Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 43 sur 54

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Too Young

Chapitre 40

 

Déjà deux mois…27

Deux mois que je suis revenue à New York et que j’ai repris mon emploi chez Goldsmith & Weston. Ma routine habituelle, mes tenues habillées, j’ai retrouvé mon ancien assistant Nathan, Silvia en collègue de travail et une jolie hausse de salaire pour s’assurer de mon silence et m’inviter à signer une renonciation de poursuites judiciaires à l’encontre de mes patrons. Je l’ai fait. Pas pour la prime, mais parce que je m’en fiche. Je refuse même de porter plaint contre Playton alors que Derreck essaie de me faire changer d’avis. J’en avais fini avec lui. Je viens à peine de sortir d’un tourbillon judiciaire avec l’enquête sur la mort de Calista, je refuse d’y retourner. De plus les témoignages et nombreux chefs d’accusation ne laissent aucun doute sur l’issu de ce procès. Comme l’avait dit Derreck, le scandale est énorme et a remué toute la ville. Certains employés de la banque n’osent pas m’adresser la parole, tandis que d’autres sont venus chercher directement des détails.

Je leur ai fait grâce. Je n’ai pas envie de parler, ni même de partager quoique ce soit. J’arrive tôt au travail, je ferme la porte de mon bureau et me plonge dans les comptes de mes anciens clients ainsi qu’une partie de ceux qu’avait Harvey pour rattraper mon retard. Je travaille sans relâche, et suis souvent la dernière à quitter le bureau le soir, alors que la nuit est bien entamée. J’ai l’impression d’avoir de nouveau arrêté de vivre.

Je suis un robot bien huilé, qui se lève le matin, part travailler, ne lève quasiment jamais la tête de son ordinateur, même pour manger, et rentre se coucher.

J’ai perdu de nouveau du poids. Et même les plats préparés par Morgan ne réussissent pas à me remplumer. Je n’ai toujours pas trouvé d’appartement d’ailleurs. Sans au minimum trois fiches de paye récentes, signer un bail de location s’avère difficile, alors je loge encore chez lui et Derreck.

Et, même si ça me coûte un peu de l’admettre, Morgan est adorable et lui et Derreck ont l’air heureux ensemble. Et jamais ils ne m’ont fait sentir de trop chez eux. Tous les matins, une tasse est sortie pour moi, ils ont également avancé la programmation du café parce que je me lève avant eux. Et tous les soirs, ils m’attendent pour manger alors que parfois je rentre à dix heures du soir passées.

Ils savent pertinemment que je les évite mais ils prennent aussi un malin plaisir à me forcer à passer du temps avec eux, surtout le week-end. Souvent je passe l’après-midi à la salle de sport, à m’entraîner sans relâche pour occuper mon esprit et me permettre de dormir plus facilement le soir. Mais ce n’est pas aussi facile. Après plusieurs crises de larmes et suite de cauchemars, Morgan a accepté de me prescrire des somnifères assez puissants pour m’assommer, et me permettre de ne plus penser. Enfin.

Mais le désavantage de vivre avec un avocat et un psychiatre, c’est que l’un essaie de me forcer à porter plainte, tandis que l’autre essaie constamment de me psychanalyser. Alors c’est pour ça que je les évite. Mais ça ne fonctionne pas tout le temps. Notamment pendant les fêtes de Thanksgiving. Mes parents sont venus, invités par Derreck qui leur a gentiment payé les billets d’avion, et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un repas familial chez les Parkers.

Apparemment la famille de Derreck ne digère toujours pas son changement d’orientation sexuelle. Il était sombre ce soir-là, et nous étions sur la même longueur d’onde.

Mes parents l’ont senti et ont délibérément choisi de ne pas parler de Tobias, ce dont je les remercie.

Il a tenté de m’appeler. Plusieurs fois. Souvent une dizaine de fois à la suite, au tout début. Mais à chaque fois j’ignorais ou je renvoyais l’appel. J’essayais de le faire comme si ça ne me touchait pas, mais c’est beaucoup plus dur qu’il n’y paraît. Le simple geste de faire glisser un doigt sur un écran pour rejeter ses appels était aussi douloureux que d’avaler de l’acide… Heureusement pour moi il a arrêté depuis, et mes parents font comme s’il n’existait pas.

Ça fait une semaine qu’ils sont repartis, décembre commence à peine et les rues de Manhattan se parent de vitrines lumineuses, alors que les premières chutes de neige ont bloqué une partie de la ville en début de semaine. De nouvelles chutes sont programmées pour ce week-end, c’est pour ça que l’ensemble des employées de la banque ont été priés de quitter le travail tôt ce vendredi pour rejoindre leur domicile afin de ne bloquer personne dans l’enceinte du bâtiment.

Je me retrouve donc à dix-huit heures, assise sur le canapé de Derreck, en train de caresser leur énorme Saint-Bernard.

Il ne m’a pas menti, il s’appelle bien Bijou.

Cette découverte m’avait arraché un sourire timide. Mais depuis, sourire est compliqué.

Je devrais être heureuse d’avoir récupéré mon travail, mes collègues, Silvia, d’être logée, d’avoir enfin de l’argent sur mon compte en banque, de ne plus dépendre de mes parents. Je leur ai fait un virement il y a deux jours après avoir reçu ma paye, ce qui m’a valu un coup de fil furieux de ma maman. Mais j’ai refusé de récupérer l’argent.

On ne me changera pas. Ils ont pris soin de moi, à moi de prendre soin d’eux.

Même si cette phrase laisse un goût amer dans ma bouche. De qui je me moque ? Je pourrais jouer les bonnes samaritaines tant que je veux, je ne floue personne. Calista avait pris soin de moi, Tobias aussi.

Et pour ce que je leur ai rendu…

– Mia, tu peux venir m’aider, s’il te plaît ?

Je sors de mes pensées à la voix de Morgan et repousse Bijou pour me lever et le rejoindre de l’autre côté du comptoir.

– Est-ce que tu peux égoutter les pâtes pendant que je finis de préparer la sauce ?

Je m’exécute et vide le contenu de la casserole dans la passoire placée dans l’évier tandis qu’il continue de fignoler sa sauce Alfredo. Morgan est un excellent cuisinier.

– Derreck, mets-nous la table, s’il te plaît, lui ordonne-t-il alors que je reviens avec la casserole remplie de pâtes.

– Je vais t’aider, j’annonce en la posant sur la plaque.

Je le rejoins avec des assiettes et nous nous affairons en silence, seulement troublé par les sifflements de Morgan.

Derreck me sourit en coin quand il se met à chanter une vieille chanson de Dean Martin, et je l’imite timidement.

– C’est bon ?

Nous répondons par l’affirmative.

– Parfait ! À table !

Je m’assieds en face de Derreck sur la table ronde, mais Morgan m’intercepte.

– Non, Mia, tu te mets entre nous ce soir.

J’ai un bref mouvement d’hésitation, mais le sourire encourageant de Derreck me rassure un peu. Je m’exécute et me retrouve entre lui et son compagnon. Morgan nous sert à la suite, et le repas commence.

En silence, comme tous les soirs.

Jusqu’à ce que Morgan le brise en parlant de la pluie et du beau temps d’une voix enjouée, comme tous les soirs.

Mais ce soir le silence s’éternise alors que nous mangeons.

Jusqu’à ce que Derreck prenne la parole.

– Mia, il faut qu’on te parle.

Je manque d’avaler de travers à son ton sérieux et avale péniblement avant de poser ma fourchette, pour lui faire face.

– Ça ne peut plus continuer comme ça…

Je deviens livide à sa phrase. Merde, oui ça fait deux mois que je squatte chez eux…

– Je suis désolée, je bafouille, mal à l’aise, je vais trouver ailleurs, je vous le prom…

– Il ne s’agit pas de ça.

Je m’interromps face à son regard perçant.

– Tu dois arrêter de te renfermer et de mettre ta vie entre parenthèses.

– Il a raison Mia, confirme Morgan d’une voix douce.

J’alterne entre leurs deux visages, choquée par la tournure que prend ce repas. Je ne veux pas parler. Je n’en ai pas envie.

– Je n’ai plus faim, je pense que je vais aller me coucher…

Je me lève en emportant mon assiette à peine entamée.

– Tu dois parler d’elle Mia… reprend Derreck.

Je ne réponds pas et me dirige vers la cuisine avant de verser le reste de mes pâtes dans la gamelle de Bijou.

– … ou de lui.

Mes mains tremblent avec violence et je lâche brusquement mon assiette dans l’évier quand il fait allusion à Tobias.

Parce que je sais qu’il parle de lui.

– Qui ça ? demande Morgan, intrigué.

Je ne me retourne pas et reste immobile au-dessus du robinet, les poings serrés.

– C’était le fils des Millers, n’est-ce pas ?

Mes ongles se plantent dans la paume de ma main quand j’entends son nom de famille.

– Il y aurait donc une autre personne responsable de cette dépression ?

« Dépression. »

Le mot est violent. Surtout venant d’un psychiatre. Mes bras se mettent à trembler de plus en plus fort, et la secousse prend petit à petit possession de tout mon corps alors que je me retiens tant bien que mal au plan de travail.

– Mia…

Je sursaute à la voix proche de Derreck. Et aussi quand il pose une main sur mon dos.

Non… je ne veux pas… je ne veux pas penser à lui… je refuse… j’ai lutté tellement fort pour l’occulter, pour le ranger dans un coin de ma mémoire, et il est en train de tout foutre en l’air.

– Tu es amoureuse de lui…

Ce n’est pas une question, c’est une prise de conscience. Et elle suffit à faire resurgir une foule de souvenirs que j’avais enterré et auxquels je refusais de m’accrocher. Ils surgissent par vagues, par groupe et brise le mur que j’avais réussi à monter entre eux et moi.

Ils me brisent, moi.

J’éclate en sanglots irrépressibles et je suis rapidement entourée de bras de Derreck, qui me serre contre lui en me berçant doucement.

– C’est ça… laisse-les sortir… arrête de te retenir…

Je m’accroche à son pull alors que ces sentiments contre lesquels je luttais sans relâche rugissent en moi comme une tempête. Il me manque tellement, son sourire, son rire, son odeur, ses yeux, le sentiment de bonheur que je ressentais entre ses bras… comment est-ce que j’ai pu oublier ça ? Comment est-ce que j’ai pu croire que j’arriverais à l’oublier définitivement ?

Je pleure un long moment dans les bras de Derreck, rejoint par Morgan qui caresse mon dos en cercles apaisants.

Je reste entre eux, à déverser mon désespoir avec violence, à trembler, à m’effondrer quand mes jambes ne me portent plus, quand le chagrin m’ôte les dernières forces que j’avais déployées comme un bouclier…

Une demi-heure plus tard, je suis installée sur le canapé, calmée par les cachets que Morgan m’a donnés. Derreck est à côté de moi, tandis que Morgan est assis sur le fauteuil en face de nous.

– Il s’appelle Tobias… je murmure après un long silence.

– Tobias, c’est vrai, se rappelle Derreck. Il était fou amoureux de toi à l’époque.

Je souris légèrement à sa remarque. Et je le laisse expliquer rapidement qui il est exactement à Morgan.

– Donc tu avais rencontré quelqu’un ?

J’acquiesce lentement.

– Pourquoi être rentrée ici alors ? demande de nouveau Morgan en fronçant les sourcils.

Je déglutis difficilement et baisse les yeux, honteuse.

– Parce que je lui attirais des problèmes. Ainsi qu’à mes parents…

Ma réponse le laisse silencieux et il m’observe pendant un long moment. J’ai la nette impression d‘être de nouveau en séance de psychanalyse avec lui.

– Est-ce que tu connais le sentiment de culpabilité ?

– Pardon ?

– La culpabilité, reprend-il, c’est bien ce que tu ressens, non ? tu penses que tu causes du tort à tes proches ? Que tu es coupable de leur malheur ?

J’ouvre la bouche mais les mots se bloquent un instant dans ma gorge.

– Je… je…

– Oui ou non ?

– OUI ! Bien sûr que oui ! Mes parents ont perdu des clients à cause de moi, Tobias s’est brouillé avec sa famille à cause de notre différence d’âge et ma meilleure amie est morte parce que JE L’AI LAISSÉE SEULE ! j’explose. Alors, OUI ! je suis coupable !

Mon cri du cœur provoque un silence effaré dans la pièce. C’est la première fois que je le dis à voix haute. D’habitude je le gardais pour moi. Je ne l’ai jamais exprimé aussi clairement que ce soir.

– Rien que Derreck s’est brouillé avec sa famille parce qu’il m’a quitté ! je continue, en pleurant. Mes parents se sont endettés sur des années pour me permettre d’étudier ! Calista ne serait jamais allée dans ce bar si je n’avais pas été là, elle voulait qu’on passe une soirée entre filles !

Je suis en larmes, les joues ruisselantes alors que j’ose enfin sortir tout ce que j’ai toujours gardé au fond de moi.

– Je n’aurais même pas dû naître ! Mes parents ne sont pas « compatibles », je n’aurais même pas dû vivre ! Si je n’avais pas été là, tout le monde irait beaucoup mieux, Tobias vivrait normalement, mes parents n’auraient pas de soucis d’argent, Derreck ne serait pas en froid avec sa famille, et Cal serait toujours vivante ! Tout ça ne serait jamais arrivé si je n’avais. PAS. EXISTÉ !

Je finis debout devant lui, le cœur battant, le souffle haché. Je lui en veux de m’avoir fait sortir tout ça, je m’en veux aussi de ne pas avoir été assez forte pour le garder.

– Bien.

C’est tout ce qu’il prononce alors qu’il me regarde, sans laisser transparaître la moindre émotion alors que je ne suis qu’une loque, une éponge qui dégouline d’un trop-plein d’angoisse… le contraste entre nous deux est tellement saisissant que je me rassois comme un automate quand la main de Derreck m’invite à le faire. Je m’appuie contre le dossier du canapé et ferme les yeux en laissant les larmes rouler de nouveau sur mes joues.

Ils ne cherchent pas à me consoler cette fois-ci, ils me laissent simplement sortir ce trop-plein seule. Par mes propres moyens.

Et malgré mon mal-être, l’absurdité de ce que je viens de dire m’explose en plein visage. J’ai souhaité de ne jamais avoir vu le jour… qui peut souhaiter ça ? Malgré ces années à être chérie par mes parents, je porte la même culpabilité depuis tellement de temps qu’elle me broie.

– Tu connais le syndrome du survivant ? me demande Morgan quand je me calme enfin.

Je suis fatiguée et je n’ai même plus la force de lui répondre, je me contente de faire « non » de la tête.

– C’est un syndrome qui touche les vétérans, les survivants de guerre, d’accidents, de catastrophe naturelle ou bien de tentative de meurtre…

Je penche la tête sur le côté, lasse de la tournure que prend cette discussion.

– Mais il y a quelques années on a découvert qu’il touchait aussi les enfants qui ont survécu à un avortement, ceux qui remplacent un enfant « avorté » mais aussi ceux qui sont nés par hasard…

Il insiste sur les deux derniers mots en se penchant vers moi. Et moi je reste immobile.

« Nés par hasard »

Ces trois mots résonnent en moi puissance mille.

– En gros ce sont des enfants qui, logiquement, n’auraient pas dû voir le jour.

Je continue de le fixer, sans parler.

– Ces enfants développent beaucoup de signes, la culpabilité existentielle, le fait de ne pas « mériter » de vivre, l’attachement anxieux, ils se sentent « obligés » envers leurs parents et développent une relation ambivalente où ils ressentent le besoin d’être proche d’eux en pensant aussi que ce n’est pas bon, et surtout ils développent un énorme manque de confiance en eux. Je crois que je n’ai pas besoin de t’expliquer ce dernier point.

Je fais « non » de la tête.

– Je pense que tu souffres de ce syndrome. Depuis des années. Et la mort de Calista, surtout le fait que ce soit elle qui ait été victime alors que vous passiez la soirée ensemble, a amplifié ce syndrome. Au point de créer un sentiment exacerbé de culpabilité envers toutes les personnes à qui tu aurais causé du tort par le simple fait de les côtoyer.

Ma poitrine se creuse alors que ses mots cheminent en moi.

– Tu te persuades d’être à l’origine des problèmes de tes proches, mais c’est faux.

Je ris amèrement en quittant son regard. Il ne sait pas à quel point il a tort… Je ne me persuade pas, je sais.

– Regarde Derreck, tu penses être à l’origine de son conflit familial ? ce n’est pas le fait de t’avoir quitté qui en est la cause, c’est le fait d’avoir avoué son homosexualité. Derreck n’y est pour rien, et moi non plus. C’est une action, qui plus est légitime et humaine, qui a entraîné cette situation. Pas toi.

Je continue de refuser de le regarder.

– Tes parents n’ont sûrement jamais regretté de t’avoir eue, et je pense que c’est même le contraire, n’est-ce pas ?

Je tique en repensant à toutes les fois où ils m’assuraient que j’étais un miracle et une bénédiction, et non un fardeau. Ce serait tellement plus simple si j’arrivais à les croire, mais une part de moi refuse de le faire.

– Calista était une tête brûlée si je ne me trompe pas, continue-t-il sans relâche pour mon esprit en miettes, est-ce qu’elle ne s’est pas déjà mise seule dans une situation dangereuse ? Sans toi ?

– Si, confirme Derreck dans mon dos. Tu disais tout le temps qu’elle jouait avec le feu à rencontrer des inconnus sur Internet.

Je déglutis difficilement. Calista était bien une épicurienne, sans une once d’instinct de survie. Mais si je n’étais pas partie ce soir-là, si on était rentrée toutes les deux, ça ne serait pas arrivé.

– Et ce Tobias. Pourquoi serait-il en froid à cause de toi ?

Je serre les lèvres pour me retenir mais les mots sortent seuls et m’écorchent presque la bouche.

– Parce que je suis plus âgée que lui. Je l’ai connu quand il était enfant. C’est comme si je l’avais « violé » pour sa mère, comme si je m’étais attaqué à son enfant.

– Et est-ce que c’est le cas ?

Je le fusille du regard, les yeux rouges d’avoir tant pleuré.

– Non bien sûr ! il était consentant !

– Et majeur.

– Ça ne change rien ! Je ne vaux pas mieux que John Playton ou Harvey ! je l’ai mis dans une position impossible parce que j’ai laissé cours à mes pulsions !

Il ne répond pas et se renfonce dans le fauteuil en m’étudiant.

– Est-ce que tu connais exactement la définition de « prédateur sexuel » ? me demande-t-il enfin.

Je lève les yeux au ciel, exaspérée.

– C’est une personne qui use de moyens malhonnêtes et illégaux pour obtenir des faveurs sexuelles d’une autre personne. Tu te reconnais là-dedans ?

Moi non.

Mais Calista oui.

Je souris malgré moi en pensant à sa façon complètement improbable d’obtenir ce qu’elle voulait.

– Qu’est-ce qui te fait sourire ?

– Calista aurait pu être un prédateur sexuel…

Derreck rit doucement et Morgan sourit à son tour.

– Sans aucun doute, confirme Derreck.

– Elle faisait même du chantage à ses élèves pour obtenir de l’alcool, je raconte en me rappelant la soirée chez Mitch. Elle pouvait même séduire un élève juste pour lui remonter le moral. D’ailleurs elle a montré ses seins à Tobias quand il avait neuf ans, parce qu’elle était triste pour lui après la mort de son frère. Elle a montré ses seins en soutien…

Ils éclatent de rire et je souris avec eux. Parler d’elle me fait du bien.

Beaucoup de bien.

Je faisais simplement une bonne action…

Je cligne des yeux en la voyant derrière Morgan, en train de me tirer la langue. Elle est revenue. Depuis son enterrement je ne l’avais plus vue…

Je la fixe éberluée, au point que Morgan se retourne pour voir derrière lui. Merde, il ne manquerait plus qu’il comprenne que j’ai des hallucinations. Je me reprends et baisse les yeux vers lui en ignorant la rouquine qui hausse les sourcils, peu dupe de mon manège.

– Tobias a perdu un frère ?

Je cligne laborieusement des paupières en ne comprenant pas tout de suite la question.

– Heu… oui. Dans un accident de voiture avec sa mère alors qu’il était encore bébé…

Il acquiesce lentement, comme si le chemin s’éclairait.

– Pourquoi ?

Morgan me sourit gentiment avant de répondre.

– Ça explique la réaction disproportionnée de sa maman. Elle doit ressentir le même syndrome que toi. Mais elle doit en plus se sentir coupable d’avoir failli à son rôle de mère. De n’avoir pas su protéger son enfant. Donc elle a reporté sur son fils cette impuissance. Tu étais « sûre » pour elle, comme une certaine sécurité. Elle t’avait confié ses enfants et elle n’a pas supporté de voir que finalement tu n’avais pas mené le même rôle qu’elle.

Ou alors elle est juste mal baisée…

J’ignore délibérément Cal derrière lui et le fixe sans ciller.

– Mais elle a tort. Tu n’étais pas leur mère de substitution, tu as juste conservé ton rôle de femme. Et elle n’a pas supporté d’avoir fait de nouveau une erreur.

Ou alors elle est juste mal baisée.

J’inspire profondément. Ferme-la Cal…

Jamais chérie, même dans la mort.

– Mia, ce n’est pas contre toi personnellement qu’elle en a, mais contre elle. Elle a juste fait un transfert parce qu’elle ne supporte pas d’avoir failli à son rôle de mère. Mais en basculant la faute sur toi, elle a amplifié ton propre syndrome du survivant. Vous souffrez toutes les deux de la même chose. Mais vous l’exprimez différemment…

Je sens les larmes quitter mes yeux.

– Son père risque des problèmes à cause de nous…

– C’est un ancien junkie, non ? intervient Derreck, je pense qu’il en a vu d’autres…

Morgan ne répond pas mais son sourire s’allonge.

Qu’est-ce qu’il a à sourire comme un abruti celui-là ? Sérieux si je l’avais vu avant je t’aurais dit direct qu’il était gay, ça se sent à des kilomètres !

Je l’ignore encore une fois et me concentre sur lui.

– Pourquoi tu souris ?

– Parce que tu as dit « à cause de nous ». Et non « à cause de moi ».

Je fronce les sourcils et cherche dans ma mémoire. J’ai dit ça ?

– C’est exactement ce que j’essaie de te faire comprendre Mia. Tu n’es pas l’unique cause des problèmes de tes proches. Il y a beaucoup de facteurs qui entrent en compte, et tu n’es que l’un d’eux. Tes parents ont des difficultés financières car le pays traverse aussi une crise économique, Derreck est en froid avec sa famille car il leur a avoué son homosexualité, Calista est décédée parce qu’elle jouait avec le feu, et Tobias s’est disputé avec sa mère car il lui a sûrement tenu tête.

Il a raison Mi…

Tais-toi Cal.

– Le fait que Calista ait été violée, puis tuée, ne vient pas de…

– Elle a été violée après, je l’interromps.

Il fronce les sourcils.

– Pardon ?

Je déglutis et reprends la parole.

– Elle a été violée après le meurtre. Pas avant.

Je ne sais même pas pourquoi je précise ça. Peut-être pour me raccrocher au fait qu’elle n’aura pas subi un viol et un meurtre. Seulement le meurtre…

C’est ridicule putain…

On est bien d’accord, j’aurais clamsé dans tous les cas.

Je lui jette un rapide coup d’œil, elle est assise sur le dossier derrière Morgan et joue avec le chewing-gum qu’elle mâche en l’étirant avec son doigt.

– C’est étrange… D’habitude, les crimes hasardeux découlent d’un viol. Le coupable réalise ce qu’il a fait, et que la seule issue pour échapper à la justice est de se débarrasser de la victime… murmure Morgan.

– Qu’est-ce que ça change à l’issue finale ? je fais remarquer. Elle est quand même morte.

Il ne répond pas tout de suite, et semble plongé dans ses pensées. Au point que je regarde Derreck, mal à l’aise devant son silence.

– Dans quel état étaient ses vêtements ?

– Hein ? je m’exclame, perdue par sa soudaine question.

– Ses vêtements, ils étaient déchirés ou intacts ?

Je réfléchis rapidement et me repasse l’identification du corps, j’ai dû aller vérifier si ses effets personnels correspondaient à ce qu’elle portait le soir même. Et je ne me souviens pas d’avoir vu le moindre accro sur sa robe… À part une de ses boucles d’oreilles qui manquait à l’appel, mais les policiers ont supposé qu’elle l’avait perdue en se débattant. Ses chaussures étaient intactes aussi, il me semble… mais j’étais déjà sous cachets à ce moment-là, donc mes souvenirs sont troubles.

– Je n’en suis pas certaine, mais il me semble qu’ils étaient intacts… Pourquoi ?

Il soupire et se redresse pour se pencher vers moi.

– Morgan ? gronde Derreck.

– Ça ressemble plus à un crime passionnel. Voire un crime compulsif…

Quoi ? je murmure, effarée.

– C’est comme si le meurtrier avait tué Calista, puis avait pris soin d’elle ensuite parce qu’il se sentait coupable.

– En la violant ? je m’emporte.

– Pour une personne dérangée c’est une façon comme une autre de prendre soin de la victime…

Oh ducon, moi c’est Calista, OK ?

– Mais… mais… ça veut dire quoi ça ? je bafouille.

Il me regarde, le visage peiné.

– Ça veut dire que Calista connaissait peut-être son meurtrier.

La nouvelle m’assomme totalement, elle me remue l’estomac au point que je suis obligée de me lever pour courir aux WC et vomir le peu que j’avais mangé. Derreck me rejoint rapidement et tiens mes cheveux alors que je convulse au-dessus de la cuvette, en mélangeant les restes de nourriture avec les larmes qui coulent furieusement.

Elle le connaissait ! Elle devait sûrement le connaître ! Elle ne serait pas rentrée seule avec un inconnu ! Elle faisait tout le temps des recherches grâce à son cousin policier avant de rejoindre un homme qu’elle avait rencontré sur Internet. Elle était peut-être inconsciente mais pas à ce point !

Elle lui faisait confiance. Elle lui faisait CONFIANCE !

Je hurle comme une hystérique en réalisant qu’elle a été tuée par quelqu’un en qui elle avait confiance. Avec qui elle se sentait en sécurité !

Derreck me tire de force hors des WC alors que je continue de hurler sans réussir à m’arrêter. Il lui faut l’aide de Morgan pour réussir à me maîtriser. Mais je continue de crier, jusqu’à transformer mes cris en pleurs, en sanglots déchirants alors que je réalise ce qu’elle a vécu.

Ce qu’elle a subi.

 

27 Je conseille « Something » de Marina Kaye en fond sonore. Pendant tout le chapitre…

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