Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 26 sur 54

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Too Young

Chapitre 23

 

 

– Tu as juste des goûts de merde, Mia. C’est aussi simple que ça.

Je grogne pour la forme alors que nous roulons en direction de Salt Lake City après avoir rendu le camping-car. J’ai eu un pincement au cœur en réalisant que c’était le dernier matin où je me réveillais dans ses bras mais j’ai joué la carte de la bonne humeur. Je garde un nombre incalculable de souvenirs dans la tête et dans les yeux. Plus un autre nombre fou de souvenirs charnels avec Tobias. Cette parenthèse hors du monde était irréelle, et même si je rigole, je n’en mène pas large. Depuis ce matin, mon cœur se serre un peu à l’idée de retrouver la vie réelle et toutes les conséquences qu’elle engendre. Je ne sais pas comment je vais réagir, comment Tobias va réagir.

Je suis plus stressée que je n’ose l’admettre mais je fais bonne figure en lui filant une petite tape sur la main.

– Tu vas respecter un peu tes aînés ?

– Je t’ai respecté pas plus tard que ce matin, et je compte bien te respecter encore une fois sur la route avant de rentrer…

Je me mords les lèvres pour ne pas sourire mais peine perdue, j’ai la banane. Et il le sait parce qu’il sourit encore plus en tenant le volant d’une main tout en posant l’autre sur ma cuisse, il pousse même le bouchon jusqu’à remonter sous ma jupe, et beaucoup trop haut pour que je reste immobile. Je commence à me tortiller sur le siège en tentant de dégager ses doigts curieux mais il s’accroche à moi comme une moule à un rocher.

– Concentre-toi sur la conduite, Tobias.

Je lui pince la peau sur le dessus de la main et il consent enfin à me lâcher, même si je regrette dans les dix secondes la sensation de ses doigts sur moi. Sa petite phrase m’a fait flamber les reins et je croise les jambes pour soulager un peu la tension qui s’est désormais logée entre mes cuisses.

– Puisque tu es si malin, vas-y : choisis la musique.

Il m’attrape le téléphone des mains et tape d’une main dans la barre de recherche YouTube avant de lancer une chanson. Je la reconnais aux premiers accords et je suis soufflée. « Mad World » par Gary Jules. Je m’attendais à tout sauf à ça. Et j’ai l’impression de faire un saut quatorze ans en arrière…

***

14 ans plus tôt

Je rentre discrètement par la porte arrière, en essayant de faire le moins de bruit possible quand la moustiquaire se referme. Il est quatre heures du matin et normalement je dors. Normalement. Je soupire de soulagement quand je réussis à tout fermer dans un silence religieux mais je suis stoppée dans mon élan par la lumière de la cuisine qui s’allume brutalement. Assise sur une chaise à table : ma mère. Qui n’a pas l’air contente du tout.

Oups.

Il faut dire que j’étais censée dormir, mais à la place je suis allée à une fête avec Calista. Elle avait lieu chez Simon, le garçon qui me fait rêver depuis un petit moment mais rien à faire, il m’ignore.

– Tu vas m’expliquer pourquoi j’ai trouvé ton lit vide en allant dans ta chambre ?

Son visage est livide et je la sens plus angoissée que d’habitude.

– Je… je suis sortie, j’avoue, penaude.

Faute avouée, à moitié pardonnée, non ?

– Est-ce que tu t’imagines la peur que j’ai pu ressentir quand je suis rentrée dans ta chambre et que tu avais disparu ?

Sa voix augmente très vite et je suis surprise par sa véhémence.

– Ça va maman, je n’étais pas loin je suis allée à une fê…

– TU N’ÉTAIS PLUS DANS TON LIT !

Je sursaute quand elle se met à crier, tout en pleurant. L’instant d’après elle se jette sur moi pour me serrer dans ses bras, à m’en écraser les côtes. Je sens son corps secoué de sanglots quasi hystériques.

– Maman…

– J’ai eu tellement, tellement peur…

Je suis totalement perdue, je sais que je n’aurais pas dû sortir en cachette mais je ne comprends pas sa réaction. Mon père apparaît dans l’embrasure de la porte, le visage grave. Mon estomac se tord et j’ai un mauvais pressentiment. Il se rapproche doucement de moi et pose une main maladroite sur mon crâne alors que ma mère continue de pleurer en me serrant dans ses bras. Elle me relâche enfin et s’éloigne en me regardant dans les yeux.

– Jonas a appelé. Judy a eu un accident de voiture en revenant de chez le pédiatre.

La bile me monte à la gorge quand je réalise que l’état de mes parents est dû à une mauvaise nouvelle. Judy a accouché d’un petit Noah il y a trois mois, un adorable poupon aux grands yeux bleus que j’aime cajoler quand je la croise en train de se balader avec lui.

– Comment elle va ? je demande d’une voix blanche.

– Elle est dans le coma mais son état est stable, répond mon père. Jonas est avec elle.

Je me rappelle la phrase de ma mère et une nausée menace de me submerger alors que le sang quitte mon visage.

– Est-ce qu’elle était seule ?

Les yeux de ma maman s’emplissent de larmes et je la vois lutter pour ne pas sombrer. C’est finalement mon père qui reprend la parole.

– Elle revenait d’un RDV pour Noah.

Mon menton se met à trembler quand je saisis le sous-entendu et mes jambes menacent de lâcher.

– Non…

– Elle a été heurtée par une voiture sur le côté passager. Noah… Noah n’a pas survécu ma puce.

Le sol se dérobe sous mes pieds et j’éclate en longs sanglots incontrôlables dans les bras de mes parents. Je n’ai que seize ans mais je sens mon cœur se déchirer quand je réalise qu’une âme innocente vient de disparaître à l’aube de sa vie.

La mienne ne sera plus pareille.

Une heure plus tard je suis consignée pendant deux mois, privée de sortie et sommée de rejoindre ma chambre. J’ai pleuré longtemps, très longtemps, je ne crois pas me souvenir d’avoir vécu un autre drame dans ma vie, c’est le premier et même s’il ne me concerne pas directement, j’ai l’impression qu’une partie de mon cœur et de mon innocence a été arrachée. Mes yeux sont secs et mes larmes se sont taries mais je me sens oppressée dans le silence de ma chambre. Je vais allumer ma chaîne hi-fi et je glisse le CD de Gary Jules avant de brancher la lecture en continu. Je baisse le son pour ne pas déranger mes parents mais je pense qu’ils ne viendront pas me gronder. Je m’assieds un long moment sur le lit, en fixant le mur blanc de ma chambre. J’ai encore une boule dans la gorge et j’imagine la panique de ma maman. Après l’horrible nouvelle, elle a eu besoin de venir me voir, de s’accrocher au fait que j’étais en sécurité dans mon lit, sauf que je n’y étais pas. Je m’en veux énormément de l’avoir inquiété à ce point. Je m’en veux de ne pas avoir réfléchi aux conséquences avant d’agir. Je me lève pour enlever mon pull et je jette un œil vers la maison des Millers. Leur grand-mère paternelle est venue garder Tobias et les jumelles pendant que leur père se tient au chevet de sa femme. Je plisse les yeux quand je crois apercevoir une forme dans l’obscurité de la chambre en face de la mienne. Je vais ouvrir la fenêtre quand je le reconnais.

– Tobias ?

Il est devant la fenêtre de sa chambre, assis face à son bureau et semble complètement perdu.

– Tobias… je reprends d’une voix plus douce.

La lumière sur son bureau s’allume et il m’apparaît plus nettement. Le chagrin menace de revenir quand je remarque ses joues striées de larmes. Il n’a que huit ans mais j’ai l’impression de voir le poids du monde appuyer sur ses épaules.

– Ça va mon grand ?

Je lui parle très calmement comme lorsqu’on essaie d’approcher d’un animal sauvage. Il ne répond pas et se contente de secouer négativement la tête. Bien sûr que ça ne va pas, putain, Mia ! Sa maman est à l’hôpital et son petit frère vient de mourir.

– J’ai appris… je… je suis tellement désolée…

– Papa dit que les voies de Dieu sont impénétrables. Qu’on ne peut pas expliquer pourquoi Noah est parti…

Je me penche un peu plus en avant en sortant le haut de mon corps par la fenêtre pour le regarder.

– Il dit que Dieu l’a rappelé à lui…

Sa voix sonne plate, presque monocorde. Ça me tue de le voir aussi calme à son âge. Comment est-ce qu’on peut expliquer à un enfant que la vie est injuste et que parfois elle reprend sans aucune raison les personnes qui nous sont chères ? Comment est-ce qu’on peut lui faire comprendre ça ?

– C’est ma faute…

– Quoi ?

Ses épaules tremblent presque convulsivement alors qu’il baisse le visage et je tape du plat de la main sur le rebord de la fenêtre pour attirer son attention.

– Tobias ! Tobias, regarde-moi !

Il garde la tête baissée.

– Ce n’est pas ta faute, tu m’entends ?

– Si…

Une toute petite voix, si enfantine…

– Non Tobias, c’est la faute du chauffard si tu veux trouver un coupable mais ce n’est pas ta faute !

– J’ai dit que je voulais qu’il disparaisse…

Je me mords l’intérieur de la joue en passant une main tremblante sur ma bouche. Les Millers ne veulent jamais connaître le sexe de leurs enfants avant la naissance. L’arrivée des jumelles avait été un choc pour Tobias, mais l’arrivée d’un autre petit garçon l’avait totalement perturbé. Judy me parlait encore il y a quelques jours de l’attitude agitée de son fils aîné depuis la naissance de son petit frère. J’avais honteusement pensé qu’il avait besoin d’une bonne gifle et qu’il montrait enfin son vrai caractère quand sa maman m’assurait qu’il avait besoin de temps. Je me sens coupable d’avoir osé penser ça quand je le vois aussi accablé par la culpabilité.

– Tobie…

Ma voix suppliante et son surnom le font enfin réagir. Il relève doucement des yeux embués de larmes.

– Ce n’est pas ta faute mon cœur. Tu étais triste et un peu jaloux, oui, mais ça ne suffit pas à faire disparaître quelqu’un… Tu comprends ?

Il déglutit difficilement mais hoche lentement la tête, sans me regarder.

– On ne peut pas contrôler le destin. Ton papa t’a dit que Dieu avait ramené Noah à lui, et c’est sûrement pour une raison qu’on ne peut pas comprendre.

Je ne suis pas croyante, du moins pas vraiment. Je continue de penser qu’un connard ivre a décidé à la place de Dieu de renvoyer ce pauvre bébé au paradis mais je ne veux pas aller à l’encontre des principes d’éducation des Millers.

– Papa a dit que je devais être fort…

Je le regarde, médusée, serrer ses poings jusqu’à blanchir la jointure, en enfonçant les ongles dans la paume pour se retenir de pleurer. Je me sens totalement impuissante et ça me tue.

– Tobie… je ne peux pas venir te voir, je suis punie mais je… merde…

Je quitte la fenêtre pour regarder autour de moi, à la recherche de quelque chose qui me permettra de le rejoindre d’une certaine manière, de l’aider. J’avise mon drap de lit et je l’arrache d’un coup sec avant de faire un gros nœud pour le lester. Je reviens ensuite vers la fenêtre.

– Je vais lancer le drap Tobie, OK ? Tu veux bien l’attraper dans tes mains ? Tu peux faire ça pour moi ?

Il acquiesce rapidement et je sors totalement le drap par la fenêtre avant de jeter le côté noué vers la sienne. Je dois m’y reprendre à trois fois avant de réussir à faire rentrer le drap pour qu’il l’attrape. Quand il le tire suffisamment vers lui, je le bloque pour lui faire comprendre de le laisser en place. Je ramène ensuite ma chaise face à la fenêtre et m’assieds dessus avant de saisir le drap des deux mains.

– Tobie, je voudrais que tu m’écoutes maintenant, tu es d’accord ?

Nouveau hochement de tête.

– Je veux que tu t’accroches à ce drap, pendant que moi je le tiens de l’autre côté.

Il enroule ses petits bras autour du drap pour le serrer contre son cœur, et le mien flanche un peu plus.

– Je sais que ton papa t’a dit d’être fort mais… tu as aussi le droit de pleurer mon grand.

– Mais papa a dit…

– Je sais Tobias, je le coupe d’une voix douce, mais tu as aussi le droit d’être triste. Si tu veux c’est moi qui serai forte. Là je tiens ce drap, et c’est un peu comme si je te tenais, tu me comprends ? Laisse-moi être forte pour nous deux ce soir. Tu peux pleurer tant que tu veux mon ange, je suis là, OK ? Je suis là…

Je vois ses petites mains se crisper sur le tissu avant qu’un sanglot déchirant ne retentisse dans le silence de la nuit. Je dois lutter de toutes mes forces pour ne pas éclater en larmes à mon tour, pour le laisser pleurer et absorber sa souffrance. Pour lui permettre de se sentir plus léger… Je reste assise en face de lui, sans le quitter des yeux pendant qu’il pleure toutes les larmes de son corps, pendant ce qui me semble une éternité, jusqu’à ce qu’il s’endorme, épuisé, la tête appuyée sur le drap alors que la voix douce de Gary Jules nous enveloppe.

« Find it hard to tell you, I find it hard to take

When people run in circles it’s a very, very mad world, mad world »

« Je trouve ça dur à te dire, je trouve ça dur à supporter

Quand les gens tournent en rond c’est un monde totalement fou, un monde

totalement fou… »

Je reste encore un long moment à le regarder, alors que le soleil commence à percer l’obscurité, jusqu’à m’endormir aussi.

C’est la main de ma maman qui me réveille doucement en me secouant l’épaule.

– Mia ma puce, réveille-toi…

Je sursaute en me souvenant de l’endroit où je suis.

– Tobias.

Je relève le visage vers sa fenêtre mais il n’est plus assis face au bureau.

– Jonas est rentré. Judy s’est réveillée, ses jours ne sont plus en danger. Elle a réclamé ses enfants alors il les a emmenés à l’hôpital. C’est lui qui nous a prévenus que tu t’étais endormie comme ça.

Je déglutis laborieusement, mais le regard de ma maman est très doux.

– Il était tellement malheureux… il disait que c’était sa faute… j’articule difficilement.

– Je sais mon cœur. Je suis très fière de toi…

Elle caresse doucement mes cheveux et les replace derrière mon oreille alors qu’une larme vient rouler silencieusement sur ma joue et que j’enfouis mon visage contre son ventre.

***

De nos jours

Je n’ose pas parler, le ventre noué.

– Je lui chante parfois…

La voix de Tobias perce le silence de la voiture alors que la chanson se termine doucement.

– À Noah ? je demande d’une voix douce.

Il hoche la tête.

– Après cette soirée, dès que j’entendais cette chanson je pensais à lui. C’est la première chanson que j’ai appris à jouer au piano.

Je ne cherche pas à répondre, je me contente de le regarder alors qu’il se livre.

– Je l’ai adaptée à la guitare, et à son anniversaire je la chante en pensant à lui, ou bien au cimetière devant sa tombe…

Je n’ai plus jamais parlé de Noah avec Tobias après cette soirée. Ses parents ont été formidables, Judy s’est raccrochée à ses trois autres enfants pour ne pas sombrer, et quelques années plus tard elle a créé l’association Noah Miller pour lutter pour l’insécurité routière. Elle va régulièrement à Washington présenter ses programmes de renforcement des mesures face à l’alcoolisme routier devant les députés. Je suis toujours autant admirative de la force qu’elle a su déployer pour survivre, pour continuer à s’occuper de ses enfants. Un an après la disparition de son fils, elle retombait enceinte. Jake est né deux ans et douze jours après l’anniversaire de Noah. Un moment beau mais bercé par un sentiment doux-amer pour la famille Miller.

Je prends doucement la main de Tobias dans la mienne et mêle mes doigts aux siens. Il la porte à sa bouche pour en embrasser le dessus puis pose nos mains jointes sur sa cuisse en me serrant un peu plus fort.

– Je ne t’ai jamais remercié pour ce que tu as fait cette nuit-là.

J’essaie d’avaler la boule dans ma gorge avant de répondre, sinon je risque de pleurer. Sa voix à lui ne tremble pas, et rien ne pourrait laisser croire qu’il est atteint, sauf sa main. Il me serre tellement fort que je commencerais presque à en avoir mal.

– Tu n’as pas à le faire.

– Si.

Je sais qu’il en a parlé à ses parents, parce que Judy est venue me remercier personnellement le lendemain de son retour de l’hôpital. C’est une des raisons pour lesquelles je suis restée la baby-sitter officielle de leur famille, le pasteur et sa femme ont été très touchés de savoir que j’étais restée à parler à leur fils aîné pour le soulager de sa douleur. Mais je ne voulais pas accabler Tobias, alors je me suis comportée avec lui comme avant, comme si rien ne s’était jamais passé. Il avait vite retrouvé sa mine renfrognée, mais le malheur que j’avais vu dans ses yeux cette nuit-là avait disparu, et ça suffisait à mon bonheur. Il embrasse de nouveau ma main et la garde un long moment contre sa bouche avant de murmurer un « Merci » presque silencieux contre ma peau.

J’inspire longuement pour faire évacuer la tristesse qui encombre ma poitrine, mais aussi parce qu’un sentiment nouveau se répand dans cette dernière. Une douce chaleur qui me prend par surprise et vient faire battre mon cœur un peu plus vite. Je détourne les yeux et regarde la route devant moi pour essayer de garder une contenance.

Si je ne fais pas attention, je risque bien de tomber amoureuse de lui.

Si ce n’est pas déjà le cas.

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