si c’était une excuse. Comme si toute la faute venait de Calista.
– Et quand elle a cessé de se débattre, j’ai pu l’embrasser. Enfin…
Elle était morte ! MORTE !
Je brûle de lui hurler ça à la figure et je dois me mordre la langue pour ne pas le faire.
Il sourit, les yeux dans le vide.
– Le plus beau de tous les baisers… Elle me laissait enfin faire.
Elle ne pouvait plus rien faire, espèce de malade !
Je pince les lèvres pour ne pas laisser sortir les mots qui me bouffent de l’intérieur.
Avance, Mi…
– Cette nuit était… magique.
J’ai envie de vomir… j’ai envie de vomir, de lui frapper la tête contre les murs pour l’obliger à se taire aussi. Qu’il subisse ce qu’il lui a infligé…
– Elle avait enfin compris… Elle m’a laissé faire…
Je sens mon estomac se rebeller et mes poings se serrent alors que je retiens de moins en moins la tempête qui se déchaîne en moi.
– Elle m’a laissé lui faire l’amour…
– TU L’AS VIOLÉE, ESPÈCE DE MALADE ! je hurle enfin.
La pièce devient silencieuse après mon coup d’éclat, et il me fixe froidement. Sans plus aucun éclat de joie malsaine dans le regard. Ses yeux glacés sont vissés sur moi et je sens la peur affluer dans mes veines et se ruer dans mon corps alors que je prends conscience de ce que je viens de faire.
J’ai réveillé le monstre.
Je serre les poings, prête à courir alors que son corps se contracte aussi.
Le temps semble se suspendre entre nous. Comme si nous étions en apesanteur.
Cours, Mia.
Je bondis sur la batte mais il est plus rapide que moi et me plaque au sol avant que je ne l’atteigne.
J’étouffe un cri alors qu’il plante ses ongles dans ma cuisse et rampe sur moi. Ma main tendue n’est qu’à quelques centimètres de ma rédemption mais je n’arrive pas à l’atteindre. Je lui donne des coups de pied, je me débats, je l’empêche d’atteindre mon cou mais il est plus fort que ce que je pensais.
Bats-toi, Mi ! me hurle Calista derrière lui.
Je l’entends à peine alors que je me retourne pour planter mes ongles dans son visage, pour le griffer et le blesser.
J’ahane sous l’effort, j’essaie de l’atteindre avec mes pieds, je le mords alors qu’il m’agrippe le menton.
Utilise-moi !
Je ne comprends pas tout de suite et continue à me débattre contre lui, à le repousser de toutes mes forces.
MIA !
Je comprends enfin et je fixe l’endroit où elle se trouve avant de parler enfin en continuant de le repousser.
– Calista ? je crie d’une voix étonnée.
Assez pour le faire se retourner dans la direction. Juste quelques secondes. De précieuses secondes.
Je réussis à me détacher de lui, à tendre assez le bras pour attraper enfin la batte avant de le frapper au visage quand il se retourne vers moi.
Le coup est violent et j’entends un craquement juste avant qu’il ne s’effondre sur moi.
Je suis sonnée. Le souffle court et l’esprit en train de courir dans toutes les directions.
SORS D’ICI, MI !
Je sursaute et le repousse avant de ramper de dessous son corps. Je titube presque en me relevant et je suis prise de terreur en l’entendant grogner derrière moi. Il se réveille. Je claque la porte pour lui barrer le passage et descends les marches à la volée pour me précipiter vers la porte. Mais quand je l’atteins et que j’essaie de l’ouvrir, elle résiste, verrouillée.
Mon cœur manque un battement et je me précipite, affolée, vers la cuisine pour ouvrir la porte arrière, mais elle refuse aussi de céder sous mes tentatives. J’ai à peine le temps de me retourner vers la fenêtre qu’une ombre surgit dans l’entrebâillement de la porte.
J’étouffe un cri en reconnaissant sa silhouette alors qu’il s’élance sur moi.
Je réussis à lui échapper de peu mais je trébuche contre une chaise et tombe à la renverse.
Putain ! PUTAIN !
Je tente de m’enfuir à quatre pattes mais il est de nouveau plus rapide et se jette de tout son poids sur moi.
L’adrénaline rugit dans mon sang alors qu’il pose ses mains autour de mon cou et commence à serrer.
TIENS LE COUP, MI !
Mon œsophage se contracte sous la violence de sa poigne et je lutte pour trouver de l’air en continuant de me débattre. En plantant mes ongles dans son visage, en continuant de le blesser du mieux que je peux.
ENCORE, MI !
Je continue, désespérée, je m’acharne comme une forcenée contre lui mais je commence à manquer d’air et des points noirs apparaissent dans mon champ de vision.
Mes mouvements se désordonnent et je plante mes ongles dans ses mains, celles qui me tuent.
Celles qui sont en train de me priver de ma vie…
J’essaie en vain de les éloigner de mon cou pour trouver un peu d’air, pour respirer un peu, à peine…
Mi, il faut que tu cries !
Calista se pose au-dessus de moi et je la vois en train de me hurler de crier alors que la tête de Gerald, rouge et furieuse, fait tout pour m’en empêcher.
Mi, tu dois crier ! Maintenant !
Je n’y arrive pas…
Je n’y arriverai pas… je n’ai plus d’air. Je ne peux pas crier…
Tu dois le faire !
Je ferme brièvement les yeux et je vois son visage alors que je sens mon corps s’engourdir et mes mains se détendre sur les siennes.
Tobias.
Je vois son visage…
Son sourire.
Ses yeux verts.
Sa main qui se tend vers moi…
« Tu es à moi, Mia… »
Un éclair de lucidité me traverse alors que j’entends clairement sa voix, j’ouvre les yeux dans un sursaut d’adrénaline et Calista se penche au-dessus de moi.
Maintenant !
Elle plante ses mains dans les miennes et, sans comprendre comment, ni par quel miracle, je sens mes forces revenir et je réussis à écarter les mains de mon assassin.
Assez pour aspirer une goulée d’air.
Assez pour me donner la force de crier.
Je hurle le plus fort possible, je me brise la voix, j’essaie de lui percer les tympans alors que Calista hurle tout aussi fort, m’insufflant sa force, son énergie, en fondant ses mains dans les miennes.
Mais ça ne dure qu’un bref instant et il serre de nouveau sur ma gorge, lorsque la surprise de me voir crier est passée.
Mes jambes commencent à convulser sous lui, puis mon corps entier alors que je ne sens plus rien.
Je ne me débats plus, je n’ai plus assez de force.
Il a gagné…
Mais soudain ma gorge se libère du poids de ses mains et mon corps lutte pour survivre. J’aspire avec avidité, plusieurs fois d’affilée, les yeux écarquillés par la surprise.
– Mia !
Des mains me poussent sur le côté alors qu’une quinte de toux me prend, en brûlant ma gorge blessée au passage.
– Mia, tu m’entends ?
La voix paniquée de Derreck me parvient au travers de l’étourdissement qui a pris possession de mes sens.
– Appelez une ambulance !
– Officier Johnson, on a un 10-52 au 1104 Bayard street !
Le surplus d’information se bouscule dans ma tête alors que j’assimile ce qui se passe autour de moi. Calista a disparu, Derreck et Morgan sont autour de moi à m’encourager, à me répéter de respirer, à me dire que tout va bien, le policier qui parle dans sa CB… tout se mélange alors que je respire laborieusement.
J’entends des bruits de luttes étouffés dans mon dos alors qu’une voix forte recommence à parler.
– 10-15, suspect maîtrisé !
Je tousse de nouveau et grimace quand la brûlure me lacère. Quelques larmes s’échappent de mes paupières quand je réalise enfin.
Je suis vivante.
Je suis toujours vivante…
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