Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 47 sur 54

Pages du PDF

Too Young

Chapitre 44

 

Je reste assise dans le camion de l’ambulance alors qu’un médecin finit de m’examiner et qu’un officier prend ma déposition.

Ils étaient là.

Ils sont entrés parce qu’ils m’ont entendu crier.

Si Calista ne m’avait pas encouragée à le faire, je serais peut-être morte à deux pas des forces de l’ordre.

J’essaie d’éviter les regards curieux des gens amassés tout autour des cordons de sécurité, et surtout ceux d’Helen et Norman. Je me blinde pour ne pas entendre les pleurs d’Helen alors que Gerald est poussé de force dans la voiture de patrouille. Mais ses hurlements me déchirent le cœur.

J’ai privé une nouvelle fois une mère de son enfant…

– Arrête ça Mia.

Je regarde Morgan assis à côté de moi. Il ne m’a pas quitté tandis que Derreck hurlait sur les policiers et menaçait de les poursuivre en justice, eux et tout l’État.

– Plus…

Je m’interromps pour tousser une nouvelle fois avant de réussir à parler.

– Facile à… dire…

Ma voix est totalement cassée, ma gorge est meurtrie et couverte de bleus, mais je suis vivante.

– Vous allez devoir rester en observation pendant plusieurs heures avant de pouvoir rentrer chez vous, m’informe l’infirmier. On vous emmène à l’hôpital pour un bilan plus complet.

– Mes parents… je prononce d’une voix raque.

– Je m’occupe d’eux, Derreck les a appelés ils ne vont plus tarder.

Je souris faiblement à Morgan alors que l’ambulancier m’invite à m’allonger sur le brancard, me pose une minerve qui m’immobilise complètement, puis serre les sangles autour de moi. Je suis en train d’être montée dans le véhicule quand une voix affolée retentit.

– MIA !!

Je reconnais la voix de ma mère et les larmes jaillissent de mes yeux quand elle grimpe dans l’ambulance sans même demander l’autorisation.

– Madame, vous ne pouvez p…

– C’EST MA FILLE !

Je tremble de plus belle quand son visage inondé de larmes se penche au-dessus de moi, et que je sens ses mains glacées saisir la mienne.

– Maman… je murmure en la voyant pleurer.

– Je suis là mon cœur, je suis là…

J’entends vaguement un ambulancier prévenir mon père qu’une seule personne est admise en accompagnant et je cherche à relever le visage vers lui mais la minerve m’en empêche.

– Je te rejoins à l’hôpital Sarah !

Ma mère lui fait un vague signe de la main mais son attention est entièrement tournée vers moi. Les portes se ferment et l’ambulance démarre, sirènes hurlantes alors que ma mère ne me lâche pas une seule fois, qu’elle ne me quitte pas une seule seconde des yeux.

Et je fais pareil en serrant sa main de toutes mes forces.

***

– Très bien, vous pouvez sortir à condition de me signer une décharge.

Je trépigne de contentement quand le médecin m’accorde enfin son sésame pour quitter l’hôpital le lendemain matin. J’ai passé vingt-quatre heures ici et je n’en peux plus. J’ai un traumatisme des cervicales ainsi que des bleus sur le cou suite à ma strangulation, mais mis à part une voix éraillée, je m’en sors extrêmement bien. De façon même miraculeuse si j’en crois le médecin de garde. Je n’ai aucune lésion cérébrale, ni séquelles de mon manque d’oxygène.

Je n’en reviens pas moi-même…

Mes parents ne m’ont pas quitté et Derreck et Morgan se sont relayés pour leur apporter de quoi manger ou boire. Gerald a également avoué le meurtre de Calista au bout de quelques heures de garde à vue. Selon le poste de police, aucune charge ne sera retenue contre moi malgré mon entrée chez eux. En ayant utilisé la clef je n’ai pas commis d’effraction, mais j’aurais pu être poursuivie pour entrave à la justice dans le cadre d’une enquête. Heureusement pour moi Derreck est monté au garde à vous immédiatement après que le policier a osé prononcer les mots « poursuite judiciaire » et a menacé de poursuivre le poste de police pour avoir délibérément écarté et ignoré des éléments de force probante. Notamment la possible présence de Gerald au bar, corroborée par les jumelles qui l’ont reconnu en venant faire une déposition au poste hier après avoir pris connaissance de son arrestation et de mon agression.

Je n’ai pas pu les voir ni les remercier, je suis coincée dans cette chambre aseptisée depuis plusieurs heures alors que je ne rêve que d’une chose.

Le retrouver.

Lors de ma perte de conscience à cause du manque d’oxygène, je me souviens de l’avoir vu. Même s’il m’a fallu plusieurs heures pour m’en souvenir, comme un vieux film qui passe au ralenti. J’étais sur le point de mourir et la seule chose à laquelle j’ai pensé, c’était à lui. À lui seul.

Je me sens légèrement coupable de ne pas avoir pensé à mes parents mais je crois que mon inconscient m’a poussé à penser à la raison principale qui aurait pu me pousser à me battre pour survivre. Ou alors c’est Calista ?

Je n’en sais rien… Elle n’est pas revenue depuis l’arrivée des policiers et je panique légèrement de ne plus jamais la revoir. Je ne suis pas encore prête à la quitter. Pas totalement.

Pas encore…

– Je prépare les papiers et vous pourrez rentrer chez vous.

Ma mère sourit et remercie le docteur alors qu’il sort de la chambre, me laissant seule avec eux, Derreck et Morgan.

– Tu es une battante Mia.

Je souris à mon ancien compagnon et descends avec précaution du lit pour attraper mes vêtements et rejoindre la salle de bains. Ma mère m’accompagne et m’aide à m’habiller, avec la minerve c’est un peu plus compliqué que prévu mais je ne me plains pas. Je suis en vie.

Une heure plus tard mes parents se garent enfin devant chez eux, suivis par la voiture de location conduite par Morgan. Mais alors que tout le monde sort je reste assise, à fixer devant moi. À fixer sa maison.

– Mia ?

J’inspire profondément avant de me tourner du mieux que je peux vers ma mère.

– Je ne rentre pas avec vous. Pas maintenant.

Je n’ai pas besoin d’expliquer, elle jette un rapide regard vers la maison des Millers et hoche la tête en signe de compréhension.

Je lui en suis reconnaissante. Je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangée et ça me terrifie. Je sais qu’ils sont au courant, la ville entière l’est. Le porche de mes parents est jonché de plats préparés par les voisins. Je ne sais pas vraiment si ça provient d’une sincère envie d’aider ou juste pour glaner des détails en plus. Mais je m’en fous. J’ai décidé de ne plus y prêter attention.

« Il était temps » me dirait Cal.

Elle me manque, je m’étais habituée à la voir de temps en temps venir me parler. Venir me rappeler à quel point c’était bon de l’avoir près de moi.

Mais là il est temps de récupérer l’autre personne qui me manque, celle qui est encore en vie et que j’ai délibérément poussée hors de la mienne.

Je sors du véhicule, aidée par Morgan et marche d’un pas lent vers la maison des voisins. Les trottoirs sont encore couverts de neige et je sais que Derreck et Morgan me suivent de près pour pallier toute possible glissade qui empirerait mes blessures.

Arrivée devant leur porte d’entrée je suis prise de tremblements incontrôlés. Il me faut une bonne minute à inspirer en profondeur pour me calmer suffisamment, assez pour me permettre d’appuyer sur la sonnette.

C’est Anna qui m’ouvre et ses yeux s’écarquillent en me voyant.

– Mia !

Elle me saute au cou et je perds l’équilibre, rapidement retenue par mes anges gardiens. Mais son effusion me fait chaud au cœur et je la serre contre moi. Abbie accourt aussitôt pour se joindre au câlin général et j’éclate de rire, touchée par leur affection.

– Tu nous as fait peur, murmure Abbie contre mon cou.

– Je suis vivante.

– De peu ! contrecarre Anna.

Elles me libèrent enfin et je souris en leur passant une main dans les cheveux.

Elles ont tellement grandi, c’est incroyable. Je les ai connues bébés et là ce sont deux magnifiques jeunes femmes qui me font face.

– Vous n’êtes pas en cours ?

– Année sabbatique, me répond Abbie. Les cours devaient reprendre mi-octobre mais avec tout ce qui s’est passé…

Je suis sur le point d’en savoir plus quand Judy surgit derrière elle, rapidement rejointe par Jonas. Mon ventre se serre, autant le pasteur me regarde avec douceur, autant sa femme me fusille du regard.

– Mia, nous sommes heureux de te savoir en vie, commence-t-il.

J’acquiesce lentement et le silence s’installe ensuite. Je suis clairement mal à l’aise, nous le sommes tous. Les jumelles ne disent plus rien et regardent avec anxiété leur mère tandis que Jonas se gratte l’arrière du crâne, gêné par le silence de sa femme. C’est ridicule, toute cette situation est ridicule. S’il y a bien une chose que j’ai apprise de Calista, et surtout depuis que j’ai échappé à la mort, c’est que je ne dois pas m’embarrasser de faux-semblant. Alors je vais droit au but.

– Où est-il ? J’ai besoin de lui parler.

J’ai clairement mis les pieds dans le plat et ma question provoque une mine furieuse chez Judy.

– Comment oses-tu…

– Judy… soupire Jonas.

– Tu n’as aucun droit de savoir où il est !

– Maman ! s’exclament les jumelles en cœur, choquées de la voir s’énerver contre moi.

Mais elle en a le droit. Je le mérite, j’ai brisé le cœur de son fils. À sa place je ferais pareil.

– Je sais que je n’ai aucun droit, je reprends calmement, mais j’ai besoin de lui parler.

Je ne lâche rien et ma sérénité achève de la faire sortir de ses gonds.

– Tu ne sauras rien ! RIEN ! hurle-t-elle en avançant d’un pas menaçant vers moi.

Je ne bouge pas mais Derreck s’interpose alors que Jonas retient sa femme.

– Je te faisais confiance ! je t’avais confié mon fils parce que je te faisais confiance !

Je la laisse crier et déverser sa colère en repoussant Derreck.

– Je n’arrive pas à croire que tu aies osé t’en prendre à lui ! il était à peine rentré que tu lui sautais dessus comme une prédatrice !

– Vous croyez que je lui ai sauté dessus ? je m’offusque enfin. La vérité est tellement loin de ce que vous imaginez… J’ai lutté contre ça, contre ce qui se passait entre nous…

– Pas très longtemps apparemment !

Je me retiens de lui dire que c’est Tobias qui a tout fait pour me pousser dans ses bras, je ne ferais qu’envenimer la situation. Et comme elle l’a dit, je n’ai pas lutté si longtemps que ça…

Je suis sur le point d’abandonner quand une cinquième voix Miller nous surprend tous.

– C’est lui qui la voulait.

Judy s’immobilise instantanément et se tourne avec rapidité vers Jake derrière elle.

– Ne te mêle pas de ça Jake, ce sont des histoires d’adultes, le prévient Jonas.

– Je dis juste la vérité. Il l’a dit lui-même, Mia est celle dont il a toujours « rêvé ». Il croyait que je n’écoutais pas ce jour-là…

Un silence stupéfait suit sa déclaration.

– De quoi est-ce que tu parles ? j’ose demander.

Il me sourit à peine avant de répondre.

– Quand on est venu acheter de l’huile dans ton magasin, après il est allé chercher quelque chose chez ton amie, celle qui est morte.

Il parle du billet pour le Burning Man que Calista lui a vendu. Ou plutôt gracieusement donné.

– J’étais dans la voiture en train de jouer sur mon téléphone quand ils ont parlé sur le trottoir. Ils pensaient que je n’entendais pas mais moi j’ai tout entendu. Elle lui avait demandé pourquoi il faisait ça, et il avait souri avant de dire qu’il n’allait pas rater une occasion de se rapprocher de celle dont il a toujours rêvé. Ça avait fait rire ta copine.

Je manque de fondre en larmes en imaginant le rire de Calista.

– Quand il était revenu dans la voiture je lui avais dit que je comptais bien t’épouser un jour, juste pour me moquer de lui, reprend-il en rougissant.

Je souris en repensant à sa demande innocente dans le magasin. Même si à douze ans passés, connaissant ce que faisait son frère à ce moment-là, je me doute qu’elle n’était pas si innocente que ça.

– Mais il m’a claqué l’arrière de la tête en disant qu’il t’épouserait avant moi. Même qu’il a refusé de rejoindre ses copains en tournée quelques jours plus tard parce qu’il « approchait du but ». C’est ce qu’il a dit au téléphone à son copain qui a un nom bizarre.

Damon !

Mon cerveau s’illumine en réalisant qu’il a sûrement rejoint la tournée des Mystical Lobsters. Mais bien sûr ! Quelle idiote, bon Dieu !

– Je… Je dois y aller… Pardon pour le dérangement !

Je m’éloigne précipitamment de la porte d’entrée et repars d’un pas rapide vers la voiture de location en tapant frénétiquement sur mon téléphone. Quand je tombe sur leur site internet ainsi que sur les dates de tournée, je manque de pleurer de soulagement. Je sais où il est !

Ils jouent ce soir à Henderson dans le Nevada. Après un rapide coup d’œil sur la carte je vois que c’est à côté de Las Vegas, donc à cinq heures et quelques de route. Il est presque quatorze heures, si je pars maintenant j’arriverai à temps pour le concert.

– On peut savoir ce que tu fais ? demande Derreck en me suivant.

– Je pars dans le Nevada. Donne-moi les clefs.

Ma réponse lui fait écarquiller les yeux et il se recule alors que je tends le bras vers lui.

– Hors de question !

Je m’impatiente en lui faisant les gros yeux.

– Si je n’y vais pas avec ta voiture, j’irai avec une autre !

– Tu es tarée Mia, tu sors à peine de l’hôpital !

– Je dois y aller !

– Mais qu’est-ce qu’il y a dans ce foutu Nevada pour que tu prennes le risque de conduire après une agression ? tu as failli mourir merde !

Je suis sur le point de répondre quand Morgan me devance.

– Derreck… Sérieusement ? Il est là-bas, ricane-t-il en penchant la tête vers son compagnon.

– Non mais tu es sérieuse ? tu vas te taper presque six heures de route pour le rejoindre ?

Je suis effarée de le voir aussi peu compréhensif.

– J’ai bien fait cinq heures d’avion pour faire coffrer le meurtrier de Calista ! Avec toi si je me rappelle bien !

– Et tu as failli y passer !

– Je suis VIVANTE, MERDE ! Et majeure ! Si je veux aller dans ce putain de Nevada pour le rejoindre, personne ne m’en empêchera, pas même toi !

– Ni moi, renchérit Morgan avec calme.

La réflexion de son compagnon le prend par surprise et il le regarde avec effarement.

– Je suis le seul à être raisonnable ici ou quoi ?

– Non, mais tu seras le seul à rester ici si tu continues, lui répond Morgan ; je conduis, rajoute-t-il à mon intention avec un clin d’œil.

Je lui sauterais au cou si je pouvais ! Derreck nous dévisage comme deux fous alors qu’il se poste à côté de moi en soutien.

– Je… je… merde !

Je sursaute en l’entendant jurer.

– Vous faites chier putain !

Mon cœur bat plus vite quand je comprends. Et Morgan aussi parce qu’il me donne un discret coup de coude en souriant. Derreck s’énerve toujours avant de lâcher le morceau, et nous le savons aussi bien l’un que l’autre.

– La voiture est à mon nom, alors je conduis ! et on part maintenant !

Je me jette dans ses bras en murmurant « merci » un nombre incalculable de fois avant d’aller prévenir mes parents. Ils ne sont pas enchantés mais se rassurent en me sachant avec Derreck et Morgan. Quinze minutes plus tard, après avoir pris quelques affaires de rechange, je m’installe sur la banquette arrière, prête à partir.

– On ne s’arrête pas, à part pour mettre de l’essence, alors n’essaie même pas de demander une pause pipi ! me menace Derreck depuis le siège conducteur.

Je rigole et lui fais un clin d’œil en m’attachant au milieu de la banquette.

– Chef, oui chef !

Ma petite pique lui arrache un soupir qui s’apparente plus à un grognement et j’entends Morgan rire depuis le siège avant.

– Et c’est la dernière fois que vous vous liguez tous les deux contre m…

Il ne finit pas sa phrase que les portes arrière s’ouvrent de chaque côté. J’ouvre de grands yeux en voyant les jumelles s’engouffrer dans la voiture et fermer derrière elle. Derreck et Morgan en sont tout aussi sonnés. Elles s’attachent comme si de rien n’était et regardent ensuite le chauffeur.

– On y va ? demande Anna.

– On n’est pas arrivés si on fait du surplace comme ça ! renchérit Abbie.

– C’est quoi ce bordel ? murmure Derreck.

– Ben quoi ? On vient avec vous !

– On ne raterait ça pour rien au monde !

Je suis stupéfaite de les voir aussi souriantes de chaque côté.

– Mais comment… ? je demande, stupéfaite.

– On vous a entendus depuis le salon, m’explique Anna.

– On avait peut-être un peu ouvert la fenêtre pour mieux entendre… confesse ensuite Abbie.

– Oh non, certainement pas ! rugit Derreck.

– Du calme, Ken, on a dix-huit ans toutes les deux donc tu ne risques rien si tu sors de l’état avec nous, le rassure Abbie.

– Et nos parents au courant ! rajoute Anna.

– Enfin dès qu’ils auront trouvé le mot… chuchote Abbie à mon intention.

Je manque d’éclater de rire mais je me retiens. Morgan semble avoir entendu car je vois ses épaules tressauter devant moi.

– Mia ! m’interpelle Derreck en recherche de soutien.

– Tu les as entendues, elles sont majeures. Et on perd du temps à discuter. Autant les emmener avec nous !

– Je vote pour ! me soutient Morgan.

Derreck devient tellement rouge que je crois qu’il va finir par s’étouffer à force de nous voir nous liguer contre lui. Il nous fixe l’un après l’autre avant de soupirer, vaincu.

– Vous allez me tuer… si jamais leurs parents me font un procès vous aurez intérêt à témoigner pour moi !

Et sur cette dernière phrase il démarre sous les acclamations des jumelles. Je lui souris dans le rétroviseur intérieur et il me fusille du regard, mais j’aperçois l’esquisse d’un sourire sur le coin de ses lèvres.

Je suis quand même soulagée en quittant la ville, et en sachant que je ne suis pas seule à aller au fin fond du Nevada pour aller chercher l’homme de ma vie.

Même si je l’aurais fait.

À genoux s’il l’avait fallu.

OceanofPDF.com