Too Young
Chapitre 38
– Tu es sûre ?
J’acquiesce lentement en regardant le cercueil au loin, appuyée contre la portière du pick-up de Tobias. Les habitants de la ville se sont réunis autour des parents et du frère de Calista pour l’accompagner dans sa dernière demeure. Je n’ai pas réussi à franchir la barrière du gazon qui m’aurait rapproché de la cage en bois dans laquelle elle est enfermée. Je regarde les montagnes au loin en resserrant mon manteau. La neige s’est répandue sur les hauteurs avec le retour du froid en cette fin d’octobre et une boule obstrue ma gorge en me rappelant qu’elle aimait la vue de ces montagnes. Malgré son côté girly, elle n’aurait échangé pour rien au monde la vue des monts enneigés contre des gratte-ciel.
Tobias soupire en ne me voyant pas répondre oralement et s’appuie contre le véhicule à son tour, juste à côté de moi. Je m’en veux de lui faire subir ça. Et je ne comprends pas pourquoi il n’est pas déjà parti.
Qui voudrait d’une loque comme moi ?
La seule qui réussissait à me reconstruire, c’était Cal. Et maintenant qu’elle n’est plus là, je pars en morceaux…
Je suis des yeux la descente du cercueil dans le trou béant et glacé qui s’est ouvert pour l’emprisonner à jamais en retenant mon souffle, en sentant mon cœur se serrer jusqu’à ce que les larmes brouillent ma vue quand il disparaît définitivement de mon champ de vision.
Lorsque Calista disparaît définitivement de ma vie.
– Emmène-moi, s’il te plaît…
Ma voix enrouée provoque un mouvement à côté de moi et quelques secondes plus tard je m’engouffre dans l’habitacle alors que Tobias referme la porte derrière moi. Il monte sans un bruit et fait démarrer le véhicule.
– Où est-ce que tu veux aller ?
– N’importe où.
Tant que je quitte cet endroit.
Je fixe quand même le cimetière alors que la voiture nous éloigne de l’alignement des croix qui décorent la pelouse verdoyante. Quand je ne le vois plus je pose mon front contre la vitre et ferme les yeux pour faire le vide dans ma tête. Ne plus penser, ça me semble la meilleure idée de la journée… J’ouvre péniblement les yeux en réalisant que nous sommes garés. La lumière m’éblouit et je réalise que je m’étais endormie. Alors que depuis la mort de Calista je ne m’endors jamais sans cachets…
– Où est-ce qu’on est ?
– Devant chez Joey’s. J’ai besoin d’un café.
Je tourne le visage vers Tobias et je remarque seulement ses yeux rouges et ses traits tirés. Il a l’air exténué. Il soupire, frotte ses yeux d’une main et me fixe d’un air suppliant. Je ne suis pas vraiment sortie de la maison depuis un mois et mon ventre se serre à l’idée d’être « exposée ».
Exposée aux ragots.
Exposée à la pitié des gens
Exposée à un possible assassinat comme elle…
– S’il te plaît Mia…
Je pince les lèvres et serre mes paupières le plus fort possible pour retenir les larmes qui brûlent mes yeux. Je n’en peux plus d’être dans cet état. Je dois faire quelque chose, n’importe quoi…
– OK…
Il accueille ma réponse avec un profond soupir de soulagement et détache sa ceinture. Je défais la mienne d’une main tremblante et fixe au loin pour endiguer la nausée qui me prend. Allez Mia… C’est juste un café… J’inspire à fond pour me calmer mais mon cœur bat à cent à l’heure quand j’ouvre la portière et descend du pick-up, les jambes tremblantes. Tobias fait le tour et vient prendre mes mains dans les siennes après avoir fermé la portière. Je retiens un sanglot quand il pose son front contre le mien en fermant les yeux et murmure à mon intention :
– Tu peux le faire…
Le vent glacé me frigorifie malgré mon manteau épais et même les mains chaudes de l’homme en face de moi ne suffisent pas à m’insuffler un peu de regain. Je suis gelée.
Je décide de faire front en soufflant un bon coup et le suis quand il nous entraine vers l’entrée du café. Mais en passant la porte, je m’immobilise quand les discussions se taisent. Mon cœur reprend sa course folle alors que tous les regards se posent sur nous, et surtout sur la main de Tobias qui tient la mienne.
– On les emmerde Mia.
Il parle à voix basse en se rapprochant de moi et je dois déglutir au moins deux fois, les joues rouges, avant de hocher la tête et de le suivre jusqu’au comptoir. Mais le sort s’acharne sur moi quand je reconnais l’adolescent qui m’avait servi plus d’une fois lorsque je venais avec Calista. Les larmes manquent de me submerger de nouveau quand je vois ses yeux rougis. Il me regarde furtivement et baisse les yeux en reniflant.
– Je vous écoute… prononce-t-il d’une voix mal assurée.
– Tu veux quelque chose ?
Je ne réponds pas à Tobias et me contente de secouer la tête en regardant l’adolescent en face de moi alors qu’il commande un unique café pour lui. « Gérald » je lis sur son badge. Il était amoureux d’elle. Je sais qu’il était amoureux d’elle. Et encore par ma faute, un cœur est brisé à vie.
Ma négligence à la laisser seule a affecté tellement de personnes en ville que j’ai l’impression que les chuchotements dans notre dos s’amplifient de plus en plus, jusqu’à se transformer en bourdonnement insupportable. Ils emplissent ma tête et m’assomment presque. Ils prennent toute la place.
Toute la place…
– Sur place ou à emp…
– À emporter ! je m’écrie avant Tobias.
Le silence se fait de nouveau dans le café suite à mon coup d’éclat et je sens les regards brûler ma nuque avec une telle violence que je baisse la tête, honteuse.
– Vous n’avez rien d’autre à foutre ? éructe Tobias vers la foule qui nous fixe.
Il ne reçoit aucune réponse et serre la mâchoire en payant avant de prendre son gobelet et serrer ma main dans la sienne pour sortir d’un pas furieux. Je me laisse traîner comme une poupée de chiffon, les yeux baissés, et il me fait monter dans la voiture avant de claquer la porte et me rejoindre dans l’habitacle.
Mais il ne démarre pas tout de suite et frappe le volant de la paume, me faisant sursauter au passage.
– Merde, pardon Mia… je ne voulais pas te faire peur.
Je me recroqueville instinctivement quand il tend la main vers moi et ma réaction le fige. Merde… mais merde, merde, merde, MERDE !
Qu’est-ce qui me prend à la fin ? pourquoi je suis comme ça ? pourquoi je réagis comme ça ?
Je l’entends se repositionner avec lenteur et caler le gobelet fumant entre nous, dans l’emplacement prévu à cet effet, sans parler.
Un long silence s’installe dans l’habitacle. Un silence gênant, inconfortable.
– Écoute Mi…
– Je suis désolée, je souffle d’une voix plaintive.
Il ne répond pas alors que je serre les paupières pour endiguer mes larmes.
Je suis une loque. Je suis une merde. Je n’arrive même plus à regarder l’homme que j’aime dans les yeux, alors qu’il n’y est pour rien.
Tout est de ma faute. Pas la sienne.
– Je suis tellement, tellement désolée… je prononce en laissant s’échapper un sanglot malgré moi.
L’instant d’après, une main tiède me saisit pour me forcer à tourner le visage. Il me faut cinq bonnes secondes avant de réussir à ouvrir les yeux pour plonger dans les siens. Il m’observe gravement, le front plissé d’inquiétude.
– Je sais que c’est compliqué…
Tu n’imagines pas à quel point…
– Mais je m’en fous, Mia, OK ? je m’en fous de ces abrutis et de leurs préjugés à la con.
J’appuie ma joue contre sa paume alors qu’il me parle d’une voix forte. Il a l’air tellement convaincu et sûr de lui. J’aimerais avoir sa force, mais je sais que je ne l’ai pas…
– C’est toi et moi, Mia. Personne d’autre.
Il vient poser son autre main sur ma joue et me fixe, en attendant une réponse. Je me contente de hocher la tête, les yeux humides, et il soupire.
Puis il amorce un léger mouvement vers moi. Infime. Juste assez pour demander ma permission. Mon instinct me pousse à reculer mais je me fais violence pour ne pas bouger et le laisser approcher. Ce qu’il fait, centimètre par centimètre, sans me quitter du regard, guettant ma réaction.
Je ne bouge pas, et quand ses lèvres se posent enfin sur les miennes je soupire de soulagement contre sa bouche.
Je ne l’avais pas embrassé depuis la mort de Calista. Deux semaines que je le repousse et qu’il attend patiemment que je me reprenne.
Et je réalise, confuse, à quel point ça m’avait manqué…
Je le laisse approfondir le contact et je gémis de plaisir quand il pousse jusqu’à forcer le passage de mes lèvres. Je me laisse faire et m’assouplis de plus en plus dans ses bras. Je retrouve la chaleur qu’il me donnait, la sensation de bien-être et de sécurité qu’il m’apportait… tout cet ensemble de sentiments qui me faisaient perdre la tête pour lui.
Et je suis soulagée de savoir qu’ils sont encore là.
Je me rapproche de lui et quand l’impatience prend le dessus je quitte mon siège pour monter sur ses genoux.
– Attends, Mi…
Je ne le laisse pas finir sa phrase et l’embrasse à en perdre haleine. Je réalise soudain à quel point j’avais besoin de ça, de la chaleur et du semblant de vie qu’il m’insuffle. Alors je me raccroche à lui.
– Doucement… murmure-t-il entre deux baisers.
– Non…
L’urgence a pris la place de la réserve. J’ai besoin de lui. Besoin de me sentir vivante. Peu importe le lieu, ou bien l’heure de la journée. Je me colle contre lui, à califourchon sur ses cuisses, alors que nous sommes garés en pleine journée en plein milieu de la rue.
Je l’empêche presque de respirer tant j’ai besoin de son contact. Une voix intérieure me souffle que ce n’est pas le bon moment, pas le bon timing, mais je la fais taire. Je la noie sous le tumulte de sensations grisantes qui ruent en moi.
Je plante mes ongles dans son crâne et prends possession de sa bouche, plus en profondeur. J’ai presque l’impression d’essayer de l’immobiliser, de lui infuser un venin pour le tétaniser sous mon baiser, pour qu’il me laisse prendre ce dont j’ai besoin.
– ARRÊTE ! hurle-t-il en dégageant mes mains d’une poigne solide et me forçant à reculer.
Je suis à bout de souffle. Perdue. Je ne comprends pas pourquoi il me repousse et j’en suis blessée.
– Qu’est-ce que tu cherches à faire, putain ? souffle-t-il en me dévisageant, les sourcils froncés.
J’ouvre la bouche, troublée, mais un cri extérieur nous fait sursauter.
Nous tournons brusquement la tête vers le trottoir pour découvrir Rebecca Huffmann en train de hurler, un doigt vers nous, et l’autre main sur son pendentif en forme de crucifix.
La honte s’abat sur moi quand je réalise ce que je viens de faire, dans une voiture garée en pleine rue. Plusieurs passants se sont d’ailleurs arrêtés et nous observent avec sévérité, certains chuchotent même et quelques clients du café regardent par la vitrine pour voir ce qui pousse Rebecca à hurler.
– Vous êtes des païens ! Des pêcheurs ! Vous incitez à la débauche en pleine rue ! Dieu vous punira pour cet affront ! hurle-t-elle, le visage rouge.
Je me recule sur mon siège avec brusquerie alors que Tobias rugit.
– Je vais me la faire, putain !
Je me voûte sous les nombreux regards qui nous jugent, tandis qu’il sort précipitamment de la voiture pour se jeter sur Rebecca.
– Mais fermez votre gueule, Rebecca !
– Tu devrais avoir honte ! HONTE ! Tu es un débauché ! Ton père ne devrait pas…
– LAISSEZ MON PÈRE EN DEHORS DE ÇA ! hurle-t-il en s’approchant d’un pas menaçant.
Elle recule sous l’intimidation mais continue de hurler.
– Vous êtes tous témoins ! Je vais me plaindre à l’évêché, un tel comportement venant de la famille du pasteur est intolérable ! C’est une honte !
Je manque d’air quand elle parle de prévenir les autorités religieuses. Et les accusations tournent en boucle dans ma tête comme une tornade dévastatrice.
Son père risque de perdre sa position à cause de moi. Calista est morte à cause de moi, sa famille est en deuil à cause de moi, mes parents s’endettent à cause de moi, Gerald est brisé à cause de moi, la famille Miller implose à cause de moi, tout est de ma faute !
MA FAUTE !
Je retiens un vomissement quand Rebecca quitte enfin la rue en continuant de hurler sur Tobias, qui lui répond copieusement. Le silence qui suit son départ est lourd et étouffant. Je risque un regard autour de moi, le souffle erratique, et découvre une vingtaine de personnes qui ne bougent pas et nous observent.
Les visages durs se mêlent aux visages curieux, et à d’autres profondément dégoûtés. Je sens de nouveau les larmes remonter et je crispe les mains sur le siège pour ne pas craquer devant eux.
– Occupez-vous de vos culs, putain ! hurle Tobias en tournant sur lui-même, que toute cette putain de ville s’occupe de ce qui la regarde !
Il rentre ensuite avec colère dans la voiture.
– Attache-toi, Mia.
Je lui obéis dans un état second alors qu’il démarre en trombe et quitte la rue sans desserrer les dents.
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