Too Young
Chapitre 31
– Je peux savoir ce que tu fais ici ? je demande pour la dixième fois à Calista qui fait le pied de grue devant la caisse du magasin.
– On est samedi. Je m’ennuie.
– Merveilleux. Donc si j’ai bien pigé, comme tu ne travailles pas, tu viens m’empêcher de le faire correctement ?
– Et avoue que c’est merveilleux quand c’est moi qui le fais ! répond-elle avec un sourire gigantesque.
Je pouffe en relisant pour la troisième fois la ligne sur ma liste de réapprovisionnement, et lève les yeux au ciel quand elle reprend son bavardage incessant. Je décide de sauvegarder ma liste et de fermer le fichier. Je n’y arriverai pas aujourd’hui avec elle, autant le faire mardi quand elle embêtera ses élèves à ma place.
Je croise les bras sur la surface de la caisse et l’écoute en souriant alors qu’elle m’énumère les derniers potins de la ville.
– D’ailleurs, en parlant de poufiasse, la fille de Josh et Cassie Sullivan vient de revenir en ville pour le week-end, conclut-elle en grimaçant.
– Tu as peur de te faire voler la vedette ?
Elle me toise du regard et vient planter son doigt sous mon nez.
– Personne ne me vole la vedette, OK ? Personne !
Je lève les mains en signe de reddition et recule un peu pour mettre de l’ordre dans le tiroir sous la caisse. C’est un vrai bordel rempli de stylos qui ne fonctionnent plus, de trombones tordus, de tickets perdus et d’étiquettes inconnues. Comme le magasin est calme et que mes parents s’occupent de ranger la réserve, je n’ai pas grand-chose de plus à faire. Je suis même sur le point de demander à Calista d’aller me chercher un cappuccino au café du coin pour qu’on puisse discuter plus convenablement quand la sonnette de la porte d’entrée me fait relever la tête. Je souris machinalement à la jolie blonde qui semble perdue au milieu des outils et autres objets de quincaillerie.
– Bonjour, je peux vous aider ?
Elle semble soulagée à mon intervention et se précipite vers moi en me montrant son sac à main.
– Bonjour, dites-moi que vous avez de quoi sauver mon bébé.
Je me penche par-dessus le comptoir pour voir que l’anse de son sac à main est cassée et qu’il ne tient plus que par un fil. Littéralement.
– Alors… je commence très sérieusement. Je crois qu’avec perforateur et un kit de boutons pressions on pourrait le sauver mais je ne peux rien promettre… il va peut-être falloir songer à l’amputer.
Elle cligne plusieurs fois des yeux avant d’éclater de rire et je lui souris largement. Elle est très jolie et son rire est contagieux.
– Je tente ma chance avec le kit de bouton pression, confirme-t-elle en hochant la tête.
– Bon choix. Je crois qu’il m’en reste un, je vais vous le chercher.
Je la quitte alors que Calista s’extasie sur son sac d’une marque visiblement connue et m’éloigne dans le rayon du fond vers les petits accessoires et outillages. Je parcours les rangées des yeux pour trouver le fameux kit et le perforateur en pestant presque. Bon sang mais je l’avais pourtant vu ici la semaine dernière ! il n’a pas pu disparaître ou changer de rayon en moins de cinq jours, alors à moins que mes parents ne l’aient vendu, il devrait se trouver ic…
– Mademoiselle Anderson.
Mes doigts se figent sur la rangée et ma respiration se coupe dans ma cage thoracique.
Je ne l’ai pas entendu entrer, je ne l’ai pas senti s’approcher mais maintenant qu’il est là je sens le duvet de ma peau se hérisser et un fourmillement familier prendre possession de mon corps.
– Tobias… je souffle.
– Lui-même.
Un sourire s’épanouit sur mon visage en sentant le sien dans la voix légèrement moqueuse et je tourne le regard vers lui. Il m’étudie, les bras croisés, appuyé d’une épaule sur les rayonnages, un sourire taquin à peine dissimulé. Je plisse les yeux en l’observant.
– Que me vaut le plaisir de votre visite Monsieur Miller ? Besoin d’huile ?
Il hausse les sourcils et se redresse avant de s’approcher d’un pas de prédateur vers moi. J’écarquille brièvement les yeux et recule d’un pas. Il est trop proche, mes parents ne sont pas loin et le magasin n’est pas totalement vide. Même si Calista est au courant, je ne tiens pas à m’afficher devant les possibles clients et laisser la rumeur de ma liaison avec mon jeune voisin se répandre comme une traînée de poudre.
– Repos soldat, je le préviens en reculant de nouveau alors qu’il avance inexorablement dans ma direction, nous ne sommes pas en zone neutre ici. Les confédérés ne sont pas loin.
– J’aime vivre dangereusement.
Je pouffe à peine à son clin d’œil mutin avant de l’éviter en me faufilant dans son dos.
– Tu es peut-être un Yankee tête brûlé, mais moi je suis une honorable jeune femme du sud… je rétorque en m’éloignant dans le rayon.
Je pousse un petit cri de victoire en apercevant ce que je cherchais et l’attrape au vol alors qu’il répond.
– L’hospitalité du Sud se perd, mademoiselle O’Hara !
Je lui tire la langue et repars vers le comptoir où la jeune femme attend toujours.
– Voilà de quoi sauver votre bébé !
Elle soupire de soulagement et j’entreprends de lui expliquer comment fonctionne le perforateur quand elle relève la tête et ne m’écoute plus.
– Mais regardez qui est là ! Tobias Miller !
L’entendre prononcer son nom me fait tiquer et je vois Calista faire de même dans le coin de mon champ de vision. J’ai à peine le temps de relever la tête qu’elle est partie en courant et se jette dans ses bras.
– Danny !
OK. Je ne sais pas ce qui m’énerve le plus, le fait qu’elle se précipite vers lui ou bien le fait qu’il l’attrape au vol et referme ses bras sur elle en souriant de toutes ses dents ?
Les deux mon Général.
– OK, c’est qui cette greluche ?
Je ne réponds pas à l’attaque de Cal, qui parlait pourtant avec elle il y a cinq minutes comme si c’était une amie de longue date. À la place je les fixe, la bouche légèrement ouverte, sous le choc.
C’est comme un coup de tonnerre, la réalisation subite que Tobias a eu une vie avant moi, qu’il a fréquenté d’autres filles, qu’il a eu des liaisons, qu’il a une vie que je ne connais pas et ça me coupe le souffle comme un uppercut en plein estomac.
Pour une raison inconnue, je m’étais persuadée qu’il n’était qu’à moi, comme j’étais son ancienne baby-sitter, je partais du principe que j’étais l’unique femme de sa vie, mais à le voir sourire en serrant cette jolie blonde dans ses bras, je me retrouve face à ma naïveté. Nous venons de la même ville. Je tomberai sûrement sur certaines de ses anciennes conquêtes.
À bien y réfléchir j’en ai déjà sûrement croisé plusieurs sans même le savoir.
– Yo, le gamin, tu nous présentes officiellement ?
Je sursaute à l’injonction de Cal et sors de ma transe. Assez pour voir un mince sourire gêné sur le visage de Tobias alors qu’il s’écarte d’elle et me jette un rapide regard.
Pris la main dans le sac Tobie…
– Bien sûr, pardon, Mia, Calista, voici Danny une copine du lycée.
Une « copine du lycée » ? et pourquoi pas le pape pendant qu’on y est ?
– Elle te saute dans les bras et te lèche presque le visage et tu nous dis que c’est une « copine de lycée » ? l’interroge Calista avec un regard perçant.
Si perçant que je vois les yeux de Tobias se plisser à peine alors que son amie éclate de rire. Désolée, monsieur Miller, les copines se défendent toujours.
– Elle a raison, Tobias ! reprend la jeune femme qui le tient toujours dans ses bras. Pour tout vous avouer, on a été un peu plus que des amis, mais ça n’a pas duré longtemps.
Elle tourne le visage vers lui et lui caresse la joue d’un doigt avant d’ajouter en souriant d’un air rêveur.
– Juste le temps de quelques souvenirs mémorables sous les gradins…
J’ai envie de vomir.
Je baisse les yeux et entreprends d’encaisser le perforateur et le kit de boutons-pressions pour me donner une contenance tandis que Calista reprend de plus belle.
– Aaaaah… Une ancienne copine de cul, alors ? autant dire les choses clairement, hein Miller ?
J’entends la jeune femme rire de façon plus nerveuse. Je n’ose pas lever la tête pour regarder Tobias, je le connais assez pour savoir qu’il aura le visage fermé et fixera Calista sans se démonter. Ce qui ne l’empêche pas de continuer sans répit.
– Vous avez besoin qu’on vous laisse seuls pour rattraper le temps perdu ou cette magnifique démonstration d’affection suffira à calmer vos ardeurs ?
– Caaal… je gronde pour la prévenir qu’elle va trop loin.
Mais elle ne m’écoute pas. D’ailleurs j’aurais dû le savoir, Calista ne m’écoute jamais quand elle est en colère. Un jour elle a quasiment défiguré à coups de griffes un garçon qui nous avait insultées en boîte de nuit.
Non pas que ça l’ait dérangé de se faire traiter d’allumeuse, elle l’assume entièrement, mais quand le garçon en question m’avait traité de « pauvre fille » et de « faire-valoir », elle était devenue hystérique et s’était jetée sur lui alors que je l’avais supplié de laisser tomber. À quelques millimètres près, elle lui crevait un œil.
Le problème c’est que j’aime beaucoup ceux de Tobias, et j’aimerais éviter de le rendre borgne. Par contre j’avoue que je ne serais pas contre une petite balafre sur sa joue, là tout de suite…
Vilaine Mia.
– Quoi ? me répond-elle, ils se sautent dessus en plein milieu de ton magasin, le minimum serait de nous présenter en disant la vérité, non ?
Je lui fais de gros yeux et ose jeter un regard vers Tobias. Son visage est fermé mais il arbore quand même un léger sourire narquois. Il n’a clairement pas peur de Calista et semble même la défier d’aller plus loin dans ses attaques.
Merveilleux. Si une bagarre se déclare, je risque d’avoir deux grands blessés au lieu d’un seul.
– Je vous encaisse ? je demande à la fameuse Danny pour couper court à ce duel sans merci.
Elle jongle du regard entre Tobias et Calista et hoche rapidement la tête avant de se détacher de lui pour me rejoindre alors que les deux autres continuent de s’affronter du regard.
– Oui… c’est une bonne idée…
– Quinze dollars, j’annonce en me forçant à lui sourire.
Elle me sourit en retour et sort des billets qu’elle me tend. Je les attrape et lui souris plus facilement. Je suis soulagée de savoir que je ne lui en veux pas, elle n’est pour rien dans cette situation. Et contrairement à Cal, je n’en veux pas à Tobias non plus. Je m’en veux à moi. Je m’en veux d’avoir été aussi naïve, d’avoir cru que j’étais la seule.
J’ai aussi eu une vie avant lui alors j’ignore les raisons qui m’ont poussé à croire que nous étions dans un cocon lui et moi. C’était ridicule.
Stupide Mia…
– Je… heu…
Je relève les yeux de ma caisse quand elle hésite à parler, et la découvre en train de fixer Calista et Tobias, incertaine de savoir quoi dire. Je la comprends, à sa place j’hésiterais aussi, de peur de déclencher un cataclysme.
– Ta petite copine te parle, Miller, souffle Cal avec un sourire mielleux.
– J’ai entendu Jones, je ne suis pas sourd, répond-il en enfonçant nonchalamment les mains dans ses poches, un léger sourire ironique aux lèvres.
– Ah bon ? il paraît pourtant qu’un excès de branlette affecte l’ouïe.
– Et tu en connais pas mal sur le sujet, n’est-ce pas ?
– OK, TEMPS MORT ! j’interviens en faisant le signe du T avec mes deux mains comme au sport. Calista, tu irais me chercher un cappuccino, s’il te plaît ?
Elle ne me regarde pas et je vois sa mâchoire tressauter alors qu’elle continue son combat de regard perçant avec Tobias en face d’elle.
– Oui, et si tu me raccompagnais à la voiture Tobias ? intervient Danny à côté de moi.
Je pivote brusquement vers elle. OK, mademoiselle, je ne t’en veux pas et tu sembles vouloir m’aider à désamorcer la situation, mais cette tentative ne me plaît pas vraiment… ni à Calista d’ailleurs. Elle détourne le visage de l’homme en face de nous et jette son dévolu sur la jolie blonde qui sursaute presque. Mais avant qu’elle n’ait eu le temps de se jeter – métaphoriquement parlant – sur elle, Tobias intervient.
– Désolé Danny mais j’ai deux trois courses urgentes à faire. Par contre si tu es libre cette semaine on peut aller boire un verre ensemble ?
Il prend le temps de tourner le visage vers Calista avant de reprendre plus lentement.
– Pour se remémorer le bon vieux temps…
Je sens un pincement dans ma poitrine, je sais qu’il dit ça pour énerver Cal, mais je crois qu’il ne se rend pas bien compte de l’effet que ça a sur moi.
Une pique de jalousie prend naissance dans mon ventre et remonte en flèche dans ma poitrine. Mais je la repousse pour agripper le bras de Calista et l’empêcher de lui sauter à la gorge. Son amie ne semble pas remarquer que ma copine est prête à attaquer direct sur la jugulaire tandis qu’elle consulte son téléphone avant de répondre.
– Je repars dans deux jours et j’ai des repas de famille prévus, mais je suis libre ce soir si tu veux. On se retrouve chez Mitch à 19 heures ?
Le visage légèrement surpris de Tobias me soulage un peu du poids qui s’était imprimé sur ma poitrine. Il ne s’attendait visiblement pas à ce qu’elle cale un rendez-vous aussi vite. Moi non plus d’ailleurs.
– Malcom est aussi revenu en ville pour la semaine, je lui dis de nous rejoindre ?
Je soupire de soulagement en comprenant que ça ne sera pas une soirée en tête à tête. Un peu trop fort d’ailleurs parce que Tobias me regarde furtivement avant de lui répondre.
– C’est bon pour moi. 19 heures chez Mitch.
Elle lui sourit largement en rangeant son téléphone et attrape le sac que je lui tends avec ses achats avant de sortir en nous souhaitant une bonne journée, non sans avoir regardé Calista de façon circonspecte. Son départ provoque un silence de plomb dans le magasin et je n’ose pas regarder Tobias. Heureusement pour moi, mes parents choisissent ce moment pour quitter la réserve et m’offrent une porte de sortie inespérée.
– Oh Tobias ! s’exclame ma maman, comment vas-tu mon grand ? tu as besoin de quelque chose ?
Je me hasarde à le regarder enfin, et j’aperçois le muscle de sa mâchoire serrée tressauter avant que son visage ne se détende d’un coup quand il se retourne vers mes parents.
– Bonjour Sarah, Joseph, les salue-t-il brièvement, non rien de particulier, je passais par ici, j’ai vu Mia à travers la vitrine et je voulais juste dire bonjour.
Il me regarde ensuite et sourit tristement avant de reculer vers la porte de sortie.
– Mais je crois que je l’ai dérangée en plein travail. Je ne vous importune plus. À bientôt. Calista, Mia…
Il nous salue froidement avant de quitter le magasin sans un regard en arrière, me provoquant une remontée acide dans la gorge. J’aimerais lui courir après, m’expliquer avec lui, mais je ne peux pas. Pas avec mes parents dans le magasin. Et encore moins avec Calista qui me menace du regard, m’interdisant de me lancer à sa poursuite.
Putain de relation secrète.
– Eh bien, il avait l’air remonté… Qu’est-ce que vous lui avez fait encore les filles ?
Calista suffoque à l’accusation de mon père.
– Comment ça « les filles » ? C’est une insulte à ma capacité de casse-pieds, monsieur Anderson ! je suis parfaitement capable d’énerver un homme toute seule !
– Ça, je te crois sur parole… marmonne-t-il en réponse avant de fuir dans le fond du magasin.
Suivi bien malgré lui par Calista qui lui liste toutes ses actions héroïques contre les hommes. Je pouffe en le voyant lever les yeux au ciel et m’implorer du regard de le sauver tandis que ma maman me rejoint en les observant.
– Ces deux-là alors… s’amuse-t-elle en secouant la tête. Ma chérie, Margaret nous a proposé de venir manger chez elle ce soir, est-ce que tu veux te joindre à nous ?
Je grimace en imaginant la scène. Moi seule, au milieu de quatre quasi sexagénaires.
Mouais…
Mais alors que j’ouvre la bouche pour décliner, Calista revient en courant presque vers nous.
– Désolée, madame Anderson, Mia est déjà prise ce soir. Elle sort avec moi.
Je la dévisage, les yeux grands ouverts. Ah bon ?
– Oh, d’accord. Et puis-je savoir ce que vous comptez faire ? lui demande ma maman.
– Oui, moi aussi ça m’intéresse de le savoir, je marmonne à sa suite.
Elle me sourit de toutes ses dents avant de répondre d’une voix mielleuse.
– Et alors chérie, tu as déjà oublié ? On va boire un verre chez Mitch ce soir. À 19 heures.
Oh misère…
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