Too Young
Prologue
– Est-ce que tu peux me rappeler une nouvelle fois pourquoi on doit récupérer le gamin du prêtre à la gare ?
Je soupire en tournant la tête vers Calista, ma meilleure amie.
– Le pasteur, je maugrée. Parce qu’il me paye pour ça et qu’il m’a fait du chantage affectif…
Calista me regarde en biais, la bouche tordue dans une mimique peu convaincue.
– Ils te donnent combien ?
Je fais la moue, avant de répondre d’une toute petite voix :
– Qui… zein… dol…
– Quoi ? insiste ma copine.
– Quinze dollars ! je lâche finalement en levant les yeux au ciel. C’est bon, tu es contente ?
Calista secoue la tête, visiblement déçue.
– Non seulement ils t’exploitent, mais en plus pour un truc qui te fait clairement chier. C’est plus ce que c’était, les catholiques !
– Ils sont protestants ! PRO-TES-TANTS ! j’articule en le regardant droit dans les yeux. Sans déconner, pour une prof de littérature, je te trouve assez limitée en culture générale. Depuis quand les prêtres catholiques ont le droit de se marier et de faire des enfants ?
Elle écarquille les yeux et ouvre la bouche en grand :
– ILS N’ONT PAS LE DROIT ?
– Calista, sérieusement, je plains tes élèves.
– Plains-toi surtout au service de l’éducation américaine qui m’a jugée apte à leur enseigner, rejette-t-elle d’un geste de la main.
Je ricane et elle reporte son attention sur le train qui entre en gare. Je ne cherche pas à rentrer dans le débat et je fixe les portes qui s’ouvrent enfin et libèrent un flot important de passagers. Je me suis fait piéger. Je dois récupérer Tobias, alias Creepy Tobie, le gamin qui a pourri toutes mes soirées de baby-sitting pendant mon adolescence, slash voisin direct de surcroît. Comment est-ce que j’ai fait pour me faire avoir, sérieusement ?
Trop de choses, Mia… N’essaie même pas de compter.
Je suis tombée si bas que j’en suis venue à accepter d’aller chercher le tyran de mon enfance. Qui a accessoirement huit ans de moins que moi, mais a quand même réussi à faire de mes soirées de baby-sitting un enfer.
– Qui prend encore le train de nos jours ? Sérieusement, à tout moment, ils remettent en marche le service des diligences…
Je ferme les yeux, Calista ne se tait jamais. Mais ça me fait sourire, elle m’avait manqué, sa douce folie m’avait manqué. Depuis cinq mois que je suis revenue à Springville, elle est mon rayon de soleil quotidien. Sans elle, le retour au bercail aurait été difficile.
– À quoi tu penses ? me demande-t-elle.
Je la regarde tranquillement, un sourire aux lèvres.
– Tu m’as vraiment manqué.
– Je sais.
Elle me fait un clin d’œil et reporte son attention sur la foule.
– Bon, à quoi il ressemble, ton mormon ?
Sérieusement ? Un prochain cours sur les religions en Amérique du Nord me semble nécessaire avec elle.
– Aucune idée.
Elle hausse les sourcils et me fixe, visiblement ébahie.
– Attends, tu n’as pas demandé de photo de lui ?
– Non, pourquoi ?
Elle me regarde, effarée.
– Je ne sais pas, moi… pour le RECONNAÎTRE, sûrement ?
OK, elle marque un point.
– Je… n’y ai pas pensé, j’avoue en grimaçant. Mais il n’a pas dû autant changer en dix ans, non ?
– Je n’en sais rien, je n’ai pas cherché à savoir la tête qu’il avait avant qu’il quitte la ville ! Comme si j’allais à la messe…
– Même pas pour mater le pasteur Miller ?
Elle sourit en coin et me fait un clin d’œil.
– J’ai déjà essayé mais on ne voit rien sous sa toge. Pas un seul petit bout de cul sous tout ce tissu noir…
– Sa robe pastorale… je corrige en riant.
– Peu importe. Et on est censées le retrouver comment, du coup ?
Je réfléchis rapidement avant de trouver la solution.
– Son père l’a prévenu que je passais le chercher et il lui a donné mon numéro de téléphone ! Lui me reconnaîtra.
Elle pince les lèvres et m’étudie de la tête aux pieds.
– Désolée de briser tes rêves, chérie, mais tu as changé avec les années.
Je cligne lentement des yeux en la regardant. OK, j’ai 30 ans mais je m’en sors très bien avec toutes mes années de sport. Je suis loin de la jeune femme plantureuse et toute en courbes comme elle, mais je suis tonique, musclée et je fais parfois plus jeune que mon âge. Et apparemment, j’essaie de me rassurer comme je peux.
– OK, rappelle-moi pourquoi on est copines au fait ?
– Parce que tu te sens vachement délicate à côté de moi ?
Ah oui, au temps pour moi. Je tords mes lèvres, pensive et acquiesce rapidement en lui faisant un high five.
– Frangines de délicatesse !
– Amen, ma sœur !
Nous rions de concert et je me hisse sur la pointe des pieds pour essayer d’apercevoir Tobias dans la foule.
– Tu le vois ?
– Non, du moins personne qui s’en rapproche.
Je viens à peine de parler que j’aperçois un jeune homme châtain au milieu, qui semble perdu et regarde autour de lui. Chemise blanche, un peu gauche et avec une grosse valise.
Bingo !
– Je crois que je le vois… à cinq heures, une dégaine de prédicateur, slash tueur en série…
Calista pouffe et balaie la foule du regard alors que je lève le bras et fais signe au garçon plusieurs fois. Il ne semble pas me voir et après un ultime geste, il regarde enfin dans ma direction et ses yeux s’illuminent. Il attrape sa valise et marche d’un pas décidé vers nous. J’en profite pour l’étudier : un peu plus grand que moi, visage rond et juvénile, sourire avenant. Mince, il a sacrément changé… Rien à voir avec le gamin renfrogné que je gardais.
– Beurk… Creepy Tobie est toujours aussi 1 creepy… Il ne tient pas de son père, et c’est vraiment dommage, remarque Calista.
Je grimace au surnom qu’on lui avait donné. Il va falloir que je lui dise de la fermer devant lui. Elle serait capable de l’accueillir avec un joyeux « Hey Creepy Tobie ! Ça faisait longtemps ! ». Histoire de me mettre mal à l’aise.
– Qu’est-ce que tu veux dire par : « Il ne tient pas de son père » ?
Elle me fait un clin d’œil polisson.
– Allez, ne me dis pas que tu n’as jamais remarqué que papa Miller était super baisable.
Je fais mine de vomir et elle éclate de rire.
OK, le pasteur Miller est bel homme, OK je l’avais remarqué, et encore plus maintenant que j’ai grandi, mais de là à dire qu’il est « super baisable », c’est au-delà de ce que je pouvais imaginer. C’est le pasteur de ma ville, nom de Dieu ! Elle ne risque pas d’aller en enfer juste pour ça ? Quoique c’est Calista, l’enfer serait une douce punition pour elle. Elle retournerait le diable et les démons et finirait assise sur le trône à organiser des combats d’hommes nus dans la boue juste pour son plaisir.
– C’est dégoûtant, tu es dégoûtante, Calista !
– Oh allez, tu sais, les hommes c’est comme les bananes.
– Quoi ?
– Même mûrs et un peu mous, ils se laissent manger…
Je plaque une main sur mon front en secouant la tête. Ma copine est folle.
– Rappelle-moi de ne jamais mettre mes enfants dans le lycée où tu enseignes.
Je reporte mon attention sur Tobias qui sourit de toutes ses dents. Quand il s’approche enfin de moi, je n’ose pas tendre les bras vers lui et lui souris d’une façon crispée.
– Salut Tobie…
Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il passe à côté de moi sans un regard pour se jeter dans les bras d’une femme d’une cinquantaine d’années derrière nous.
Oh misère. Je me suis plantée.
Ce n’est pas Tobias.
– Ashtoooooon ! hurle celle qui semble être sa maman dans mon dos.
Je reste figée alors que Calista se penche vers moi.
– Je ne suis pas sûre, mais je crois que Tobias n’est pas vraiment Tobias, en fait… souffle-t-elle d’une voix de conspiratrice.
J’éclate de rire en cachant mon visage. Nom de Dieu, je viens de faire de grands gestes à un parfait inconnu !
– Oh la honte ! je souffle, le visage rouge.
Elle me tapote gentiment le dos pour me consoler.
– Ne t’inquiète pas, il n’y a que moi qui ai vu ça. Et je te promets de ne pas le raconter à plus de trente personnes.
Je baisse les épaules en pouffant. Une vraie copine…
Bon, c’est bien beau tout ça mais ça ne me dit pas où est Tobias. Je tourne la tête dans tous les sens et fronce les sourcils quand le quai se vide, sans aucune trace de mon « paquet ».
– Où est-ce qu’il peut bien être… ? je marmonne en scrutant les environs immédiats.
Calista me tapote soudainement l’épaule, le visage tourné vers la partie du quai où se situe la queue du train.
– Oh putain… Si ça, c’est Tobias, je veux bien changer son surnom… et même retourner à la messe pour mater un canon pareil…
Je me décale sur la gauche pour regarder ce qu’elle fixe si ouvertement et mes yeux clignent plusieurs fois avant d’enregistrer ce que je vois.
Oh.
Nom.
De.
Dieu…
1 Signifie inquiétant, bizarre et malaisant.
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