Too Young
Chapitre 41
Une heure plus tard, je suis amorphe sur mon lit, veillée par un Derreck inquiet. Je tourne et retourne dans ma tête toutes les relations qu’elle a eues, les personnes qu’elle aurait pu croiser à Salt Lake, mais il y en a tellement…
Tellement…
Désolé d’avoir été populaire Mia chérie.
Je ne la regarde pas alors qu’elle est assise sur la chaise en face de mon lit et se lime les ongles. Je ne fais que réfléchir encore et encore… sans fin…
Je revois les jumelles, je l’entends me parler de son ami. Et si c’était l’autre ami en question ? non, ils avaient tous les deux un alibi…
Je ne me rappelle pas avoir croisé un visage connu, pas un seul. J’essaie de me souvenir des visages que j’ai vus ce soir-là, dans l’espoir de trouver un indice, une possible idée de la personne qui aurait pu faire ça.
Ça ne sert à rien, Mi… arrête de chercher des visages connus.
Je l’ignore et continue de me repasser la soirée en boucle, le serveur qu’elle agresse, son visage déconfit devant tous ces jeunes hommes
Ces très jeunes hommes…
Je continue de ne pas l’écouter et la revoit rire, commander des cocktails, chanter à tue-tête, tomber à moitié de sa chaise, puis râler quand elle se rend compte qu’elle avait vu des…
J’écarquille les yeux en me remémorant quelque chose de crucial. Je la regarde instinctivement et elle me sourit.
Un sourire victorieux.
– Oh mon Dieu… je murmure en me redressant.
– Wow wow wow ! Doucement, Mia, gronde Derreck.
– Des élèves ! je crie en le regardant, presque hystérique, il y avait des élèves de son lycée dans le bar !
– Quoi ? mais de quoi tu par…
– Je l’avais oublié ! je ne l’ai pas dit aux enquêteurs parce que j’avais oublié ! Elle a vu des élèves à elle avant de partir !
Je me lève et sors du lit en courant presque vers mon téléphone mais Morgan m’intercepte.
– Calme-toi Mia, ne fait pas d’action irréfléchie !
Je me débats tant bien que mal mais il me retient d’une poigne de fer et me force à m’asseoir sur le canapé.
– Arrête ! Avant d’accuser qui que ce soit, essaie de réfléchir. Est-ce qu’elle avait des élèves qui ont témoigné un quelconque intérêt pour elle ?
Calista éclate de rire depuis la chambre et j’abdique enfin pour le regarder dans les yeux, dépités.
– À part tous ses élèves masculins ?
TOUS ! confirme-t-elle joyeusement.
– OK, OK ! Mais est-ce qu’elle ne t’aurait pas parlé d’un en particulier ? Un d’entre eux un peu plus insistant que les autres ?
Je secoue la tête, perdue, en cherchant dans ma mémoire et je…
Gerald.
Son nom m’apparaît aussi clairement qu’un néon en grand format.
– Il y en avait un ! je m’écrie, Gerald, il travaille au café, je sais qu’il était amoureux d’elle et qu’elle flirtait avec lui pour s’amuser !
Ils me fixent du regard, atterrés.
– Pour s’amuser ?
Mauvais choix de mots Mi, reformule.
Je ferme les yeux et gronde en cachant mon visage pour réussir à m’expliquer correctement.
– Il a… il était… MERDE !
J’inspire un bon coup pour me calmer et retrouver mon sang-froid.
– C’est ça… m’encourage Derreck.
Quand je suis un peu plus calme, je prends le temps de formuler ma phrase dans ma tête avant de parler.
– Il est orphelin, ses parents ont été tués dans une prise d’otage, je crois…
– OK, continue s’il te vient autre chose en tête.
– Il a été ballotté dans des familles d’accueil, elle me l’a dit, apparemment il a eu une enfance difficile et elle flirtait avec lui parce qu’il lui faisait mal au cœur. Elle essayait de lui apporter un peu de… de bonheur…
Mieux !
– Il la fixait tout le temps quand on le croisait, c’était super bizarre, même Calista avouait qu’il était flippant !
– Très bien… C’est un bon début. Est-ce que tu sais s’il a eu des antécédents ? de violence ou de colère ? Ça pourrait nous aider à définir s’il est psychologiquement instable.
Je frotte mes yeux, puis mes temps en tentant de me souvenir du moindre détail qui pourrait m’aider.
– Je ne sais pas… quand je l’ai vu le jour des obsèques dans le café où il travaille, il a refusé de me regarder dans les yeux… il semblait au bord du gouffre…
– Si c’est lui, et ça reste potentiel, il culpabilise peut-être d’avoir brisé l’objet de son obsession… commente Morgan. Tu es certaine que rien d’autre ne te vient en tête ? C’est un peu mince pour diriger les enquêteurs vers lui.
Je plonge dans mes pensées et essaie de retrouver quelque chose, n’importe quoi. La première fois où je l’ai croisé au café, puis devant chez Mitch…
Je sursaute en faisant la lumière dans mon cerveau !
Pas trop tôt…
– Derrière chez Mitch ! il y a des hangars désaffectés et les jeunes y vont pour boire et fumer en douce, on l’a croisé avant qu’il n’y aille et une jeune fille y a été agressée l’année dernière. Elle n’a pas vu son agresseur et ils n’ont trouvé aucun indice à part les traces des jeunes qui y vont ! Ça pourrait être lui, non ?
Morgan réfléchit un long moment puis hoche la tête.
– Ça pourrait en effet. Elle lui a peut-être dit non, et il s’est peut-être emporté. Les personnes instables ne supportent pas le rejet, surtout ceux qui ont été exposés au rejet toute leur vie. S’il a été ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil ça a pu amplifier sa sensation de rejet de la société. Il faudrait prévenir le commissariat en charge de l’enquête pour leur indiquer une éventuelle piste. Mais ça reste potentiel, Mia, rien ne nous prouve qu’il est coupable…
Je me rue sur mon téléphone sans lui répondre alors qu’il me libère et cherche fébrilement le numéro du poste de Springville. Je compose le numéro mais une hôtesse m’informe que la ligne est occupée. Je retente plusieurs fois d’affilée, impuissante, pour entendre toujours la même réponse.
– MERDE ! je hurle en jetant furieusement mon portable. Ils ont eu des chutes de neige importantes, ils doivent être plein bordel dans la ville à débloquer les habitants, ça arrive souvent en hiver !
Je ne supporterai pas d’attendre qu’ils libèrent la ligne, je ne peux pas ! Il y a cinq ans à Noël, mon père a râlé sur le fait qu’ils avaient mis douze heures avant de pouvoir répondre à son appel. Et il s’était déplacé lui-même au poste.
– Il faut que j’y aille, j’annonce avant de récupérer mon portable et de courir dans ma chambre où Calista est toujours tranquillement assise.
– Attends… QUOI ?
Derreck se rue dans mon dos et me force à lui faire face alors que je jette ma valise sur le lit pour la remplir.
– Lâche-moi !
– Non Mia, tu es tarée !
– Ils vont être occupés pendant des jours, et je refuse de rester ici et de me faire bloquer par les prochaines chutes de neige !
– Tu ne peux pas partir comme ça bordel !
– POURQUOI ?
Mon hurlement le surprend.
– Pourquoi ? je reprends plus calmement cette fois-ci, si c’était Morgan qui avait été attaqué, est-ce que tu ne retournerais pas la terre entière pour mettre en prison son meurtrier ?
– On ne sait même pas si c’est lui !
– MOI JE LE SAIS ! Je le sens OK ? C’est sûrement irrationnel et il y a une probabilité pour que je me trompe mais je ne peux pas rester ici à réfléchir sur la décision à prendre, je dois faire quelque chose Derreck, je dois faire quelque chose !
Mon souffle est haché et le sien aussi. Il me fixe, les yeux écarquillés. Avant de soupirer fortement.
– OK, mais je viens avec toi ! Hors de question que tu y ailles seule !
Je suis tellement soulagée de voir qu’il ne m’empêchera pas de partir que je lui saute au cou.
– Merci ! Dépêche-toi de faire ta valise, je lui ordonne après m’être éloignée.
– Je prépare les nôtres, indique calmement Morgan depuis le pas de la porte.
– Hors de question ! gronde Derreck.
Il se contente de hausser les sourcils.
– À moins que tu n’aies des contacts dans les services sociaux et un diplôme en psychiatrie qui te permettrait d’établir un diagnostic plausible auprès des autorités, je crois que vous aurez besoin de moi.
– Peu importe, moi je m’en fous tant que vous vous dépêchez ! il y a un vol dans une heure trente et je refuse de le rater, j’indique après avoir vérifié les horaires sur mon téléphone.
Derreck serre les dents puis rugit un bon coup avant de fusiller son compagnon du regard, alors qu’il se contente de lui sourire.
– Appelle Jenifer pour lui demander de venir s’occuper de Bijou, je m’occupe du reste.
Vingt minutes plus tard nous sommes dans un taxi en direction de l’aéroport, pendant que je réserve trois places sur le vol Delta en direction de Salt Lake et que Derreck réserve une voiture de location pour l’heure d’arrivée. Les cinq heures de vol qui suivent me semblent durer près de dix heures. Je suis en ébullition, je n’arrive pas à me calmer et ma jambe sautille sans cesse.
– Calme-toi, murmure Derreck en posant une main sur mon genou tressautant.
J’inspire à fond plusieurs fois d’affilée pour me reprendre. Morgan est endormi tandis que Derreck veille. Même si je le sens fatigué il refuse de s’endormir tant que je ne dors pas.
Et je ne dormirai pas. J’ai prévenu mes parents de notre arrivée en urgence sans leur expliquer la réelle raison de notre présence, mais étant donné notre heure d’arrivée, je ne pourrai aller au poste de police qu’à l’ouverture à huit heures et demie. Le désavantage des petites villes c’est que les permanences tournent entre Mapleton et Spanish Fork. Je pourrais aller dans le poste de police de Salt Lake, mais le corps de Calista a été retrouvé dans le district de Springville. C’est donc leur poste de police qui est en charge de l’affaire.
Affaire classée ceci étant.
Je me mords la langue en pensant que le tueur se trouvait toujours sous mon nez et que je n’ai rien vu.
– Tu sais que ce n’est peut-être pas lui…
J’observe Derreck à ma gauche, mais je ne lui réponds pas.
– Peut-être que ce n’est pas lui Mia. Alors avant de te braquer, garde ça en tête.
Je me contente d’acquiescer pour le rassurer.
Mais je sais. Je le sens.
Écoute ton instinct, Mi chérie…
Je fixe Calista, deux rangs plus loin, installée sur une place vide, sans bouger. Elle hoche la tête avec un sourire entendu.
Je sais.
Il est une heure trente passée quand nous nous garons devant chez mes parents. Je sors de la voiture comme une fusée et saute dans les bras de ma maman.
– Mia, mon ange, que se passe-t-il ? demande-t-elle d’une voix inquiète.
– J’ai une piste pour le meurtre de Calista.
Ma réflexion provoque un silence stupéfait et mon père semble autant sous le choc que ma mère. Tellement sous le choc que lorsque je présente Morgan comme le nouveau compagnon de Derreck, mon papa réagit à peine et leur serre la main d’un geste absent.
– Je les installe dans la chambre d’amis, je vais dans la mienne et demain nous allons au poste de police.
Ils répondent à peine, hébétés. Je me charge d’emmener Derreck et Morgan dans leur chambre avant de rentrer dans la mienne après avoir rassuré mes parents sur mon état.
Ce n’est que lorsque je ferme la porte dans mon dos, que je m’appuie dessus, et que je relève les yeux, que je m’autorise enfin à regarder la maison d’à côté.
Je n’ai pas osé le faire, même lors de mon arrivée en voiture. Je n’ai gardé que la maison de mon enfance en vue, en occultant la personne qui se trouve dans la maison d’à côté.
Mon cœur bat la chamade alors que je regarde lentement devant moi. Mais il trébuche quand je remarque la planche en bois qui barre la fenêtre de Tobias et me cache la vue de sa chambre.
J’écarquille les yeux et avance avec lenteur vers la vitre, quand mon front est presque collé dessus, j’aperçois un des montants de la fenêtre en bois en partie brisé. Qu’est-ce qui s’est passé ?…
Je baisse les yeux et cherche son pick-up mais je ne le vois nulle part dans la rue. Peut-être qu’il est au garage ? Peut-être qu’il est sorti ? peut-être qu’il…
– Il est parti.
Ma poitrine se creuse à la voix de ma mère derrière moi. Je ne l’ai pas entendu rentrer mais j’ai clairement entendu ce qu’elle vient de dire.
Tobias est parti.
– Où ? je prononce d’une voix éraillée.
– Je ne sais pas ma puce…
Je continue de fixer la rue en espérant voir apparaître son pick-up par magie, mais rien ne se passe.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Je l’entends soupirer dans mon dos à ma question et je me force à quitter la fenêtre pour la regarder. Elle a une couverture épaisse dans les bras et me sourit avec tristesse.
– Est-ce que tu es sûre de vouloir savoir ?
Je fais « oui » de la tête et elle s’assoit sur le lit en tapotant la place à côté d’elle pour que je la rejoigne. J’obéis et elle prend le temps de repousser quelques mèches de mes cheveux derrière l’oreille avant de parler.
– Il a… réagi très violemment à ton départ…
Venant de ma maman, cette phrase est un euphémisme. Ce qui me rend de plus en plus inquiète.
– C’est-à-dire ?
– Je ne connais pas tous les détails, ma puce, depuis ton départ nous ne parlons plus aux Millers… Judy est très malheureuse et Jonas…
Elle se tait un instant et soupire.
– Il a tout détruit. Sa chambre, sa guitare, son matériel de sono… il est devenu fou ma puce.
Une larme menace de franchir la barrière de mes paupières et je ferme les yeux pour la retenir.
– On l’entendait hurler, continue-t-elle, Ma chérie, il criait comme un animal blessé… quelques instants après il est parti en voiture et nous ne l’avons plus revu depuis. Janice m’a dit qu’il envoyait régulièrement des messages à ses parents, donc il est encore en vie, mais je n’en sais pas plus, mon cœur…
Je renifle pitoyablement en ouvrant mes yeux humides et les sèche d’un geste ferme. J’aurais pu avoir de ses nouvelles. Si j’avais répondu à un seul de ses appels, j’aurais pu savoir où il était, ce qu’il faisait… mais je me suis refermée comme une huître. Je n’ai pas le droit de pleurer. De toute façon je suis ici pour une seule et unique raison. Faire arrêter le tueur de Calista.
Le reste… je verrai plus tard.
– C’est pour moi ? je demande en désignant la couverture.
Elle sourit et me la tend.
– Oui, la température a chuté avec l’arrivée de la neige.
Je la prends en lui rendant son sourire et elle vient m’embrasser le front avant de quitter enfin la pièce.
Je reste un long moment à étudier le mur en face de moi sans bouger.
Avant de lui parler.
– Tu le savais ?
Je tourne le regard vers Calista, assise sur ma chaise de coiffeuse.
– Non Mi, répond-elle en secouant doucement la tête.
Je plisse les yeux en l’observant, peu certaine de croire ce qu’elle vient de dire, mais mon regard perçant la fait sourire.
– Je suis uniquement dans ta tête Mia. Je ne sais que ce que tu sais.
Je soupire. Évidemment qu’elle ne le savait pas. Je me laisse tomber sur le lit et fixe le plafond pendant de longues minutes. Je me repasse en tête ce que vient de dire ma mère.
– Je l’ai brisé, Cal…
– Je sais, Mi.
Elle ne dit rien de plus et je m’allonge plus confortablement dans le lit sans me changer. Il n’est pas loin de cinq heures du matin quand je réussis enfin à fermer les yeux.
OceanofPDF.com