Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 40 sur 54

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Too Young

Chapitre 37

 

Deux semaines.

Il aura fallu deux semaines pour réussir à récupérer son corps. L’autopsie judiciaire, la demande administrative, les délais de réponse… l’enquête piétine, personne n’a vu Calista partir du bar, ni en compagnie de qui. Personne ne sait avec qui elle était. Personne ne sait pourquoi c’est tombé sur elle. Elle a été étranglée. Puis violée. Son corps sans vie a été retrouvé, abandonné sur le bas-côté d’une route, son beau visage figé pour l’éternité. J’ai fait un malaise puis une crise d’angoisse en apprenant ce qui lui était arrivé. Le légiste a certifié que les lésions au niveau de ses organes sexuels ont été faites post-mortem.

La ville entière a été traumatisée par ces annonces alors que je semble être la seule à avoir été soulagée qu’elle n’ait pas été violée de son vivant.

Les forces de l’ordre pensant à un détraqué qui aurait croisé son chemin « par hasard ».

Calista serait morte « par hasard » ? Elle aurait subi l’horreur « par hasard » ? ce terme me révolte et me donne envie de vomir. Ce n’est pas possible, elle méritait mieux que de finir au mauvais endroit, au mauvais moment. Sa famille mérite mieux que des pauvres explications qui précisent que ce serait un coup de malchance. Qui meurt par chance ? Qui fait ça ?

Je végète quasiment depuis. J’ai été secouée entre les interrogatoires, la visite au poste de police avec ses parents pour identifier le corps et confirmer que ses effets personnels étaient bien ceux qu’elle portait lors de la soirée où elle a été assassinée, les policiers qui m’ont demandé un million de fois le parcours exact de notre soirée, ses nombreuses liaisons, ses habitudes, etc.

Apparemment j’étais la seule qui la connaissait vraiment. Assez pour fournir des informations plus précises aux policiers, sur le fameux Luke, dont le nom m’est revenu plus tard. Mais aucune piste n’a réellement porté ses fruits, son ami n’est finalement pas venu la chercher au bar, et son alibi est solide. Personne ne sait ensuite ce qui s’est passé. Les jumelles aussi n’ont été d’aucune aide, car elles ont quitté le bar avant elle.

J’ai mis ma vie entre parenthèses. Le docteur m’a prescrit des antidépresseurs qui m’assomment. Je dors presque toute la journée, et je me réveille tous les jours avec Tobias. Parfois allongé à côté de moi, parfois assis sur une chaise à m’observer, le front barré d’un pli soucieux.

Je m’enfonce dans ma propre tombe. Si les policiers n’ont pas trouvé de coupable, je l’ai fait à leur place.

Je suis coupable.

Coupable de l’avoir laissée seule, coupable de ne pas avoir été là pour la protéger, ou simplement pour dissuader l’agresseur. Coupable de ne pas l’avoir plus avertie des dangers de sa façon de vivre. Je me suis auto-proclamée accusée, juge et juré.

Et la sentence est irrévocable.

Mes parents et Tobias se relaient pour me lever, me forcer à me doucher, à manger, à vivre. Ils tentent de me faire croire que ce n’est pas de ma faute, et je leur réponds positivement pour qu’ils me laissent tranquille.

Mais aujourd’hui c’est le jour où tout bascule. Je me suis levée seule, sans être réveillée par quelqu’un de mon entourage, et j’ai pris le temps de me faire belle. Pour elle. J’ai mis ma robe noire avec le col blanc, celle qu’elle aimait tant. J’ai laissé mes cheveux détachés parce qu’elle me préférait comme ça, et j’ai chaussé mes escarpins noirs parce qu’elle me répétait qu’ils me faisaient des jambes sublimes. Mais quand je me regarde dans le miroir je ne me reconnais pas. J’ai maigri. Trop. Et je me trouve hideuse. J’ai beau me maquiller, rien n’efface le masque de culpabilité que je porte H24 sur le visage.

– Tout va bien ?

Je relève les yeux et croise ceux de Tobias dans le miroir de la salle de bains où je m’étais recluse. Et je reprends automatiquement mon masque « normal », celui que je porte pour ne pas inquiéter mes proches. Mais s’il fonctionne sur mes parents, je sais qu’il ne dupe pas cet homme. Tobias sait lire en moi. Mais je tiens bon sous son regard scrutateur. Je ne laisse rien sortir. Et je ne laisserai rien sortir à l’avenir.

– Il faut, je réponds platement à sa question.

Il me fixe sans parler et je soutiens ses yeux verts sans broncher.

– OK. Je vais aller chercher mon costume chez mes parents. Tu m’attends pour y aller ?

– Est-ce que j’ai vraiment le choix ?

Il soupire mais ne relève pas ma réflexion. Quand il sort enfin de la pièce mes mains recommencent à trembler. Je me regarde de nouveau dans le miroir, je suis pâle à faire peur, je l’envoie bouler plusieurs fois par jour, je ne le laisse plus me toucher et pourtant il est toujours là. La bile me brûle la gorge. Je ne le mérite pas. Je ne méritais pas non plus l’amitié de Calista. Si nous sommes parties entre filles à Salt Lake c’est parce que j’étais enfermée dans une bulle avec lui, et que j’avais délaissé Calista.

C’est ma faute, tout est ma faute.

Je l’ai entendu se disputer avec ses parents, sa mère plus précisément. Il était parti récupérer des affaires dans sa chambre et j’ai entendu leurs éclats de voix par la fenêtre entrouverte. Je l’ai entendu tenir tête à sa mère qui lui répétait que cette histoire était folle, qu’il était trop jeune pour se caser avec moi, et qu’elle ne comprenait pas comment j’avais osé « m’en prendre à lui ».

Je suis passée de gentille baby-sitter à pédophile dans la tête de Judy et j’ai eu envie de vomir en l’apprenant. Je sais que son père est plus mesuré mais qu’il n’approuve pas non plus à 100% notre relation. Tobias est resté inflexible. Il leur a répété qu’il décidait lui-même de ce qui était bon pour lui, avec ou sans leur accord. Depuis ce jour j’évite encore plus de sortir de chez moi. Je ne veux pas croiser le visage accusateur de mes voisins. De tout le voisinage.

L’information de notre liaison s’est répandue comme une traînée de poudre et mes parents en ont déjà fait les frais comme je le pensais. Ma mère a beau me répéter qu’elle se fiche de ce que pensent les autres, mon père a beau m’assurer qu’ils seront toujours fiers de moi, quoique je fasse, je sais que je leur fais du tort.

Je fais du tort à tous ceux que j’approche, tous ceux que j’aime.

J’ai brouillé Tobias et sa famille, j’ai provoqué la mort de Calista et j’ai mis mes parents dans une situation impossible.

Je ne vois pas d’issue favorable à tout ce gros merdier.

J’entends des pas dans le couloir et je me reprends quand Tobias rentre dans la chambre. Je quitte enfin la salle de bains pour le rejoindre et je m’immobilise sur le seuil. Il est dos à moi et ne porte qu’un pantalon de costume noir. Je l’observe défaire les boutons de sa chemise pour l’enfiler avant de pencher la tête pour la boutonner correctement. Je l’admire, avide. Je m’emplis les yeux et la tête de son image, de ses tatouages, de chacun de ses gestes pour m’en rappeler plus tard quand je serai seule avec mes souvenirs. Parce que c’est la suite inévitable de cette histoire. Quand il comprendra que je n’attire que des problèmes, il me quittera. Comme Derreck.

Et comme Calista.

Les larmes commencent à me brouiller les yeux et je ferme les paupières pour ne pas craquer. Ce n’est pas le jour pour pleurer. Je ne veux pas pleurer, pas aujourd’hui. Plus jamais.

– Tu as le droit de craquer Mia…

J’ouvre brusquement les yeux à sa voix, et je manque de laisser tomber les barrières que j’ai érigées autour de moi quand ses yeux verts me sondent. Je secoue la tête de droite à gauche.

– Pas aujourd’hui.

Il se contente de hocher la sienne et s’approche de moi pour poser ses mains sur ma taille. Je sursaute presque à son contact et je le vois se tendre en réponse à ma réaction.

– Mia…

– On y va ? je le coupe. On va être en retard.

Il déglutit en me fixant et acquiesce avant de me lâcher et de m’inviter à le précéder. Il ne parle pas plus lorsque nous nous installons dans le pick-up. Ni lors du trajet jusqu’à la chapelle mortuaire. Il ne m’approche pas quand je m’avance d’un pas hésitant vers le cercueil qui repose face aux rangées de sièges. Elle voulait être incinérée pour être transformées plus tard en diamant, quand la technologie serait assez développée, ou bien « voler » depuis le sommet d’une des montagnes de Wasatch Range. Pour continuer à flotter dans l’air de sa ville natale qu’elle aimait tant, et dans laquelle elle avait décidé de vivre. Mais l’état a refusé. Les circonstances de sa mort l’empêchent de partir comme elle le voulait. À la place elle sera inhumée dans le cimetière de la ville. Je grimace en imaginant sa réaction. Elle aurait détesté finir mangée par les vers. Je m’immobilise quelques mètres avant de voir son visage. Je n’en ai pas la force. Les larmes brouillent ma vue et je suis sur le point de faire demi-tour quand une voix douce m’interpelle.

– Mia ?

Je fais volte-face au son de la voix de la mère de Calista. Elle est assise au premier rang avec son mari et son fils.

– Theresa, David, John, je les salue succinctement après un effort monumental pour retenir mes larmes.

Le temps s’éternise entre nous et je commence à me sentir mal, je ne suis pas venue les voir, je n’en ai pas eu le courage… trop de culpabilité. Je n’aurais jamais pu les regarder dans les yeux après avoir laissé leur fille seule, face à un assassin.

Je sursaute quand sa maman se lève et vient me serrer dans ses bras avec force.

– Je suis tellement contente que tu sois là, me chuchote-t-elle, j’avais peur que tu ne viennes pas…

Je suis figée, sous le choc.

Elle devrait me détester, elle devrait !

Moi-même je me déteste, je ne supporte plus de me regarder dans le miroir. Je n’arrive plus à faire face à cette faute qui me ronge, qui me bouffe de l’intérieur et me vide entièrement. Quand elle me libère je n’arrive presque plus à respirer correctement.

– Est-ce que tu acceptes de parler ? Pour elle…

Je ferme les yeux, au bord du malaise. Je n’avais pas prévu de parler, ni de dire quoi que ce soit. Je voulais juste m’asseoir et la regarder partir.

– S’il te plaît Mia, reprend-elle, Calista aurait voulu que tu dises quelque chose…

Je serre la bouche dans un violent effort de me reprendre et j’acquiesce finalement, le cœur au bord des lèvres. Je parlerai. Pour elle. Parce qu’elle le mérite.

Ma réponse provoque un soupir de soulagement chez sa mère et elle me libère enfin. J’hésite encore à m’approcher du cercueil mais je me fais violence une nouvelle fois. Je me dois de le faire. Je fixe le mur en face de moi en grimpant les quelques marches qui me séparent de sa dernière résidence. Et quand je trouve le courage de baisser enfin les yeux vers elle, je suis soulagée. Le cercueil est fermé.

J’ai vu son corps, avant l’autopsie, son visage figé dans un stigmate de douleur, sa peau blafarde, les bleus autour de son cou… Elle était tellement belle, elle n’aurait pas dû mourir comme ça, finir froide et glacée dans une boîte…

Je retiens in extremis un sanglot et serre les dents pour ne pas pleurer.

Ce n’est pas Calista. C’est tellement loin de ce qu’elle était…

Je détourne les yeux de cette « boîte » pour me fixer sur la photo d’elle, posée un peu plus loin sur un chevalet. C’était une photo prise lors de l’anniversaire de mariage de ses parents. Elle portait la robe rouge, drapée aux épaules qu’elle avait achetée pour l’occasion. Une robe de star hollywoodienne comme elle disait. Elle sourit avec grâce au photographe légèrement derrière elle, un verre de vin à la main, la tête penchée en arrière, ses longs cheveux flamboyants effleurant presque sa chute de reins. Elle était maquillée comme une pin-up des années 1950, trait d’eye-liner prononcé et lèvres rouge intense.

Un faible sourire étire les miennes. Cette photo lui ressemble plus.

J’expire fortement quand la peine menace de me submerger de nouveau et je descends précipitamment pour me trouver une place plus loin. Je ne cherche pas à m’asseoir avec sa famille, même si j’entends sa maman protester quand je passe devant eux. Dès que je suis assise, Tobias quitte le poste qu’il occupait, toujours debout, et vient s’asseoir à côté de moi. Il ne cherche pas à me prendre la main et je l’en remercie mentalement. Il se contente juste d’être là.

La salle se remplit peu à peu. Je suis dans un état second, je n’entends pas le discours de ses parents, ni celui de son frère ou du directeur du collège. Ce n’est que lorsque Tobias me secoue doucement la cuisse que je réalise que c’est à mon tour de parler. Je lève les yeux, le cœur battant, et croise ceux de sa mère qui me supplient. J’inspire profondément pour endiguer la crise de panique qui menace de me submerger et me lève pour rejoindre le pupitre en face de moi. Quand je suis installée derrière, le silence est pesant. Tout le monde me fixe, me juge peut-être ? je suis paralysée par la peur. Je n’ai rien préparé, rien écrit. Mes mains recommencent à trembler convulsivement et j’ai peur de craquer ici, maintenant. J’essaie de retrouver une respiration normale, je cherche mes parents du regard, puis ceux de Calista, puis Tobias. J’essaie de trouver de quoi m’ancrer mais ça ne fonctionne pas. Ce n’est qu’en regardant le visage souriant et heureux de Calista que je réussis enfin à me calmer. C’est à elle que je me raccroche. C’est à elle que je parle quand ma bouche s’ouvre enfin.

– Cal... J’essaie de chercher les adjectifs et les mots justes pour te décrire. Mais il y en a tant… Celui qui me vient en premier est tellement injuste que j’hésite à l’utiliser. Pourtant c’est celui qui te décrit le mieux. Tu étais vivante.

Un reniflement discret en provenance du banc de ses parents me fait tressaillir mais je tiens bon, je ne regarde plus l’assemblée, je la regarde elle.

– J’ai tellement plaisanté avec toi sur les épitaphes possibles après ta mort… mais jamais je n’aurais imaginé que je vivrais ce jour pour de vr… merde !…

Je fais une pause en sentant ma voix dérailler légèrement. Ne craque pas, Mia, putain, ne craque pas ! Elle ne mérite pas ça ! Fais-le pour elle.

Je m’accroche à ses yeux rieurs alors que les miens s’emplissent de larmes amères.

– Tu me manques tellement, je n’arrive plus à imaginer la vie sans toi…

Je ferme les paupières en entendant sa mère sangloter à quelques mètres de moi.

Tiens bon putain…

Encore un petit effort, Mi…

Je pourrais presque entendre sa voix quand je me dis ça, je pourrais presque sentir sa main dégager la mèche de cheveux qui s’est échappée devant mes yeux pour la remettre derrière mon oreille et me chuchoter que je suis assez forte pour tenir.

Je pourrais presque sentir son parfum, sa chaleur alors qu’elle prendrait mon bras pour l’accrocher entre les siens et poser sa joue sur mon épaule en regardant elle aussi sa photo.

– Sans toi, Calista, la vie est fade, triste…

Je réussis à arracher mes yeux de la photo pour regarder enfin sa maman. Elle est blottie dans les bras de son mari, son fils de l’autre côté, qui lui tient la main. Et elle me sourit gentiment. Elle lui ressemble tellement…

– Elle répétait sans arrêt qu’elle serait éternellement jeune. Jamais une promesse n’a été aussi douloureuse…

Son père ferme les yeux alors que son frère essuie discrètement les siens, manquant de me faire basculer de nouveau. Je m’arrache à leur contemplation pour fixer de nouveau mon regard sur elle.

– Puisses-tu être en paix où que tu sois, puisses-tu continuer à briller aussi fort que tu le faisais. Les étoiles doivent être bien ternes à côté de toi…

La fin de ma phrase se perd dans un souffle étranglé. Alors que la pièce redevient silencieuse. Trop silencieuse pour elle. Je l’imagine sans problème passer entre les chaises et s’énerver d’un tel état de solennité. Elle aurait été la première à sortir une flasque de son sac à main pour trinquer à sa santé en listant des souvenirs inavouables. Et je souris en imaginant la liste interminable qu’elle aurait eu.

– Je suis certaine qu’elle est déçue de nous voir tous aussi sages, je reprends en regardant l’assemblée ; et qu’elle espérait certaines anecdotes croustillantes… mais désolé Cal, il n’y a pas assez de temps pour toutes les raconter.

Un léger rire se répand à travers la foule et je me sens un peu plus légère en l’imaginant lever les yeux au ciel, debout face à moi dans l’allée, avant de me fusiller du regard tout en me souriant, les bras croisés.

– Si ça ne vous dérange pas j’aimerais passer une chanson qu’elle aimait. Et qu’elle aurait adoré entendre à son enterrement.

Je m’adresse directement à sa famille et je vois son père hocher la tête après les avoir consultés du regard. J’imagine même Cal lever un sourcil intrigué en me dévisageant, avec un sourire en coin. Je lui fais même un clin d’œil et me rapproche du représentant des pompes funèbres pour lui indiquer la chanson que je souhaite. Il hoche la tête et la cherche sur

internet. Des murmures s’élèvent quand « Forever Young »25 d’Alphaville retentit dans la pièce. Je sais qu’elle adore l’ironie de la chanson. Elle sourit et lève sa flasque à mon intention avant d’en boire une longue gorgée. Pour ensuite grimacer sous la brûlure de l’alcool. Je ris doucement en me moquant d’elle. Calista buvait mais toussait toujours après une gorgée d’alcool fort. Je quitte l’estrade en la regardant, face à moi dans l’allée, les yeux brillants de fierté parce que je n’ai pas craqué. J’avance au ralenti en la revoyant la première fois que je l’ai rencontrée, quand je m’étais cassé la figure de la balançoire dans la cour de récréation et qu’elle était venue taper du pied à côté de moi en me grondant parce que j’avais abîmé mes chaussures vernies en tentant de freiner sur le sol. Avant de m’aider à me relever et de me consoler. Ce jour-là elle était devenue ma meilleure amie.

Je la revois lors de la dernière année de primaire quand elle avait tiré les cheveux de Rosamund Myers alors qu’elle m’embêtait et s’était battue avec elle avant de se faire punir par la maîtresse. Je lui avais ramené une glace chez elle le soir même, et j’avais dû me cacher dans un buisson sous la fenêtre de sa chambre parce qu’elle était consignée.

Ou bien lors de la rentrée au collège quand elle avait réussi à cacher à ses parents qu’elle avait mis une mini-jupe sous sa longue jupe sage. Elle l’avait retiré aux WC en arrivant. Je me souviens d’avoir soupiré quand elle m’avait expliqué qu’une popularité se décidait le premier jour de la rentrée et que j’avais rétorqué qu’elle aurait une réputation de fille facile. Elle avait éclaté de rire en m’expliquant que c’était le but justement !

Je la revois quand elle revenait d’un rendez-vous sous les gradins les yeux brillants, avant de passer à quelqu’un d’autre sans remords quelques jours plus tard. Quand elle m’attendait à quelques pâtés de maison quand nous faisions le mur au lycée, sa joie quand elle était venue klaxonner sous ma fenêtre après que ses parents lui avaient offert sa première voiture, puis sa grimace en la rayant sur toute l’aile gauche quelques mètres plus loin alors que j’étais morte de rire.

Je me souviens d’elle quand elle m’avait expliqué comment mettre un tampon, et m’avait prêté un string pour un rendez-vous amoureux. Je me souviens de ses appels furtifs pour me demander de la couvrir alors qu’elle comptait découcher toute la nuit. Quand elle avait volé une bouteille dans le bar de son père à quatorze ans et l’avait bue avec moi dans le petit parc pas loin. Nous avions fini ivres toutes les deux et j’avais dégringolé du toboggan sous ses éclats de rire.

Lorsqu’elle était venue passer la nuit chez moi après mon premier vrai chagrin d’amour, en ramenant une collection de comédies, de mouchoirs et de glace.

Je la revois quand elle m’a harcelé de question après avoir perdu ma virginité, quand je la harcelais de question juste avant pour savoir quoi faire lors du jour J, quand j’ai fumé ma première cigarette en cachette avec elle, cachée derrière un buisson avant de l’éteindre en panique quand une branche sèche avait commencé à prendre feu, et quand elle venait m’encourager lors des matchs alors qu’elle détestait le football.

Je la revois dans sa longue robe vert émeraude pour le bal de promo, quand elle avait abandonné son rendez-vous parce que j’étais seule après avoir rompu avec Simon, en train de m’attendre à la porte de ma chambre en me disant de m’habiller parce qu’elle serait mon cavalier ce soir. Je me souviens d’elle quand elle avait soutenu à l’élève de l’entrée que nous étions effectivement en couple, d’un air très sérieux alors que je me tordais de rire.

Je me mords les lèvres en me rappelant qu’elle était capable de citer des auteurs classiques, comme les paroles de Beyoncé ou de Tina Turner.

Ou bien quand elle était venue déguisée comme Geri Halliwell lors d’une soirée d’halloween alors qu’elle m’avait forcé à me déguiser en Victoria Beckham. Sa robe était tellement courte qu’on lui voyait constamment la culotte et j’avais passé la soirée à repousser tous les garçons qui essayaient de lui mettre une main aux fesses.

Je souris en me souvenant de ses innombrables histoires d’amour, chaque fois qu’elle me faisait rire, chaque fois qu’elle me consolait, chaque fois qu’elle était là quand j’avais besoin d’elle, et chaque fois qu’elle disparaissait lors d’une soirée en m’abandonnant sans vergogne avant de se faire pardonner le lendemain dans un câlin étouffant.

J’entends de nouveau son rire cristallin, je l’entends chantonner, me raconter des ragots. J’entends de nouveau ses blagues lorsque Derreck m’avait quitté pour me changer les idées et sa joie quand elle m’avait prise dans ses bras à mon retour.

Je la regarde avidement en me rapprochant d’elle. Je la dévisage : ses yeux rieurs, sa bouche pleine, ses joues roses et ses sourcils arqués alors que je comble la distance entre nous. Je lui souris en la dépassant et j’effleure sa main de la mienne quand elle tend le bras entre nous et nos doigts s’accrochent furtivement.

– Bien joué, Mi.

Ma gorge se serre à sa voix douce alors que je la dépasse et que je ne m’arrête plus, jusqu’à quitter la salle, les joues inondées de larmes, la gorge nouée, sans même attendre la fin de la cérémonie.

25 Éternellement jeune

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