Too Young
Chapitre 14
– OK ? c’est quoi ton problème, Mi ?
Je quitte la scène des yeux et me tourne vers Calista à côté de moi. C’est la soirée caritative organisée par sa mère et Judy Miller et elle a réussi à m’y traîner de force avec mes parents. Toute la ville est là pour recueillir des fonds destinés à l’association Noah Miller. Mais il fait une chaleur de dingue dans la salle des fêtes en cette mi-août et malgré ma légère robe d’été jaune, je me sens moite et collante.
Et encore plus depuis que je sais que Tobias a un piercing… en bas.
Je suis complètement déboussolée, je n’arrive plus à superposer l’image du jeune Tobias avec celui que je découvre au fur et à mesure. C’est comme si je le découvrais pour la première fois, il me surprend continuellement. Je me surprends aussi, je viens tous les dimanches à la messe pour l’écouter chanter et j’attendais avec impatience nos sessions footing, même si j’ai prétexté une légère blessure à la cheville pour ne pas faire ceux des deux dernières semaines. Pour être honnête il me fait trop d’effet. Tellement d’effet que je suis terrifiée.
Terrifiée parce que je me fustige mentalement en me rappelant qu’il est plus jeune que moi, que nos familles se connaissent depuis longtemps, et surtout parce que je suis perdue. Je nage en eaux troubles depuis ma séparation. J’ai l’impression d’être rouillée. Je ne sais plus exactement comment réagir, interagir avec lui.
Je ne sais pas quel camp choisir. Amie ? Grande sœur ? ou beaucoup plus que ça…
Bon, soyons honnête, je sais quel camp je veux choisir, mais je ne sais pas lequel je devrais choisir. Et ça me rend folle.
– Lequel exactement ? je réponds enfin à mon amie. Parce que ces derniers mois j’ai réussi à accumuler pas mal de pots cassés…
Elle me fixe sans broncher.
– Avec le beau gosse tatoué qui te regarde comme une friandise humaine ?
J’ouvre la bouche pour répondre mais je me ravise. Calista est beaucoup trop perspicace et elle devinera très vite que je fantasme constamment sur Tobias. En plus elle m’a fait une remarque en me voyant arriver. J’ai choisi ma robe préférée, à bretelles fines et décolleté cœur, elle se noue en ruban dans le dos et laisse peu de place à l’imagination. Même si elle reste sage, comme le dit si bien mon amie « il suffit d’un simple geste pour transformer le tout en film interdit aux moins de seize ans ».
Je sais que je l’ai choisie pour lui, pour lui plaire. Je ne suis pas stupide. J’avais envie qu’il me regarde. Qu’il m’admire. Et pourtant je n’ai pas osé le regarder une seule fois depuis que je suis arrivée ici. J’entends Calista se racler la gorge et je réalise qu’elle attend une réponse à sa question. Je lève mon verre pour boire une gorgée de punch.
– Il n’y a aucun problème, je réponds platement.
Mais je ne dois pas avoir l’air si sûre de moi, parce qu’elle plisse les yeux et fait une moue qui signifie clairement « tu veux faire croire ça à qui ? ».
– Donc je suis en train de rêver la tension sexuelle qui émane entre vous ?
Je m’étouffe dans mon verre et je crache une bonne partie de la gorgée que je venais d’enfourner. Génial. Du punch à la bave.
Merveilleux.
– Il n’y a aucune tension sexuelle entre nous, Cal.
– Si.
– Non !
– Si !
– NON !
Putain, on dirait deux gamines totalement hystériques. Cal vient d’ailleurs me pincer le bras.
– Ouch ! Mais t’es folle ou quoi !
– SI MI !
– NON CAL !
– SI MI !
– Aïe ! Mais arrête de me pincer bordel !
– Je te pincerai jusqu’à ce que tu avoues !
Elle recommence et je suis obligée de poser mon verre pour contre-attaquer en la pinçant à son tour aux hanches. Elle éclate de rire et je la rejoins rapidement en continuant à nous chamailler. Des pincements, nous passons chatouilles, puis aux tapes sur la tête, jusqu’à quasiment finir en clef de bras, totalement hilares.
– Tout va bien les filles ?
Je relève la tête, à moitié coincée sous l’aisselle de Calista, et aperçois les visages éberlués de mes parents à travers mes mèches folles. Nous nous figeons immédiatement, un regard innocent plaqué sur le visage.
– Tout va très bien, pourquoi ?
– Bonsoir monsieur et madame Anderson ! chantonne Calista en resserrant sa prise sur mon cou.
J’en profite pour la pincer méchamment, et discrètement, aux fesses et elle se tend sans pour autant réagir, ce qui me fait sourire jusqu’aux oreilles Mon père hausse les sourcils et prend le bras de ma mère pour l’éloigner tranquillement comme si cet évènement était tout à fait normal.
– Elles ont trente ans mais j’ai l’impression de les voir à douze ans… marmonne-t-elle en s’éloignant.
Je reste figée un instant avant d’éclater de rire avec Cal. Quand elle me libère enfin, je passe un bon moment à remettre de l’ordre dans mes cheveux avant de récupérer mon verre.
– Sérieux Cal, on devrait arrêter un jour.
Elle me regarde, horrifiée.
– Et quoi ? Devenir « responsable » ?
J’éclate de rire à sa suggestion. Calista ne sera JAMAIS responsable, elle est bien trop volatile pour ça. On ne sait jamais ce qu’elle va faire ou dire, et ce que j’aime par-dessus tout c’est qu’elle assume totalement tout ce qu’elle fait sans se soucier des conséquences ou du regard des autres. Une qualité que je ne connais pas…
– Bon, plus sérieusement Mia, je te jure Tobias va foutre le feu à la salle s’il continue à te regarder comme s’il allait te bouffer la chatte.
Je recrache de nouveau une gorgée de punch.
– Putain Cal, évite de sortir des conneries à chaque fois que je bois !
– Je ne fais que soulever un fait.
– Tu racontes n’importe quoi, il regarde tout le monde comme ça.
C’est vrai que Tobias a un regard pénétrant.
OK. Mauvais choix de mots dans son cas.
– C’est faux, chérie, et tu le sais aussi bien que moi.
Je lui fais les gros yeux mais elle ne répond pas tout de suite et me désigne un point de l’autre côté de la piste de danse.
– Il ne fait que te mater depuis tout à l’heure.
Je suis la direction de son doigt bien malgré moi et je surprends le regarde Tobias sur nous.
Enfin… sur moi.
J’en sursaute presque mais il ne flanche pas et continue de me fixer droit dans les yeux. Puis il sourit légèrement, lève sa bouteille de bière à mon intention et me fait un clin d’œil avant de regarder l’homme avec qui il discutait, sans honte ni gène de s’être fait surprendre. Je suis jalouse. Je n’ai pas autant d’assurance que lui.
– Sérieusement, Mi, regarde ce corps et ces yeux qui te crient « je vais te baiser comme le putain de Dieu du sexe que je suis, Mia Anderson ! »
Je rougis jusqu’aux oreilles à sa suggestion.
– Arrête de délirer, il est trop jeune pour moi de toute façon. J’ai trente ans.
Je viens de prononcer à voix haute une des raisons pour lesquelles Tobias ne sera jamais qu’un simple coup de cœur. Sans plus. Pour autant, je ne peux pas m’empêcher de le dévorer du regard alors qu’il lève sa bouteille pour boire une gorgée et expose son cou musclé et la croix noire tatouée sur le côté.
– Il a le droit de boire de l’alcool ? demande Calista.
– Il a vingt-deux ans, je grommelle, il est bien assez vieux.
– Ah ah !
Je ferme les yeux, dépitée.
Je viens de me faire prendre à mon propre jeu.
– Calista Jones, ça ne change rien au fait que j’ai trente ans.
– C’est dans ta tête ça Mia Anderson.
– Bizarrement c’est aussi écrit sur ma pièce d’identité…
Elle secoue l’air de sa main.
– Un détail ma chérie, si ça ne tenait qu’à moi, on serait toujours jeunes. Éternellement.
– « Foreveeeer youuuung » …, je chantonne, sérieuse, en souriant à moitié.
Elle sourit et reprend la suite du refrain avec moi.
– « I wannaaaa beee, foreveeeer youuuung ! »
Mais elle s’arrête en me laissant continuer sur ma lancée, une main tendue vers l’horizon comme si je m’adressais à un public imaginaire.
– « Do you really wanna b… »
Avant de poser brusquement la main sur ma bouche pour me faire taire.
– Bien, maintenant qu’on s’est mises d’accord sur le fait que l’âge n’est clairement pas un obstacle, tu vas me faire le plaisir d’aller bouger ton petit cul de l’autre côté de la salle pour aller le frotter sur le pénis sûrement déjà en érection du beau gosse tatoué qui crève d’envie de te prendre à quatre pattes en plein milieu de la piste de danse.
J’écarquille les yeux au fur et à mesure de son discours, tandis que des hoquets horrifiés s’élèvent derrière nous, je me dégage de sa main et tourne le visage avant d’apercevoir une mère cacher les oreilles de sa fille, et fusiller Calista du regard.
– Cal, bordel ! je grogne. Désolée, elle ne pensait pas ce qu’elle disait.
– Putain si ! me contredit-elle.
Elle se tourne même vers la mère horrifiée.
– Vous savez qu’un jour votre fille fera l’amour ? et elle en redemandera même !
Je lui file une savate sur la tête mais elle ne bouge pas d’un iota.
– Mais quelle horreur ! vous devriez avoir honte ! On s’en va chérie, viens ici !
Et tandis qu’elles s’éloignent d’un pas pressé, Calista parle d’une voix plus forte :
– Un jour quelqu’un d’autre viendra ! DANS SON COOORPS !
Je suis cramoisie, les gens autour de nous nous fixent d’un œil mauvais.
– Ou alors dans sa bouche, au choix.
Je cache mon visage dans ma main libre. Calista est ma meilleure amie, mais parfois elle est très, très, gênante.
– Putain Caaaaal…
Elle me fait face, les sourcils froncés.
– Je suis allée trop loin c’est ça ? La bouche et tout ?...
– Définitivement trop loin.
Elle semble peser le pour et le contre puis finit par sourire jusqu’aux oreilles en s’adressant à l’assemblée.
– Oups ! J’irai à confesse demain !
Plusieurs personnes s’offusquent puis quittent notre coin pour aller se réfugier de l’autre côté de la salle, et j’hésite presque à les accompagner.
– En parlant de « fesse » justement, regarde la jolie paire qui vient vers nous…
Je bondis et fixe d’un regard paniqué la sortie de la salle. Oh non, pas de Calista à côté de Tobias ! Elle serait capable de lancer un nombre incalculable de sous-entendus plus ou moins subtils ! Et surtout PEU subtils.
– Je vais prendre l’air ! j’annonce sans lui laisser le temps de répondre, et je file d’un pas rapide vers l’extérieur.
J’entends vaguement la voix de Tobias m’interpeller, mais je ne me retourne pas et sors pour aller avaler une grande bouffée d’air frais.
Je la recrache direct : il fait aussi chaud dehors que dedans. Bordel mais quelle fournaise de dingue !
Je m’éloigne vers le parc adjacent pour tenter de glaner un peu de frais venant de l’herbe et non pas la chaleur étouffante qui remonte du bitume. Après quelques pas, je m’immobilise, au calme, loin de la fête, mais assez près pour entendre les basses qui résonnent dans la salle et les bruits de rires et discussions qui l’entourent. Je soupire profondément en levant les yeux vers le ciel étoilé. J’ai toujours aimé faire ça, me rappeler que nous ne sommes qu’une infime partie de l’espace, et qu’il y a forcément quelque chose qui nous dépasse quelque part dans l’univers. Je ne dirais pas que je suis une fervente défenseuse de l’existence des OVNIS mais je pars du principe qu’il n’y a rien qui contredise leur existence, et qu’on ne sait pas tout ce qui nous entoure. J’espère d’ailleurs qu’il y a quelqu’un ailleurs, autant d’espace pour nous seuls, ce serait du gâchis.
Perdue dans mes pensées, je n’entends les bruits de pas qui crissent sur l’herbe dans mon dos qu’au dernier moment, et le duvet sur mon bras se hérisse. J’ai un flash en repensant à M. Playton qui me coince contre la porte de mon bureau et une peur panique me prend par surprise et me broie les entrailles.
– Besoin d’être seule ?
La tension qui venait de prendre vie dans mon corps se relâche d’un coup, pour laisser la place à une douce chaleur.
– Je peux partir si tu veux, reprend Tobias.
– Non… tu peux rester.
Il ne me fait pas peur. Du moins, il ne me fait plus peur… Ce qui est étrange quand on y pense. Plus de Creepy Tobie.
Je ne me retourne pas vers lui, et je continue de fixer la voûte étoilée au-dessus de nous. Ça m’avait manqué. À New York, les lumières et le bruit de la ville occultent le ciel. Le seul endroit où l’on pouvait regarder les étoiles, c’était Central Park. Mais si vous êtes de Manhattan, vous savez que personne ne s’aventure jamais dans Central Park de nuit. Du moins pas dans la partie nord, vers la 72e Rue, ça devient assez fréquenté, mais en dehors de ces endroits : je déconseille. Et encore plus en hiver. Bref, je n’avais plus trop le loisir de regarder les étoiles depuis un bon moment et je réalise brusquement que ce spectacle est toujours à couper le souffle.
– Tu es très belle ce soir.
Je retiens ma respiration. Est-ce que j’ai dit que les étoiles étaient à couper le souffle ? Le compliment de Tobias aussi… parce qu’il vient de me retourner l’estomac et je sens une nuée de picotements danser dans mon ventre fébrile.
– Merci, je souffle.
– Est-ce que j’ai le droit de trinquer avec la plus jolie fille de la ville ?
– Ça dépend, elle est venue ce soir ?
Il rit doucement et je sens sa main jouer avec une mèche de mes cheveux. Je frissonne sous sa caresse et ferme brièvement les yeux.
– Tu n’as décidément pas changé Mia…
– J’ai forcément changé. On change tous…
Surtout lui.
– Oui… Est-ce que je peux trinquer avec ma voisine à la place ?
Il n’a pas dit « avec mon ancienne baby-sitter », et pour une raison surprenante, ce choix de mot me ravit. Il ne met pas de barrière d’âge entre nous, et me considère simplement comme sa « voisine ». D’égal à égal.
Je souris lentement et je me retourne vers lui, mais je me crispe en réalisant qu’il est très, très, près de moi. À tel point que le poignet qui supporte mon verre touche son torse. Mais je ne cherche pas à reculer, parce que je me perds dans ses yeux verts. Il me regarde sous ses paupières à demi baissées et la sensation dans mon ventre s’amplifie.
– Tchin… je prononce d’une voix enrouée par l’émotion.
Il sourit et lève sa bouteille pour venir la frôler silencieusement contre mon verre. Oh mon Dieu… je ne sais pas pourquoi, mais le fait de ne pas l’entendre frapper distinctement le verre me rend encore plus chancelante. C’est comme s’il imitait un préliminaire langoureux.
Ma peau se met de nouveau à frémir quand sa main libre remonte le long de mon épaule nue, et qu’il se rapproche encore de moi, si bien qu’il emprisonne ma main et mon verre entre nous deux. Il la pose ensuite sagement sur ma hanche, et ma respiration s’accélère inexorablement alors qu’il ne parle plus. Encore un nouveau pas et nos hanches se touchent, alors que ses doigts se crispent légèrement sur le tissu de ma robe. Je sens la chaleur qui émane de son corps, de sa paume et je suis presque certaine d’avoir frôlé son bassin avec le mien. La simple pensée de cette partie de nos corps en contact me donne une brusque bouffée de chaleur et une sensation de… vide.
Sexuellement parlant. J’ai l’impression que mon bas-ventre se crispe sans résultat, et qu’il réclame quelque chose. N’importe quoi.
Tant que ça vient de l’homme en face de moi.
Une série d’images toutes plus obscènes que les autres défile dans ma tête, sa bouche, ses doigts, sa langue… et la partie de son corps qui s’approche dangereusement de celle qui est en train de réclamer son dû chez moi. Je sens mon buste se soulever de façon anarchique, et presser contre le sien et contre ma main prisonnière. Je sens même un léger souffle sur la peau en haut de mes cuisses quand je réalise qu’il serre tellement fort le tissu dans son poing qu’il en a relevé l’ourlet de ma robe de quelques centimètres.
Oh mon Dieu, je suis presque en train de me faire peloter par Tobias Miller… et je suis clairement en manque de sexe. Tellement en manque… la chaleur, la pression, la friction… tout cet ensemble de sensations grisantes qui rendent ma tête lourde et brumeuse. Ça va faire plusieurs mois que mon corps n’a pas joui et le spécimen en face de moi apparaît comme le moyen le plus efficacement dangereux pour me faire crier à m’en évanouir… Mes reins flambent à l’idée d’être nue sous son corps, et ses cuisses viennent appuyer contre les miennes alors que sa bouche se rapproche dangereusement de mon visage.
Et ses yeux… mon Dieu, ses yeux me parlent tellement que j’en chavire… je n’arrive plus à bouger, complètement hypnotisée par son regard pénétrant, par son corps qui vient de se rapprocher encore un peu plus, pas après pas, sans me quitter des yeux. À cet instant je le vois comme un prédateur qui paralyse sa proie. Parce que je suis à sa merci, prête à me faire dévorer…
Et pour être honnête : j’en meurs d’envie. Le mélange de ses yeux, de sa chaleur, de mon attirance pour lui, de mon envie de contact physique, tout ça se ligue contre ma raison et mes doutes pour me pousser à aller à sa rencontre et à briser définitivement la distance qui me sépare encore de l’assouvissement, que je devine être incomparable…
– MIAAAAAAAAA ! Tu es où, vieille fille prude ?
La voix de Calista me fait sursauter et je recule légèrement la tête. Nos bouches étaient sur le point de se poser l’une sur l’autre.
Mais qu’est-ce que je fais ? Je m’éclaircie la gorge pour tenter de remettre mes idées au clair mais Tobias ne s’écarte pas.
– MIA ! MIA MIA MIA MIA MIA MIA MIA MIA MIA MIAAAAA !
Je recule comme si j’avais le feu aux fesses. Ce qui n’est pas loin de la vérité. Mon corps entier se révulse contre ce mouvement et me crie de revenir à ma position initiale, mais mon esprit prend enfin le dessus et je baisse les yeux alors que Tobias me laisse m’éloigner de lui, la mâchoire contractée.
– J’y vais, sinon elle va réveiller tout le quartier… murmuré-je en le dépassant pour rejoindre Calista qui hurle avec les mains en porte-voix.
– MIAAA… Ah ben, t’es là, toi ! Qu’est-ce que tu faisa… Oh non.
Je la rejoins d’un pas rapide et fébrile, en fixant presque mes pieds, le cœur battant alors que ses épaules s’affaissent.
– Ne me dis pas que je viens d’interrompre quelque chose…
– Rien du tout, je marmonne en la dépassant pour foncer vers la salle.
Je n’ai plus les idées claires. J’ai besoin de me remettre le cerveau en place, parce que je crois que Tobias vient d’en griller une partie.
– Tu vas où ?
– Boire un truc plus fort ! je réponds sans me retourner mais en levant mon verre de punch.
Arrivée dans la salle, je me précipite vers la table des boissons pour me servir un grand verre de Tequila pure, que je bois en quelques gorgées, au point de me brûler la gorge. Bien. L’alcool a l’effet escompté et la sensation de feu qui irradie dans ma poitrine prend la place de celle qui irradiait depuis mes reins… Je ferme les yeux, le verre vide collé contre ma poitrine, en me fustigeant mentalement. Mon bras tremble et ma peau frémit toujours de la presque sensation de ses mains sur moi. Je ne sais pas combien de temps je passe à enchaîner les verres pour me punir de l’avoir presque embrassé, mais c’est finalement Calista qui m’empêche de boire le dernier, et l’avale à ma place.
– OK. Il s’est passé quoi dehors ?
– Rien du tout.
Si je le répète assez de fois, j’arriverai peut-être à m’en convaincre ? Non ?
Elle ne répond pas, se sert un nouveau verre, le boit aussi vite que moi avec ses prédécesseurs et me fixe longuement. Puis elle pose brutalement le verre et me tire sur la piste de danse, vers la table où se situe l’ordinateur qui joue la musique depuis le début de la soirée.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je nous donne une meilleure playlist. Tout sauf cette merde de country beaucoup trop vieillotte.
Elle clique sur plusieurs dossiers avant de sourire d’un air triomphal en lançant « Devil » de The Wandering Hearts.
– C’est une bonne idée ça comme titre de musique pendant une soirée caritative… je croasse d’une voix un peu pâteuse.
Elle ne répond pas et m’entraîne, toute souriante, sur un rock rendu approximatif par l’alcool. Je ne peux m’empêcher de sourire et de danser avec elle en exagérant tous les mouvements pour la suivre. Mais lors d’une pirouette, mon regard retrouve deux yeux verts qui me transpercent. Je me fige, quelque peu tanguante, pour lui rendre son regard, mal à l’aise. Il est adossé au mur et ne me quitte pas des yeux, les siens légèrement plissés. Je n’ignore pas que je l’ai allumé, d’une certaine façon, en restant immobile alors qu’il se rapprochait. Mais je ne suis pas la personne qui lui faut.
Je suis totalement larguée. Et perdue.
Je suis encore en pleine reconstruction.
Je déglutis et baisse les yeux avant de recommencer à danser avec Calista pour oublier l’épisode qui vient de se passer.
Si j’y arrive.
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