Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 42 sur 54

Pages du PDF

Too Young

Chapitre 39

 

Le trajet se passe dans un silence tendu quand il revient chez nos parents. Je n’ai pas parlé, je me suis contenté de revivre en boucle ce qui vient de se passer.

Tobias qui me repousse, Rebecca qui le menace et les regards… tous ces regards… Ils m’ont poignardée.

Quand il coupe le contact devant la maison de ses parents, je ne l’ai pas regardé une seule fois.

Je dois m’éloigner de lui et réfléchir. C’est la conclusion qui s’est imposée à moi. Je ne peux pas me permettre de tout détruire autour de moi.

– Arrête ça.

Je sursaute à la voix dure de Tobias, mais je continue de fixer devant moi, sans me tourner vers lui, ni répondre.

– Je sais ce que tu fais Mia.

Je serre les lèvres pour ne pas répondre.

– Tu refuses de me regarder ? OK, tu vas écouter, alors…

Je l’entends se déplacer, puis son souffle vient balayer ma joue. Il s’est rapproché de moi.

– Tu pourras me repousser tant que tu veux, tu pourras tenter de nier et de te sacrifier pour une putain de cause de merde, tu pourras refuser de me voir, m’éviter, oublier ce que tu ressens, je ne lâcherai rien.

J’inspire profondément à sa voix menaçante et je me crispe pour ne pas me laisser aller dans ses bras.

– Prends le temps qu’il te faut pour réfléchir sérieusement à tes conneries, après quinze ans je ne suis plus à quelques mois près…

Je serre les lèvres à sa voix dure.

– Et tu crois vraiment que c’est en m’ignorant que tu vas me forcer à laisser tomber ? Tu me crois aussi con ? Sérieusement, Mia ?

Je continue de l’ignorer mais si je brûle d’envie de lui dire qu’il a largement le temps de retrouver quelqu’un et de tomber amoureux. Il n’a que vingt-deux ans.

– Et n’essaie pas non plus de me briser le cœur, tu n’y arriveras pas, je suis trop rodé pour ça.

Je ne réussis pas à m’empêcher de froncer les sourcils.

Il rit avec amertume et se renfonce sur son siège mais je sais qu’il ne me quitte pas des yeux.

– Tu te souviens de ce jour où tu avais ramené ton mec, Derreck ?

Je risque un rapide coup d’œil vers lui et ses yeux incisifs me clouent sur place.

– Ce soir-là vous aviez fait des trucs sur le canapé du salon.

Je deviens livide.

– Tu nous as vus ? je demande d’une voix blanche.

– Oui.

Il me fixe dans les yeux, la mâchoire contractée.

– Putain j’ai eu envie de le tuer. J’ai eu envie de te tuer.

Je baisse le regard en déglutissant difficilement.

– Tu crois quoi ? Que je vais t’oublier, que c’est mieux de fuir comme une lâche avant que je ne tombe amoureux de toi ? C’est raté Mia, je suis tombé amoureux de toi le soir de la mort de Noah.

Je sens mes yeux piquer mais je fais un effort surhumain pour me ressaisir et lui faire de nouveau face.

– Et tu m’as brisé le cœur un nombre incalculable de fois. Chaque fois que tu m’ignorais, chaque fois que je te croisais avec un petit ami, chaque fois que je regardais ta fenêtre et ta chambre vide quand tu es partie à la fac, chaque putain de fois où je réalisais que tu ne me regarderais jamais comme tu regardes les autres garçons…

Il articule lentement la dernière phrase pour appuyer la signification. Et moi je mords l’intérieur de ma joue pour ne pas craquer.

Il garde le silence quelques instants, la mâchoire contractée et se rapproche ensuite de mon visage pour parler.

– Je n’ai pas abandonné avant. Et je n’abandonnerai pas non plus maintenant.

Je soutiens ses yeux furieux sans répondre.

– Mets-toi bien ça en tête. Et quand tu arrêteras de faire de la merde, je serai dans la maison juste à côté.

Puis il descend de la voiture et claque la portière. Je l’imite, tout aussi furieuse de l’avoir laissé me faire douter de ma décision, et pars d’un pas irrité vers la maison de mes parents.

– Fuis Mia… tu n’iras jamais assez loin… se moque-t-il dans mon dos.

Je me permets de lui faire un doigt d’honneur avant de rentrer chez moi, et claque la porte, excédée.

– Mia ?

La voix inquiète de ma mère me sort de mes pensées et je relève les yeux vers elle.

– Désolé maman, je ne voulais pas te faire peur.

Elle sourit gentiment et s’approche de moi.

– Je t’ai cherchée au cimetière, mais je ne t’ai pas vue.

Je soupire en accrochant mon manteau dans l’entrée.

– Je l’ai regardé depuis la route. Je ne pouvais pas…

Je ne cherche pas à expliquer plus et elle hoche la tête d’un air compréhensif.

– Ne t’inquiète pas. J’ai essayé de t’appeler aussi mais tu ne répondais pas.

– J’ai laissé mon portable ici. Désolé maman, je ne voulais pas t’inquiéter.

– Non, je n’étais pas inquiète, je savais que tu étais avec Tobias.

Un rire amer franchit mes lèvres au souvenir de ce qui vient de se passer.

– Tout va bien Mia ?

Je me force à lui sourire et retire mes talons.

– Tout va bien maman, ne t’inquiète pas.

Elle m’observe un long moment, suspicieuse avant de renoncer à me poser plus de questions.

– Bien. Si tu le dis. Je t’ai appelée parce que tu as de la visite.

Je fronce les sourcils en me rapprochant d’elle.

– De la visite ? qui ça ?

– Bonjour Mia.

La voix grave qui provient du salon me fige sur place. Il me faut un long moment avant de tourner la tête vers son origine.

– Derreck…

Je le découvre enfin, assis sur le canapé face à mon père qui le fusille du regard. Il me sourit gentiment et se lève pour m’accueillir. Je reste immobile, complètement sonnée alors qu’il dépose un baiser léger sur ma joue. Son odeur me surprend et ravive une foule de souvenirs que j’avais tenté d’oublier. Des souvenirs d’une vie heureuse, sans complications.

– Qu’est-ce que tu fais là ? je réussis néanmoins à lui demander, d’une voix tremblante.

– Tu ne répondais pas à mes appels alors je suis venu.

Je fronce les sourcils et essaie de me rappeler, mais les dernières semaines sont complètement brouillées dans ma tête. J’ai reçu un million d’appels sur mon portable et je les ai tous ignorés. Je ne réussissais pas à faire face au monde extérieur et à ceux qui me présentaient leurs condoléances alors que je ne les méritais pas. Je soupire en passant une main dans mes cheveux.

– Désolé, j’ai été un peu perdue ces derniers temps…

– Ça se comprend.

Il sourit avec peine.

– Je suis désolé pour Calista. Vous étiez très proches.

Une boule se forme dans ma gorge et je déglutis pour tenter de la faire disparaître. En vain.

– C’était ma sœur.

Il ne dit rien de plus en baisse la tête un instant.

– Tu as fait tout ce chemin pour me présenter tes condoléances ?

Ma remarque le fait sourire et il me désigne le canapé.

– Viens, je vais tout t’expliquer.

Je le suis et fais les gros yeux à mon père en le voyant continuer de tenter de l’assassiner par la pensée. Quand nous sommes installés il se tourne vers moi, les mains jointes, et son visage redevient sérieux.

– Je suis venu à la demande de Silvia. Tu n’as pas non plus répondu à ses messages et elle ne savait pas où tu étais exactement dans l’Utah pour venir elle-même.

Silvia aussi a tenté de m’appeler ? Merde, j’étais vraiment dans le coaltar ces derniers temps. Et je réalise, maintenant que les obsèques de Calista sont passées, que je vois un peu plus clair. Rien que ce petit constat me rassure.

– Je suis désolée, je l’appellerai pour m’excuser. Mais c’est quand même un peu gros de faire New York-Salt Lake juste pour ça.

– Il n’y a pas que ça. Je suis venu parce que ça concerne ton ancien emploi.

J’écarquille les yeux, stupéfaite.

– Pardon ?

– John Playton vient d’être arrêté pour viol. Multiples viols.

Le ciel me tombe littéralement sur la tête. Je suis complètement assommée par son annonce. À tel point que j’en reste sans voix et le dévisage comme une ahurie.

– Le scandale est énorme, Il a été surpris par un vigile en train de violer une de ses employées sur leur lieu de travail et depuis son arrestation il y a trois semaines, une quinzaine de femmes ont porté plainte contre lui, pour viol, harcèlement sexuel ou attouchements. Dont sa propre épouse.

Nom.

De

Dieu…

Mes parents sont silencieux et dévisagent aussi Derreck, nous sommes tous pendus à ses lèvres.

– Et la perquisition à son domicile a permis de prouver qu’il faisait chanter plusieurs femmes à l’aide de photographies.

Je lâche une expiration hachée, estomaquée par ces révélations.

– Silvia a tenté de te joindre suite à ton licenciement par sa faute, apparemment tes anciens employeurs cherchent à te contacter pour éviter un procès.

– Quel procès ? je demande, perdue.

– Ils ont peur que tu portes plainte contre eux pour licenciement abusif. Apparemment découvrir que Playton était un prédateur sexuel leur a enfin permis de comprendre qu’ils étaient en tort. Et ils veulent te rendre ton emploi.

Reprendre mon emploi ? Mon premier réflexe est de refuser. J’ai abandonné cette vie, par la force, mais au final je me sentais mieux de ne plus nager dans une eau infestée par les requins de finance. En parlant de requin…

– Et Harvey ?

Derreck sourit jusqu’aux oreilles.

– Renvoyé manu militari pour faux témoignages. Il est également mis en cause dans l’affaire, pour le viol d’une strip-teaseuse qu’ils auraient commis ensemble.

Je retiens une nausée en portant le dos de mes doigts à la bouche. Ces hommes sont des psychopathes. Des malades mentaux… et je les ai côtoyés pendant des années… Qui sait ce qui aurait pu m’arriver si je ne m’étais pas défendue ce jour-là ?

Ma mère semble en être arrivée à la même conclusion car elle pousse un cri étranglé et vient s’asseoir à mes côtés pour me prendre dans ses bras.

– Mon Dieu, mon ange… Si jamais ça t’était arrivé… je n’ose même pas imaginer…

La fin de sa phrase se finit dans un sanglot et je lui frotte doucement le bras pour la rassurer.

– Je vais bien maman, il ne m’est rien arrivé.

– Je sais, mais entre ça et le meurtre de Calista…

Je comprends ce qu’elle veut dire. Qui aurait pu penser que j’étais autant susceptible d’être une victime à New York qu’ici ? Moi qui me targuais de venir de l’État qui avait le taux de criminalité le plus bas des États-Unis…

– J’ai besoin d’un verre… j’articule difficilement.

– Je vais te chercher un verre d’eau.

– Non, maman, j’ai besoin de quelque chose de plus fort.

Je me dégage de ses bras et vais dans la cuisine pour sortir la bouteille de vodka de mon père. Je m’en sers un grand verre et en bois les deux tiers en une seule fois.

– Eh bien…

Je repose le verre d’un geste sec, les bras tendus avec les mains posées sur le plan de travail et tourne le visage vers Derreck qui m’a rejointe.

– Quoi ? tu en veux un aussi ?

Il sourit, sort un verre du placard et se sert lui-même avant de trinquer avec moi.

– C’est vrai que tu es un peu comme chez toi ici, je fais remarquer d’une voix acerbe.

Il se contente de sourire plus largement et bois une gorgée. Je m’en veux d’être aussi sèche. Il vient quand même de faire cinq heures de vol. Pour moi.

– Tu es toujours avec Morgan ? je lui demande d’une voix plus aimable.

Il hoche la tête.

– Et ta famille ?

Là par contre il fait une légère grimace.

– Ils s’y feront. Un jour…

Je lui souris. Un vrai sourire cette fois-ci.

– Donc ce que tu es venu me dire c’est que je peux récupérer mon ancienne vie en fait ?

Ses yeux pétillent de malice alors que j’appuie délibérément sur le mot « vie » et tout ce que ça implique.

– Une partie du moins.

Je ris doucement. Derreck a toujours été malicieux, mais gentil. C’était l’homme parfait. Vraiment parfait.

– Je n’ai pas de logement…

– Je peux t’héberger.

Je suis surprise et recule légèrement pour lui faire face.

– Mais tu ne vis pas avec lui ?

– Si. Et cette idée vient autant de lui que de moi.

Là j’en suis stupéfaite.

– Pardon ?

– Silvia habite en banlieue, avec un enfant en bas âge, donc on s’est dit que ce serait plus simple que tu loges chez nous le temps de te retourner.

Je reste sans voix.

– En plus on a une super chambre d’ami avec salle de bains privée.

Je ne réussis pas à m’empêcher de le titiller.

– Je ne risque pas de tomber sur vos déguisements ou tenues en résille ?

Ma pique le fait sourire largement et il croise les bras en s’appuyant nonchalamment sur le plan de travail.

– Tu as une idée un peu stéréotypée des homosexuels… On les range quand même.

Je ris par le nez et croise les bras pour imiter sa posture.

– Pas de photo d’hommes nus sur les murs ?

– Seulement dans la chambre rouge.

– Des soirées cuir-moustache ?

– Le troisième vendredi du mois, mais on te préviendra à l’avance pour que tu t’organises.

– Un chihuahua qui s’appelle Cher ?

Ses yeux pétillent de nouveau et il sourit en coin avant de répondre.

– On a préféré l’appeler Bijou.

Là j’éclate sincèrement de rire et il m’imite. Cet instant est tellement inattendu aujourd’hui, après l’enterrement de Calista, la dispute avec Tobias et les informations sur Playton, que mon rire semble presque incongru, voire inapproprié. Mais il me fait un bien fou et desserre une partie des nœuds qui s’étaient formés dans ma poitrine depuis plus d’un mois. Alors je le laisse prendre possession de moi et ris un long moment, assez pour me tirer quelques larmes.

– Tu y réfléchis ? me demande-t-il quand je me calme enfin. Si tu veux revenir j’ai pris un billet de retour pour toi. On part dans trois heures si tu acceptes, sinon je comprendrai aussi.

Je me contente d’acquiescer sans répondre et il me serre brièvement le bras avant de me laisser seule.

Je reste un long moment à tout tourner dans ma tête. La tentation de retrouver ma vie et de soulager mes parents en quittant Springville est grande.

Mais il y a Tobias… et il est l’unique raison qui me ferait tout lâcher. Je ferme les yeux, de nouveau au bord des larmes en réalisant que je ne sais pas quoi faire, ni quelle décision prendre, quand des cris me parviennent depuis l’extérieur. Je pivote vers la fenêtre de la cuisine pour voir Tobias sortir d’un pas excédé, suivi par Judy qui hurle en le suivant et Jonas qui tente visiblement de les raisonner. Je n’entends pas tout mais je comprends rapidement la raison de leur dispute quand les mots « prédatrice » et « trahi notre confiance » me parviennent aux oreilles. Mon visage perd toute couleur et je sens mes membres s’engourdir en voyant Tobias se disputer avec sa famille.

À cause de moi.

Je me sens comme une voyeuse à les regarder hurler, alors que je sais pertinemment que je suis la raison de leur colère. Quand Tobias rentre dans la voiture et claque la portière au nez de sa mère, je sursaute au bruit sec du métal. Il démarre ensuite en trombe et s’éloigne alors que Judy fond en larmes dans les bras de Jonas. Je ne réussis pas à détourner le regard et continue de les fixer, comme paralysée.

Mais lorsque les yeux de Judy se tournent vers la maison et qu’elle me surprend en train de les observer, je sens que je perds définitivement toutes mes couleurs et mes oreilles se mettent à bourdonner.

Son regard passe de larmoyant à furieux et elle se précipite vers moi, avant d’être interceptée par Jonas.

– Tu devrais avoir honte, Mia ! Je te faisais confiance !

– ARRÊTE, JUDY ! hurle Jonas en la tirant de force vers la maison.

Mais elle ne s’arrête pas et continue de hurler que je suis une prédatrice

qui a choisi de fondre sur son fils.26 Et ses mots sont autant de lames qui me transpercent de part en part.

– Mais qu’est-ce qui se passe ? tonne mon père en entrant dans la cuisine alors que je reste immobile à la regarder en train de me hurler dessus, de m’accuser d’avoir abusé de son fils…

Mon père tire les rideaux d’un coup sec alors que Derreck et ma mère nous rejoignent dans la cuisine.

– Ça ne va pas se passer comme ça ! Elle n’a pas le droit de te traiter de cette manière ! Je vais aller la voir et lui faire comprendre que personne ne touche à ma fille ! gronde mon père d’une voix forte en faisant les cent pas dans la pièce alors que ma mère vient me serrer dans ses bras en murmurant des paroles réconfortantes.

Mais je suis stoïque.

Parce que je viens enfin de comprendre ce que je devais faire.

J’ai pris ma décision.

– Il me reste combien de temps pour faire mes valises Derreck ?

Ma voix calme provoque un silence dans la pièce. Je devrais être effondrée mais je suis sereine. C’est la meilleure solution, la seule possible. Celle qui réglera tous les problèmes que je crée aux gens qui m’entourent.

– Mia… gémit ma maman.

– Combien de temps ? je la coupe en tournant le visage vers mon ancien fiancé, silencieux sur le pas de la porte.

Il hésite visiblement en regardant tour à tour mes parents, puis revient sur moi.

– En comptant le trajet jusqu’à Salt Lake, on devrait partir maximum dans trente minutes.

– Bien.

Je me dégage des bras de ma mère et le bouscule presque pour sortir de la cuisine avant de monter les marches quatre à quatre. Je me rue dans ma chambre et ouvre mes deux valises avant de jeter au hasard tout ce que je trouve, vêtements, produits de beauté, bijoux, chaussures… je ne plie rien, je me contente de tout faire rentrer en forçant pour m’empêcher de changer d’avis.

Et pour partir avant qu’il ne revienne.

Ma mère tente bien de me faire réfléchir un peu plus à la situation en me rejoignant dans la chambre mais je reste hermétique à ses arguments. Ma décision est prise. Je fais tomber tous mes produits de beauté dans mon vanity d’un grand geste du bras sur le lavabo dans la salle de bains avant de vérifier que j’ai bien l’ensemble de mes papiers dans mon sac à main.

– Mia… tente une nouvelle fois ma mère alors que je fais l’inventaire de mon sac, assise sur mon lit.

– Tu pourras envoyer par colis ce que j’ai oublié ? je t’enverrai l’adresse par texto.

Quand je suis rassurée d’avoir tout ce qu’il me faut, je passe le sac sur mon bras et déplie la poignée de mes deux valises pour fixer mon vanity sur l’une d’elles avant de me tourner vers ma mère dans l’attente de sa réponse.

Je manque de vaciller en voyant ses yeux embués de larmes mais je me retiens à la poignée et serre les dents pour ne pas craquer.

– Tu es sûre de ce que tu fais ?

– Certaine, je réponds d’une voix ferme.

Mon assurance semble enfin porter ses fruits et elle ferme les yeux en laissant s’échapper une larme avant de venir me serrer dans ses bras.

– D’accord. Je comprends mon ange. Mais si finalement tu changes d’avis, sache qu’on sera là. OK ?

Je retiens un spasme de douleur et passe un bras dans son dos pour la serrer contre moi, en humant une dernière fois son parfum.

– Je sais, je chuchote.

Elle me serre un peu plus fort et s’éloigne ensuite. J’aperçois mon père dans l’embrasure de la chambre et lui souris faiblement quand il vient me serrer également dans ses bras de façon un peu plus brute.

– Je descends tes valises ma princesse.

Je le laisse prendre mes bagages avant de le suivre, escortée par ma maman.

Derreck nous attend sagement dans l’entrée, son manteau posé sur l’avant-bras. Je lui souris quand il se saisit du mien pour m’aider à le passer.

– Aucun regret ? questionne-t-il.

Je fais « oui » de la tête avant de mettre mes chaussures tandis que mon père part ranger mes valises dans le coffre de la voiture de location garée devant chez nous. Je ne l’avais même pas vue…

Derreck me fait signe de le précéder et je sors dans le froid de novembre, suivie par ma maman et mon ancien fiancé. Derreck leur dit au revoir en premier et va s’installer derrière le volant pour faire démarrer le véhicule alors que je les regarde une dernière fois.

– Je sui désolée d’avoir mis le bazar dans votre vie… je murmure, presque honteuse.

Mon père soupire tandis que ma mère me fusille du regard.

– Je t’interdis de penser ça ! s’écrie-t-elle. Tu es la plus belle chose qui nous soit arrivée !

– La plus belle, confirme mon père.

Je me contente de leur sourire doucement.

– Vous allez me manquer…

Ma phrase fait jaillir quelques larmes, aussi bien chez mes parents que chez moi.

– Toi aussi, ma puce, murmure mon papa.

Puis ils viennent me serrer dans leur bras, ensemble, alors que je renifle laborieusement. J’ai beau être sûre de ce que je fais, la séparation n’en est pas moins difficile. Je reste un long moment dans leur étreinte chaude et rassurante, à respirer leurs parfums, à engranger le plus de souvenir possibles pour le moment où je craquerai. Parce que je craquerai sûrement. Je le sais. Mais pour cet instant je fais abstraction du reste, des bruits de la rue, des voitures qui nous dépassent, des regards des voisins… je redeviens une petite fille l’espace d’un court instant.

Quand je m’éloigne enfin d’eux, les larmes ne sont pas loin de jaillir de mes yeux, alors qu’elles ont déjà laissé des sillons humides sur les joues de ma maman, tandis que les yeux de mon père brillent d’émotion. Je recule doucement sans les quitter du regard.

– Je vous appelle dès qu’on arrive à New York, OK ?

Ils acquiescent et je me retourne pour rentrer dans la voiture.

Mais je me fige la main sur la portière ouverte à mon intention par Derreck.

Je ne l’ai pas entendu se garer.

Je n’ai pas été assez rapide.

Tobias me dévisage, le visage choqué, à moitié debout sur le trottoir, à moitié encore dans la voiture.

Et je fais pareil.

Je sens mon cœur vaciller en le regardant me fixer, puis apercevoir Derreck dans la voiture, puis mes parents qui ne cachent plus leur émotion.

Mon ventre se contracte. Mes doigts se crispent sur la portière, et mes jambes se mettent à trembler quand son regard vert se pose de nouveau sur moi. Et ce que j’y lis me donne envie de tout abandonner.

La douleur, la trahison, la peine, la fureur…

Tous se suivent sur son visage et font rouler une première larme sur ma joue.

Assez pour me ressaisir.

Je détourne le visage et rentre rapidement dans la voiture avant de claquer la portière.

– Mia !

– Avance, vite ! j’ordonne à Derreck en bouclant ma ceinture.

Il m’obéit en fronçant les sourcils puis s’engage dans la rue.

– MIA !

– PLUS VITE ! je crie presque à Derreck alors que Tobias contourne la voiture en se précipitant vers nous quand Derreck passe à côté de lui.

– MIA !!

Je sursaute quand il réussit à frapper la fenêtre alors que Derreck prend de la vitesse.

– C’est quoi ce bordel, c’est quoi son problème à lui ? s’écrie-t-il.

– On s’en fout Derreck, accélère, s’il te plaît… je le supplie presque, les larmes menaçant définitivement de briser mes derniers efforts.

Je ne dois pas le laisser nous rattraper. Je dois fuir. Le plus loin possible.

Je n’irai jamais assez loin, c’est lui qui me l’a dit.

J’entends ses pas en train de nous suivre alors qu’il court derrière la voiture en hurlant mon prénom sans cesse. Je le fixe un long moment dans le rétroviseur extérieur, pour me punir peut-être, pour le regarder le plus longtemps possible.

Il court à en perdre haleine, le souffle haché, en aboyant mon prénom, encore et encore…

Derreck jette de nombreux regards inquiets dans le rétroviseur intérieur alors que je ferme enfin les yeux en m’enfonçant dans le siège.

– Mia, qu’est-ce qui se passe ?

– Rien… je gémis en laissant les larmes dévaler avec fureur mes joues tandis que les cris de Tobias deviennent de moins en moins audibles, de moins en moins forts, jusqu’à s’éteindre définitivement.

En même temps que mon cœur.

 

26 Je conseille d’écouter « Save Yourself » de Kaleo en fond sonore.

OceanofPDF.com