Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 11 sur 54

Pages du PDF

Too Young

Chapitre 8

 

Mais pourquoi est-ce que j’ai pu accepter ça ?

Je me répète cette phrase en boucle en fixant le plafond de l’église d’un air suppliant en espérant que le Seigneur m’aidera à passer cette épreuve.

– Mais c’est long en fait, une messe… ronchonne Calista à côté de moi.

– Elle a commencé depuis quinze minutes seulement, je marmonne à voix basse.

Un « schhhhhh ! » exaspéré retentit dans notre dos et je réponds par un regard navré à la vieille dame que notre conversation indispose. Calista parle sans s’arrêter depuis le début et mes parents ont même décidé de s’éloigner de nous d’une place pour ne pas être gênés par le charabia incessant de mon amie.

– C’est quoi son problème, à la grenouille de bénitier ?

– Caaaaal… je chuchote en menace.

Mais elle ne m’écoute pas et se retourne vers la femme derrière nous.

– Vous devriez vous concentrer sur ce que dit le pasteur au lieu d’écouter notre conversation. Honte à vous !

Je ferme les yeux, le visage rouge de honte alors qu’un hoquet outré m’indique que Calista a réussi à choquer son interlocutrice. Je la force à se rasseoir normalement en lui plantant mes ongles dans la main.

– Tu me fais mal, Mi !

– Je te ferai bien plus si tu ne la fermes pas une bonne fois pour toutes ! je grince un peu plus fort.

Un raclement de gorge nous fait sursauter et je deviens livide quand je remarque que Jonas nous couve d’un regard insistant, depuis le lutrin.

– Pardon… j’articule silencieusement en guise d’excuses avant de fusiller Cal du regard.

– Oups, désolé Jonas, répond-elle, pas émue pour un sou d’avoir interrompu le déroulement de la messe.

Je m’enfonce un peu plus sur le banc en voyant les regards converger vers nous, et en me maudissant d’avoir laissé Calista assister à la messe. Je pince les lèvres en balayant des yeux les personnes autour de nous alors que le pasteur reprend sa lecture, et je sursaute légèrement en voyant Tobias me regarder depuis le premier rang, visiblement amusé par la situation. Il ne reste pas longtemps et se retourne afin d’écouter son père officier, mais je sens le rouge me monter aux joues. J’ai l’impression d’avoir été surprise en pleine bêtise par un adulte, alors que c’est moi qui suis censée être plus âgée.

Je respire profondément pour me calmer et écoute d’une oreille distraite le sermon, tout en jetant régulièrement un coup d’œil vers ma droite. Je n’aperçois que son profil, et la croix noire tatouée sur le côté de son cou.

– Arrête de le dévorer du regard…

– Je ne le dévore pas du regard ! je chuchote à Calista alors qu’elle me fixe, peu convaincue.

– Mia… tes yeux crient « braguette » quand tu le vois… répond-elle à voix basse.

Je l’en remercie mentalement, mais manque de bol pour moi, un visage outré se retourne depuis le banc devant nous.

– Vous n’avez pas honte ?

– Oh ça va, Martha, tu ne vas pas me faire croire que Willy et Joan sont issus de l’Immaculée Conception, non ? répond mon amie en levant le menton vers elle.

– Oh pitié mon Dieu, faites-moi mourir ici… je murmure, mortifiée par le tour que prend cette conversation.

– Bah au moins, on sera sur place pour l’enterrement.

– Calista, tais-toi, s’il te plaît…

– Jamais, chérie.

Je soupire de désespoir quand Jonas prononce soudainement un prénom qui me fait sortir de mon apitoiement.

– Et maintenant, je vais profiter de la présence de mon fils et de son don pour chanter les louanges du Christ. Viens mon garçon.

La chapelle redevient silencieuse. Ce qui n’est pas très compliqué étant donné qu’il n’y avait que Calista qui parlait, et les visages sont tous dirigés vers Tobias qui se lève et s’installe sur une chaise avec sa guitare. Son père vient poser un micro sur pied devant lui, et le règle à sa taille alors que son fils remonte les manches de sa chemise. Une chemise blanche toute simple, mais terriblement bien ajustée sur sa taille étroite. Il sort un tube en métal de sa poche et vérifie les cordes de sa guitare, prend le temps de serrer quelques vis sur le manche avant de se racler la gorge. Je réalise que je retiens mon souffle, comme le reste de l’assemblée. Je l’ai déjà entendu chanter mais c’était il y a cinq jours, et même si j’ai tendu l’oreille le soir en rentrant, je ne l’ai jamais entendu depuis sa chambre. D’ailleurs, je ne l’ai pas encore aperçu depuis ma fenêtre, de son côté, la lumière est constamment éteinte. J’ai cru comprendre par l’intermédiaire de ma mère, qui a discuté avec Judy, qu’il a passé pas mal de temps en dehors de chez lui pour aller voir ses anciens amis de collège. Ce qui n’est pas plus mal, au moins je ne panique pas à l’idée de tomber sur lui en rentrant dans ma chambre s’il considère sa maison comme un hôtel. Je faisais pareil à son âge.

Et merde, je viens de me prendre dix ans dans la figure en disant ça…

– Bonjour, je vais déroger à la règle habituelle et vous chanter une chanson de Kelly Joe Phelps qui s’intitule « Down to the praying ground », annonce-t-il de sa voix grave.

Il ferme ensuite les yeux et commence à gratter les cordes de sa Gibson en jouant avec le tube en métal sur le manche, puis accélère et de garde le même rythme. Je suis séduite par sa façon de jouer, on dirait un blues un peu rétro, ce qui change des chants de messe habituels. Puis sa voix légèrement rocailleuse résonne dans le bâtiment et je sens les cheveux de ma nuque se hérisser.

« So many years, dead on a hollow road

Dirty old blood runnin’ through my veins

(Il y a tant d’années, mort sur une route vide

Un vieux sang taché coulant dans mes veines)

Makin’ all kind of weird decisions

To cut all the light from the sky

(Faisant toutes sortes de décisions étranges

Pour bloquer la lumière venant du ciel)

Seeing change as my knees are fallin’

Down to the praying ground

(Voyant du changement alors que je tombais à genoux Sur le sol de la prière)

Holy might has grabbed hold of my soul for God

(La puissance sacrée a saisi mon âme pour Dieu) »

Je pousse un gémissement étouffé quand Calista plante ses ongles dans mon bras en l’observant, la bouche grande ouverte.

– Putain, j’avais oublié à quel point il était bandant quand il chantait…

– Cal, putain ! je grince de nouveau en réalisant qu’elle n’a pas parlé à voix basse.

– Déstresse, regarde, plus personne ne fait attention à nous, ils sont tous en train de l’admirer. Surtout les femmes.

– Quoi ?

Je tourne le visage vers les bancs et je réalise, éberluée, qu’effectivement toutes les femmes et filles présentes dans l’assemblée le dévorent du regard. Ahurissant… je refais face à Tobias, encore sonnée de le voir aussi magnétique. Il ne me fascine pas seulement moi, mais chacune des représentantes du sexe féminin ici.

« Lord forgive me… Lord have mercy

(Seigneur pardonne moi… Seigneur, aie pitié) »

– Qu’est-ce que je te disais ? Un aimant à chattes, reprend Calista.

Martha sursaute devant nous et je file un coup de coude à mon amie.

– Arrête tes conneries, bordel !

Elle se contente de me dévisager, horrifiée.

– Mia Anderson… des gros mots ? Dans une église ?

Je plisse les yeux à son intention alors qu’elle sourit comme le chat d’Alice au pays des merveilles.

– Il te fait plus d’effet que ce que je pensais, dis-moi… ajoute-t-elle d’une voix malicieuse.

– Il ne me fait pas d’effet… je marmonne, fatiguée de devoir me justifier.

– À d’autres, Mi !

– Sérieusement Cal, je le connais depuis qu’il est enfant. C’est comme si c’était mon petit frère, OK ? Alors tais-toi.

– Tu vas me faire croire que c’est presque maternel ce qu’il te déclenche dans la culotte ?

– Tu as mis « maternel » et « culotte » dans la même phrase ?

– Oui.

– C’est dégueulasse…

– Tu n’as pas répondu.

– Oui, c’est « maternel » ! je rétorque, presque énervée. Tu es contente ? On peut arrêter maintenant ?

Elle se renfrogne et secoue la tête en regardant autour d’elle. Je profite de ce silence inespéré pour écouter Tobias chanter. Sa voix un peu cassée captive toutes les personnes ici présentes alors que Jonas et Judy le couvent d’un regard fier.

– Tu me diras, c’est aussi maternel pour les autres femmes… reprend soudain Calista en chuchotant.

Je la regarde sans comprendre, les sourcils froncés.

– Pourquoi tu dis ça ?

Elle me sourit malicieusement et je regarde de nouveau Tobias, qui semble finir sa chanson parce qu’il ne chante plus et enchaîne les notes compliquées et rapides à la guitare. Mais Calista me prend de court en parlant enfin :

– Elles ont clairement toutes envie de lui donner le sein.

J’éclate de rire par le nez, et malgré mes tentatives pour le cacher, il explose presque dans le silence religieux qui nous entoure, attirant tous les regards sur nous alors que je me retiens de partir en fou rire, suivie par Calista. Vous savez, ces fous rires qui deviennent quasiment impossibles à réprimer juste parce que vous savez que vous n’avez pas le droit de laisser libre cours à votre hilarité.

Je suis donc en train de contracter tous mes abdominaux dans l’espoir vain de me calmer, mais le fait que Calista soit également morte de rire rend la tâche extrêmement compliquée. J’en pleure presque quand je réussis enfin à diminuer les spasmes qui secouent mes épaules en regardant le pasteur d’un air désolé. Il se contente de soupirer et je me mords la lèvre inférieure, le visage rouge en détournant les yeux. Je surprends alors ceux de Tobias, vissés sur moi. Il ne semble pas vexé et secoue gentiment la tête à mon intention. Je crispe un sourire et tends la paume de ma main gauche devant moi avant de venir la frapper avec mon autre main en signe de pénitence. Il hausse un sourcil amusé à mon geste et je me sens rougir de nouveau.

Ça va Mia, ce n’était qu’un petit geste innocent, enfin… et je parle de mon geste à moi, pas du sien. Ni du clin d’œil qui accompagne le sourire qu’il m’adresse avant de poser sa guitare et de reprendre sa place sur le banc au premier rang. Je déglutis difficilement et baisse les yeux sur mes mains légèrement tremblantes. Je les glisse entre mes cuisses pour tenter de cacher mon trouble jusqu’à ce que Calista se penche sur moi et vienne chuchoter dans mon oreille.

– Changement de programme, ce n’est plus lui qui attire tous les regards…

Je relève un visage interloqué vers elle.

– C’est toi, ma chérie. Et ils ne sont pas aussi bienveillants… explique-t-elle.

Je fronce les sourcils et regarde autour de moi. Je retiens de justesse un hoquet quand je vois Roselyne Jiggins me fusiller du regard avant de tourner dédaigneusement les yeux. Je balaie un peu plus la salle et croise de nouveau quelques regards furieux qui me laissent sur les fesses.

– Mais qu’est-ce qui leur prend ? je murmure, effarée.

Calista me sourit et prend gentiment ma main.

– Chérie, tu as attiré l’attention du plus beau mec de la pièce.

– Mais je le connais depuis des années !

– Je sais Mi… Mais elles ne sont pas idiotes.

J’écarquille de nouveau les yeux. Je ne vois vraiment pas où elle veut en venir.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle prend le temps de regarder autour d’elle, de fixer le profil de Tobias alors qu’il tourne de nouveau légèrement la tête vers moi avant de reprendre sa place, puis me fait face.

– Elles savent pertinemment qu’elles n’ont aucune chance contre toi.

OceanofPDF.com