Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 21 sur 54

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Too Young

Chapitre 18

 

Est-ce que j’ai dit « difficiles » ? J’aurais dû dire « impossibles à vivre ».

Douze jours à jouer au chat et à la souris avec Tobias, à inspirer profondément avant d’ouvrir la chambre de ma porte, de peur de le surprendre en petite tenue de l’autre côté, à tenter de garder mon calme alors qu’il me fixe intensément…

Le jeune a de la patience et beaucoup de ressource. J’ai passé un bon moment à tourner et retourner la situation dans ma tête, et la solution que j’ai trouvée, c’était d’y aller avec lui, mais de l’abandonner dans le festival en espérant qu’il trouvera une jeune fille pour répondre à sa demande. Je finirai forcément seule, mais étant donné que je devais y aller avec Calista, ça serait arrivé de toute façon.

En regardant les photos des éditions précédentes, le nombre de filles en sous-vêtements, voire quasiment nues, est tellement impressionnant que je n’aurai aucun mal à lui faire oublier ma présence. Et je pourrai profiter du festival dans mon coin.

Seule.

Ce petit détail m’a filé le bourdon, mais après tout j’ai trente ans, je peux aussi apprécier de vivre un festival sans avoir forcément quelqu’un avec moi. Je vais déjà au cinéma seule. Bon, après trois tentatives avortées soit, mais c’est déjà une victoire. Alors la prochaine étape : sept jours à me lâcher dans un festival. Peut-être même que je rencontrerai un trentenaire sympa avec qui me lâcher un peu plus. Forte de ces bonnes résolutions, j’ai prévenu Tobias que j’acceptais d’y aller avec lui, et bizarrement, ma réponse positive a quelque peu calmé ses ardeurs et ses tentatives pour me rendre mal à l’aise ces deux derniers jours.

Je devrais me sentir rassurée mais finalement ça me manque… J’avais pris l’habitude de ces joutes visuelles bien malgré moi. Et je mentirai en disant que je ne me sens pas flattée par cette attention. Même si je sais qu’elle ne mènera à rien de bon, autant pour lui que pour moi.

Je flâne entre les rayons du Walmart que nous avons trouvé sur la route menant au désert. Après avoir rejoint Salt Lake City pour récupérer le camping-car avec générateur que j’avais loué il y a plus d’un an en prévision du festival, et les deux vélos qui nous serviront de moyen de déplacement, nous avons pris la route direction le Black Rock Desert. Contre toute attente, les trois premières heures de trajet ont été assez calmes, nous nous sommes relayés pour conduire pendant que l’autre dormait, et moi qui avais peur de me retrouver coincée avec lui dans un endroit clos, je n’ai pas vu passer le trajet. Mais avant d’arriver sur les lieux du festival et devoir patienter pendant huit heures de queue, il fallait faire les courses de vivres et d’eau potable. C’est pour ça que je me retrouve en plein Walmart à deux heures du Nevada, le caddie rempli d’une cinquantaine de bouteilles d’eau, et de vivres facilement consommables. J’ai préféré m’arrêter avant pour être sûre de trouver des vivres et non un magasin vidé par les Burners. Le caddie de Tobias déborde tout autant, mais contrairement au sien, le mien est rempli de produits relativement bons pour la santé alors qu’il accumule un nombre incalculable de barres chocolatées, ou cochonneries industrielles. Encore une différence flagrante entre nous. Je secoue la tête, un sourire aux lèvres, en le voyant déposer un nouveau pack de barres chocolatées.

– Quoi ?

– Tu es conscient qu’on va dans le désert ? et que tes précieuses barres au chocolat vont totalement fondre avec la chaleur dans la journée ?

Il me sourit en coin mais ne répond pas. Il porte un marcel large, déchiré au col, et un bermuda en jean qui a vu des jours meilleurs. Sous ce haut large j’aperçois une bonne partie de ses tatouages, même ceux sur son torse. D’ailleurs les regards sur son passage me confirment qu’une bonne partie de la population féminine les regarde aussi… Il porte également ses éternels bracelets en cuir et colliers à grigris. Je ne peux m’empêcher de l’observer quand il se tourne et se dirige vers le rayon des spiritueux pour remplir la partie encore libre de son caddie de packs de bière.

– Il n’y aura jamais assez de places dans le petit réfrigérateur pour tout ça Tobias.

– Alors on les mettra au fur et à mesure.

Je soupire et continue mes achats. Je passe devant un rayon farces et attrapes et pouffe devant des tenues improbables. Je devrais m’y faire à l’avance, ce festival sera une succession de gens et réalisations toutes plus improbables les unes que les autres. Je prends un chapeau « corbeille de fruits » et le pose sur ma tête pour me regarder dans le petit miroir en souriant.

– Tu devrais le prendre. Il te va bien.

Je sursaute à la voix dans mon dos et repose le chapeau bien vite.

– Pas besoin, je serai sûrement la personne la plus « normale » de ce festival.

– Je croyais que tu y allais pour te lâcher.

Je relève les yeux vers lui et lui souris d’un air mystérieux. Enfin j’espère.

– Il y a d’autres manières de se lâcher…

Ses yeux se plissent mais il ne dit rien de plus. Cette tendance à ne plus rebondir sur mes phrases me laisse perplexe. Je fais un dernier tour en vérifiant sur ma liste que je n’ai rien oublié et vérifie auprès de Tobias qu’il a tout ce qui lui fallait avant de m’avancer vers la ligne de caisse. Nous mettons l’intégralité des deux caddies sur le tapis roulant, nous avons prévu de partager les frais, mais Tobias pose un séparateur de caisse avant de déposer d’autres articles derrière.

– Qu’est-ce que tu fais ? On avait dit qu’on partageait.

– Oui, mais ça ce sera pour une utilisation personnelle…

Je souris en plissant le nez et me penche pour vérifier ce qu’il a posé avant de perdre aussitôt mon sourire.

Trois boîtes de préservatifs et le fameux chapeau corbeille de fruits. Et contre toutes attentes, ce n’est pas le chapeau qui me perturbe le plus. Je déglutis et reprends ma place en me raclant la gorge.

– Trois boites ? Tu as sacrément prévu de te « lâcher » dis-moi…

Et je n’ai même pas pensé à en prendre pour moi. C’est là qu’on voit tout de suite les différences de priorités entre hommes et femmes.

– Je t’en prêterai bien mais j’ai peur qu’ils ne soient pas à la bonne taille si tu rencontres quelqu’un.

L’hôtesse devant moi pouffe et je jette un rapide coup d’œil sur les boîtes avant de hausser un sourcil, ironique.

– XL ? Vraiment ?

Il sourit largement en croisant les bras sur son torse en en appuyant sa hanche contre la caisse.

– Tu sembles surprise Mia.

Et nous y revoilà ! J’avais dit qu’il s’était calmé ? J’avais tort. Tobias coquin est de retour, le regard brillant, la langue acérée et la connotation sexuelle prête à rebondir… Je préfère changer de sujet plutôt que de prendre ce chemin glissant et je tourne le visage sans laisser percevoir une quelconque émotion.

– Au moins elles ne fondront pas au soleil…

J’ai à peine le temps de finir ma phrase que je sens son souffle sur ma nuque et contre mon oreille. Je me fige, le cœur battant et les yeux écarquillés alors qu’il s’amuse à faire courir son nez le long de la courbe de mon cou avant de venir chuchoter dans mon oreille.

– Si tu savais… j’espère bien que ce festival sera assez brûlant pour faire fondre toute résistance…

J’inspire par saccade, le ventre noué, et mes mains se crispent sur mon petit sac à dos. Mon estomac fait une petite torsion de surprise quand sa main droite remonte le long de mon bras nu, comme lors de la soirée caritative, et que ma peau se recouvre d’une fine chair de poule à son contact.

– Tu as froid Mia ?

Son ton caressant m’enveloppe entièrement et je prends sur moi pour passer outre. Je me dégage légèrement et pars sans un mot récupérer nos courses de l’autre côté de la caisse pour les empiler dans le premier caddie vide. J’entends bien un rire étouffé dans mon dos mais je ne le regarde pas. Il vient me prêter main-forte sans relancer la conversation et sans essayer de me toucher de nouveau. Et je me sens presque… abandonnée.

Je suis malade. Je prie pour qu’il me laisse tranquille, et je le regrette quand il s’arrête. Je vais avoir besoin de trouver rapidement un homme pour assouvir mes pulsions sexuelles et me permettre d’oublier celui en face de moi. Le reste du trajet se passe dans un silence étouffant. Il nous faut encore trois heures pour rejoindre l’entrée du festival, sans compter la queue qui nous attend sur place. J’ai délibérément pris la route un peu tard pour nous permettre d’arriver en fin de journée et éviter le plus gros de la file d’attente. Durant le trajet, Tobias ne parle pas, ne prononce pas un seul mot mais me regarde régulièrement d’une façon insondable. Tantôt les yeux plissés, tantôt avec un léger sourire aux lèvres, parfois en biais, parfois franchement. Et chacun de ses regards me fait bouillir un peu plus. Je peux presque sentir le chemin de ses yeux sur ma peau, remonter le long de mes cuisses nues, de mon bras qui se couvre de chair de poule, le long de mon cou, ma nuque, mon visage… Je résiste à la tentation de le regarder et je fixe la route sans parler. La musique qui provient de la radio m’offre un répit confortable mais passager. Certaines chansons, ouvertement sexuelles ou à l’ambiance lourde ne font qu’attiser mon excitation. Mes mains se crispent régulièrement sur le volant et je sais qu’il s’en aperçoit parce qu’un léger sourire éclaire son visage à chaque fois que je maltraite la bande de cuir. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai envie de relever mes cheveux, de m’éventer, de me couvrir pour échapper à son regard… je ne sais plus ce que je veux.

Arrivée au festival après quatre heures de bouchon il nous faut encore cinq bonnes heures de file d’attente avant de rejoindre notre emplacement. Mais cette fois-ci c’est Tobias qui prend le volant, je fais donc semblant de dormir pendant une bonne partie de la longue attente, ou joue sur mon portable. N’importe quelle personne extérieure dirait que nous nous ignorons, mais c’est faux. Je suis extrêmement consciente de sa présence à côté, de ses doigts qui se rapprochent à chaque fois qu’il touche le levier entre nous. Comme nous sommes arrivés en fin de journée, notre emplacement est assez loin du centre du festival mais ça m’arrange. Le bruit sera moins présent. En descendant du camping-car je suis soufflée par la vue. Le désert s’étend tout autour de nous et je ne vois quasiment pas la fin, si ce n’est à l’aide des collines rocheuses qui délimitent le périmètre. Le soleil commence à descendre sur l’horizon et baigne l’espace d’une lumière presque surréaliste alors que je me tourne vers le Man, difficilement visible au milieu de la poussière tractée par les véhicules. Il fait une chaleur étouffante mais j’inspire à plein poumons pour m’imprégner de l’ambiance surnaturelle qui m’entoure.

J’y suis.

Douze ans que je rêve de ce festival. Depuis mes dix-huit ans. J’aide Tobias à manœuvrer pour garer le camping-car, et ensuite je tourne autour de moi, le sourire aux lèvres. Les gens sont tous souriants, habillés simplement ou de façon excentrique. Personne ne se ressemble, la foule est un melting-pot de couleurs, de styles et d’agissements différents.

– Tu es belle quand tu souris.

Je me tourne vers lui, alors qu’il est appuyé d’une épaule contre le véhicule, et qu’il me regarde, un léger sourire aux lèvres. J’hésite à répondre. Ce compliment reste innocent, alors je ne risque rien à le remercier. Je rougis légèrement en replaçant une mèche de cheveux derrière mon oreille.

– Merci…

Il sourit un peu plus et se redresse pour se rapprocher en me tendant un bandana.

– Tiens, il y a beaucoup de poussière, ça te permettra de respirer plus facilement, surtout en cas de tempête de sable.

Je saisis le bandana en le remerciant de nouveau.

– Si tu veux je branche le générateur et on prend les vélos pour aller faire un tour ?

Sa suggestion est plus qu’alléchante, je rêve d’avancer dans le festival pour repérer les lieux et aller voir le fameux « Man ».

– OK. Je viens t’aider.

Il se dirige d’un pas rapide vers l’arrière du camping-car et ouvre la trappe du générateur pour brancher l’alimentation sur celle du véhicule. J’en ai choisi un haut de gamme, et j’ai eu la bonne idée de le régler quand j’étais encore trader. Sinon il m’aurait coûté le prix d’un rein au marché noir aujourd’hui. L’agence de location nous a rempli la gigantesque cuve d’eau potable avant de prendre la route, et bien qu’il ne soit pas très grand, il possède le confort nécessaire pour survivre à ces sept jours dans le désert. Je rougis mentalement quand je me rappelle qu’il n’y a qu’un lit deux places pour dormir. Je comptais passer la semaine avec Calista, donc je n’avais pas trouvé nécessaire d’en prendre un plus grand avec un lit en plus. Les banquettes autour de la table peuvent se convertir en petit lit d’appoint mais ça reste une solution précaire.

– Pour le lit… je commence en me raclant la gorge.

Il referme la trappe et me regarde, les yeux indéchiffrables.

– Si tu veux on peut faire un roulement avec la banquette, je continue en me grattant machinalement le bras. Une nuit chacun…

Il ne dit rien puis hoche la tête. Un mouvement infime.

– Je ne dormirai peut-être pas dans le camping-car tous les soirs, alors n’hésite pas à prendre le lit quand ça arrivera, même si c’est mon tour.

Sa phrase me fait perdre le léger sourire de convenance que j’avais plaqué sur le visage. Donc il compte bien trouver des « hébergements » temporaires.

Ça devrait me rassurer. Me confirmer que j’ai pris la bonne décision. Me faire sauter de joie.

Mais à la place je ne ressens qu’une sensation de déchirure dans la poitrine. J’ai pris l’habitude d’être poursuivie de ses assiduités et la rapidité avec laquelle il tourne la page me donne la nausée. Je ne suis qu’une parmi tant d’autres.

Je ne suis rien pour lui.

Je me force à sourire pour donner le change.

– Tu as raison. Amuse-toi tant que possible. Je ne te gênerai pas, promis.

J’essaie de donner un ton normal à ma voix mais ma gorge est tellement nouée que ma phrase finit par devenir sèche. Il ne répond pas et me fixe, les yeux sombres. Aucun de nous ne parle pendant un long moment avant qu’il ne baisse les yeux le premier pour déverrouiller le porte-vélo.

– On y va ?

J’avale péniblement ma salive en acquiesçant et remonte mon bandana sur le visage pour cacher en partie mon visage amer. J’ai bien besoin de me cacher derrière quelque chose. Je le laisse détacher les vélos en fixant ostensiblement mes pieds. Il me dit que je suis jolie, et ensuite il me fait comprendre qu’il va sûrement finir la nuit dans une festivalière. Qui fait ça ? Réponse stupide : les joueurs. Ceux qui ne prennent rien au sérieux. Ceux qui se moquent des conséquences de leurs actes. Si je m’écoutais d’un point de vie extérieure je me trouverais hargneuse, voire blessée.

Parce que c’est ce que je ressens, de la colère et de la tristesse mêlée. Celle de m’avoir fait imaginer des choses pour finalement me les retirer en un claquement de doigts. Des larmes de déception et de honte perlent au coin de mes yeux.

Je suis stupide et crédule. Encore une fois.

Mia Anderson, sainte patronne des femmes flouées.

Je me détourne pour passer une main rageuse sur mes yeux cuisants et monte en selle sans même l’attendre.

– Mia ! Attends !

– On se retrouve ce soir ! je hurle en pédalant pour m’éloigner le plus vite possible de lui et me perdre dans la foule.

Ses cris se perdent dans le bruit ambiant et je fonce comme un dératé en frôlant quelques Burners au passage qui laissent échapper des jurons, je prends n’importe quelle destination pour brouiller les pistes et l’empêcher de me retrouver. Mais je comprends rapidement qu’il lui sera presque impossible de me retrouver au milieu de tous ces gens à vélo. Je soupire de soulagement en le réalisant, m’arrête, descends du vélo en le laissant tomber par terre et retire mon bandana pour tenter de me calmer, une main tremblante posée sur le visage. Je n’ai pas pensé à prendre les clefs du véhicule. Je ne sais même pas si je réussirai même à retrouver mon chemin dans ce dédale désertique.

– Oh là, mademoiselle ! Qu’est-ce qui se passe ? On n’est pas censé pleurer au Burning Man…

Je sursaute lorsqu’un homme d’une cinquantaine d’années en legging blanc troué et chapeau de cow-boy argenté m’interpelle. Son visage est avenant et j’éclate malgré moi d’un rire nerveux. Il n’a pas de t-shirt et porte des Crocs en fourrure. Qui porte des Crocs sincèrement ? Qui plus est fourrées en rose ?

– Pardon. C’est la fatigue du voyage sûrement…

– Ah oui, ça je sais ! Avec mon mari nous avons voyagé depuis Boston pour venir ici. Ça fait vingt ans qu’on ne rate aucune édition ! C’est votre première fois ?

Un homme chauve le rejoint avec un mug isotherme et pose sa main sur son épaule.

– Oui. Je suis vierge.

Ma phrase déclenche un rire de leur part.

– Vous venez d’où charmante demoiselle ? me demande son compagnon en allant verser une rasade d’un liquide inconnu dans un verre en plastique réutilisable.

– Salt Lake City.

Il revient me tendre le verre et je fronce les sourcils en regardant le contenu. C’est vert et inconnu.

– Ici tout est une question de don. Rien ne se vend, à part le café. Allez-y buvez.

– J’ai le droit de savoir ce que c’est avant ?

Ils sourient largement et secouent la tête.

– Non, ça ne serait pas drôle sinon.

Leur joie est contagieuse et je ris de nouveau, rapidement atteinte par leur plaisir évident d’être ici. Je porte le gobelet à mes lèvres et avale une première gorgée. C’est… bizarre. C’est définitivement alcoolisé mais ça a un goût de concombre et… d’autre chose. Je fais la moue avant de finalement décider que ce n’est pas mauvais. Je finis le verre rapidement avant de le tendre à mon barman improvisé, mais il le refuse d’une main et me fait signe de le garder.

– Ici vous allez découvrir beaucoup de choses, et notamment des boissons différentes. Gardez le verre avec vous, il vous permettra de boire plus facilement.

– C’est pour ça que vous avez un mug isotherme ?

– Touché !

Je lui souris et range le verre dans la poche arrière de mon short en le remerciant.

– Aaaah ! Je préfère voir un joli sourire plutôt que vos larmes ! Allez, bambina, en selle, il est temps de découvrir les joies du Burning Man !

Je remonte sur mon vélo et commence à pédaler en leur adressant un signe de la main avant de m’immobiliser.

– Je ne connais même pas vos prénoms !

Ils se contentent de me sourire en retour en haussant les épaules et le cow-boy argenté prend la parole.

– Les noms n’ont plus d’importance ici. Nous sommes tous égaux.

Je plisse les yeux, surprise et je leur fais un nouveau signe de la main avant de reprendre mon chemin. Je passe l’heure suivante à me balader entre les tentes et les gens, le corps plus léger.

Tellement léger que je me demande s’il n’y avait pas un ingrédient supplémentaire dans le cocktail vert offert un peu plus tôt. Plus j’avance, plus j’ai l’impression de pédaler dans le coton. Je réalise aussi que les gens se couvrent de plus en plus alors que la chaleur disparaît pour laisser la place à une température plus fraîche mais je ne ressens pas le froid. Je croise plusieurs personnes qui me sourient, je m’arrête pour regarder des démonstrations artistiques éphémères, je me retrouve avec deux nouvelles boissons dans mon verre, l’une est de la bière artisanale et la deuxième ? Aucune idée… mais je m’en fiche, je suis de plus en plus imprégnée par la notion de liberté qui m’entoure. Je suis seule dans un festival et pourtant je ne me sens pas isolée. Je pense que l’alcool y est pour beaucoup mais la générosité ambiante aussi. Tout le monde semble heureux. Il me paraît inconcevable de me sentir triste ici. Après avoir mangé un muffin au chocolat distribué par un homme sur des échasses en bois, je perds totalement la notion du temps et lorsque je me retrouve au milieu d’une boîte de nuit improvisée, le soleil est déjà couché depuis longtemps. Je reste bouchée bée, fascinée pendant de longues minutes par la voiture en forme de poisson sur laquelle il est écrit « Discofish » en néons rouges. L’avant du camion représente une énorme gueule de poisson des profondeurs, avec des dents et deux yeux globuleux et lumineux. Je respire à fond en regardant autour de moi, les néons se confondent et je me sens ballottée dans une brume euphorisante. Les corps semblent bouger au ralenti et j’ai l’impression de ressentir la musique sur ma peau et dans toutes mes cellules.

Oups.

Je crois bien que c’était un space cake.

J’éclate de rire au milieu de la foule qui écoute la musique et se déhanche au rythme d’un morceau de Daft Punk. Enfin je crois. J’ai des tiges de néon colorées autour des poignets et du cou, et je ne sais même pas qui me les a données. Je suis totalement larguée mais pour une raison incompréhensible : je suis heureuse. Je suis bien. Je ne sais pas où se trouve mon vélo, ni mon verre, et je crois bien que j’ai donné mon bandana à une fille aux cheveux roses. Je suis même étonnée d’avoir encore mes deux chaussures, mon short et mon débardeur. Je lève mes bras pour soulever mes cheveux et commence à me déhancher en totale contradiction avec le rythme de la chanson. Je suis mon propre rythme, ma propre musique. Un bras inconnu me soulève et me fait tournoyer dans les airs alors que je rigole, l’instant suivant mon cavalier improvisé disparaît dans la foule. Mais je continue de danser, ivre de sensations. Je partage de temps en temps ma danse, une boisson avec des amis éphémères, mais je danse pour moi, pour moi seule. La chanson « Starboy » retentit soudain et le rythme lancinant me prend aux tripes et me fait fermer les yeux, souriante. Un nouveau cavalier se presse dans mon dos et je passe mes bras derrière pour m’arrimer à sa tête sans relever les paupières. Je me laisse bercer par le mouvement de nos corps joints, les joues rouges, la tête légère. Ce n’est qu’en tournant le visage vers lui que je pense reconnaître l’odeur qui émane de sa peau. Un faible éclair tente de traverser ma tête nuageuse mais meurt bien vite au milieu de ma sensation de bien-être. Je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux, je veux juste profiter du moment. Je le laisse me ballotter, me bercer, me manipuler, totalement consentante. Un bras ferme passe sur mon ventre et me serre de plus près contre mon compagnon de danse. Ma tête bascule vers l’avant et un souffle balaie sur ma nuque alors qu’une main dégage mes cheveux pour permettre à une bouche chaude de se poser sur ma peau. Je frissonne, grisée par le contact. Je ne sais pas qui est cet homme mais il me fait frémir. Du moins je pense que c’est un homme. Je tâtonne de la main sur le bras qui me retient prisonnière et soupire de soulagement en sentant des muscles et une pilosité qui sont définitivement d’origine masculine. Ma main remonte le long de son avant-bras avant d’effleurer un bracelet en cuir. Mes doigts se figent. Mon cœur accélère quand mon cerveau assimile enfin les informations. Cette odeur, cette familiarité, ce bracelet… j’ouvre les yeux et quand je vois le colibri tatoué sur la main aux doigts écartés qui appuie sur mon ventre, mon cœur manque un battement. Mais je continue de bouger en rythme avec lui.

Tobias…

Il m’a retrouvée.

J’hésite un court instant à me retourner mais la sensation de ses lèvres qui frottent sur le haut de mon dos me fait de nouveau fermer les yeux. Je préfère faire comme si je ne savais rien. J’étais libre. Et l’alcool et la drogue aidant je perds toute inhibition en sachant qui se trouve derrière moi. Je me cambre pour me coller plus étroitement contre lui, j’amplifie les mouvements de mon bassin pour me frotter à son corps tendu. En réponse, son bras me serre plus fort et son autre main se crispe dans les cheveux de ma nuque pour me forcer à basculer la tête sur son épaule. J’obtempère dans une expiration saccadée alors que ses lèvres s’attaquent à la courbure de mon épaule, de mon cou, me mordillant au passage. Mes mouvements perdent en fluidité et deviennent erratiques, convulsifs. Je me frotte sans vergogne contre lui, la main glissée dans ses cheveux humides de transpiration alors qu’il suçote la peau tendre de mon cou. Mon bas-ventre est brûlant, mes jambes deviennent faibles, mon cœur bat dans une course effrénée alors que notre danse se transforme de plus en plus en prélude érotique. Je gémis sous sa poigne, sous sa main qui glisse dangereusement vers la jonction entre mes cuisses… Mais finalement il la remonte et me fait lentement pivoter dans ses bras. Je n’ouvre toujours pas les yeux et passe les mains autour de son cou avant de me cambrer en arrière, le bassin collé au sien. Ses mains se posent sur mes fesses pour me retenir à lui alors que je descends lentement en me déhanchant. J’ai gardé en souplesse et je me plie quasiment en deux, soutenue par ses bras et ses hanches qui ondulent en huit lancinants. L’une de ses paumes se détache de moi pour glisser à plat sur mon ventre et entre mes seins en faisant se relever le tissu de mon débardeur. La chaleur de sa main me fait gémir, puis sa langue suit le chemin entre la naissance de mon buste, le creux de mes clavicules et mon menton alors que je remonte lentement, avant de venir se coller contre mes lèvres. Pas de baiser. Nos bouches sont l’une contre l’autre, ouvertes, échangeant leur souffle vital alors que la pointe de sa langue vient effleurer le coin de mes lèvres. Ou alors c’est la mienne qui vient jouer contre sa bouche ? je ne sais plus…

Cet instant est parfait. Il glisse une main dans mes cheveux et tire sur ma masse capillaire pour exposer ma gorge avant de fondre dessus. Il l’embrasse, la lèche, la mordille, vient appuyer ses dents sur le renflement de ma poitrine, glisse une main impatiente sur mon sein, ma hanche et finit en serrant ma cuisse contre sa taille. Oh mon Dieu… je me déhanche de plus en plus contre lui, viens mordiller le pouce qui caresse ma lèvre inférieure, ondule avec frénésie sur son excitation évidente en expirant des soupirs presque douloureux. J’aime ça. J’adore ça… ma tête tourne et les lumières m’éblouissent, m’aveuglent, me font presque perdre connaissance.

Quand l’obscurité m’enveloppe je me laisse glisser dedans avec plaisir…

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