Too Young
Chapitre 16
Gueule de bois la plus horrible de ma vie : Check.
Je me traîne comme une âme en peine entre les rayons de la quincaillerie familiale avec une machine à étiqueter. Je ne sais même pas ce qui me file le plus la nausée : l’alcool ou le souvenir de mon show nocturne. Je ferme les yeux en venant frapper mon front plusieurs fois contre une des étagères.
Stupide, stupide, stupide Mia !
– Mal au crâne ?
Je grogne à la pique de mon père quand il passe dans mon dos, sans relever la tête. Il pense que je suis malade à cause des verres de Tequila, et je préfère le laisser dans l’ignorance. J’imagine qu’aucun père ne veut savoir que sa fille s’en veut de s’être fait jouir devant un homme. Enfin presque. Il rit et s’éloigne vers le comptoir pour accueillir un client alors que je me redresse, les yeux encore vitreux. Sérieusement, je ne sais pas ce qui m’a pris. Trop de mois sans sexe. C’est sûrement la seule raison valable pour expliquer le fait que j’ai fait un strip-tease suivi d’une séance de caresse perso alors que mon voisin me regardait.
Ou alors je suis exhibitionniste.
Je grimace en m’imaginant me déshabiller devant d’autres personnes. Ouais non. Je ne pense pas… je soupire en reprenant mon inventaire des produits sans prix et je passe un long moment à coller des étiquettes foireuses sur des produits minuscules, comme des vis ou des écrous…
– Tu sais que tu n’as pas besoin d’en coller sur chaque vis… ?
Je fronce les sourcils en regardant ma mère.
– Sérieusement ?
Elle tente de cacher un sourire et me montre un cahier avec des feuilles plastifiées où se trouve un listing des prix avec référence. Je ferme les yeux et gémis de dépit.
– Putain, ça fait deux heures que je fais ça…
Son rire cristallin m’arrache un léger sourire.
– Ma chérie… commence-t-elle en posant deux mains apaisantes sur mes épaules, il est bientôt l’heure de manger, je vais aller chercher des sandwichs au café, qu’est-ce que tu veux ?
– Pastrami, s’il te plaît.
– Poulet pour moi ! crie mon père depuis le comptoir. Et une bière !
Ma mère me jette un regard en coin, un sourire moqueur aux lèvres et je la fusille du regard.
– Je passe mon tour cette fois.
Elle pose un baiser sur mon front et sort du magasin après avoir attrapé son sac au passage. Je tire sur le col de ma chemise jaune floquée « Anderson’s ». Mon père et ma mère portent les mêmes, histoire d’être visibles entre les rayonnages, et j’ai eu la chance d’en hériter. Sauf que c’était une de ma mère et que je flotte dedans. Je l’ai rentrée dans mon jean pour essayer de ne pas paraître ridicule mais de toute façon, avec la tête que je me paie aujourd’hui, je ne suis plus à ça près… J’ai attaché mes cheveux emmêlés par le séchage sur oreiller en demi-queue de cheval approximative avec une petite pince, mes yeux sont cernés, et même après avoir tenté le maquillage pour camoufler, je me suis fait une raison, j’ai une sale tête. Pourtant, malgré tout ça, je me sens… bien. Moins tendue.
Forcément après l’orgasme personnel de cette nuit. Enfin, personnel… presque.
– Mia !
Je sursaute à l’injonction de mon père. J’étais complètement perdue dans mes pensées, et en plein revival de cette nuit, mais avec Tobias aux commandes cette fois-ci. Oups.
– Oui ?
– Je pars faire une livraison rapide pour le chantier sur Fallon Street, je te laisse fermer le magasin pour la pause déjeuner ?
Je vérifie ma montre, il est midi vingt, il reste encore dix minutes avant de fermer. J’opine du chef, je devrais survivre à dix minutes seule dans la quincaillerie. J’ai été élevée dedans, je connais chaque utilisation de chaque boulon.
Bon j’ai encore du travail à faire sur l’étiquetage par contre.
– OK. À tout de suite ma chérie !
Quand je me retrouve seule, la chanson « Middle Of The Night » de Lilly Wood and The Prick retentit à la radio et je lève les yeux au ciel. Putain même le karma se ligue contre moi pour me remémorer mon coup d’éclat… alors que j’inspire profondément pour tenter de me remettre les idées au clair, un mouvement derrière la vitrine me fait baisser les yeux. Puis les écarquiller aussitôt.
Put…
Je me tourne lentement, comme un automate, et me baisse aussi peu rapidement pour m’accroupir derrière le rayon, en gardant les yeux obstinément vissés au sol.
Vous me croyez si je vous dis que Tobias est dehors en train de discuter avec un passant ? JUSTE devant la quincaillerie de mes parents ?
Je suis en train de maudire tous les saints et patrons qui s’amusent à me mettre dans des situations impossibles quand la clochette de la porte du magasin retentit. Oh non… Faites que ce soit M. Oswald ! Je suis prête à supporter un vieux vicelard qui tente à chaque fois de me mettre la main aux fesses que de faire face à Tobias, surtout aujourd’hui !
– Pitié, pitié, pitié, pitié, pitié… je gémis, accroupie au sol et les yeux fermés.
– Tu as perdu quelque chose Mia ?
Je bondis et hurle au timbre légèrement rocailleux qui souffle à quelques centimètres de mon visage et me relève tellement vite que ma tête heurte le contenant à écrou avant de le faire basculer, lui et tout ce qu’il contient, sur le sol et sous les rayonnages. Tobias retient un rire en se mordant les lèvres et se redresse face à moi alors que je contemple, impuissante, le drame que je viens de causer. Je ferme les yeux et soupire de détresse. Je veux mourir…
– Tu as besoin d’aide ?
Je n’ose même plus ouvrir les yeux, je ne sais pas ce qui m’attend si je le regarde.
– Wow, c’est quoi ce bordel ?!
J’inspire brusquement en relevant les paupières.
– Jake !
ALLÉLUIA !
Je ne suis pas seule avec Tobias dans le magasin désert ! Son petit frère nous regarde, les sourcils relevés avant de se prendre une tape derrière la tête.
– Parle correctement !
– Me touche pas ! s’écrie-t-il en essayant d’esquiver une deuxième frappe, visiblement désireux de ne plus être considéré comme un gamin.
Comme son frère au même âge.
Oui, parce que je connaissais son frère au même âge, et à l’époque j’avais presque le sien. Vingt ans. Quand je les regarde, la différence d’âge me saute aux yeux et je réalise que j’ai vraiment merdé. Sacrément même.
– Qu’est-ce que je peux faire pour vous les garçons ?
Autant leur demander directement histoire de conclure…
La vente ! Conclure la vente !
– J’ai besoin d’huile pour lubrifier la chaîne de mon vélo, répond le plus jeune des deux.
OK Mia, ne pas penser au mot « lubrifier ».
Challenge personnel des dix prochaines minutes.
– Bien sûr, suis-moi.
Je pars en direction du rayon sur lequel sont placés les différents accessoires automobiles, et je trouve rapidement un petit bidon d’huile lubrifiante avec un bec à embout rétrécisseur que je lui tends.
– Voilà, tu avais besoin d’autre chose ?
Je relève les yeux vers Tobias, certaine qu’il demandera lui aussi un article en particulier.
– Non c’est tout.
Je fronce légèrement les sourcils, Jake est déjà venu plusieurs fois, et seul. S’il n’avait pas besoin de quelque chose, alors pourquoi l’a-t-il accompagné ?
Je ferme brièvement les yeux.
Stupide, stupide Mia…
Quand je les ouvre, le sourire de Tobias est tout sauf innocent, je déglutis difficilement et pars vers le comptoir pour encaisser l’article et finir au plus vite la transaction.
– Ça fera cinq dollars et quatre-vingt-dix cents, j’annonce d’une voix monocorde en regardant fixement Jake.
À défaut de baver sur son grand frère. Lequel pose un billet de dix dollars sur le comptoir, sous les exclamations vexées de son petit frère.
– Je peux payer !
– Je sais, murmure-t-il sans me quitter des yeux.
– T’es trop chiant, pourquoi t’es venu ? Quand je suis avec toi, les filles ne me regardent même pas !
Je pouffe discrètement en voyant Tobias écarquiller les yeux et lever les paumes en signe de reddition.
– Désolé mec, ce n’était pas mon intention…
– Je peux venir seul !
Je le vois sourire tendrement et ébouriffer les cheveux de Jake
– Je sais aussi. Mais je ne raterai pas une occasion de passer du temps avec mon petit frère adoré.
L’adolescent se renfrogne mais je le surprends à cacher un sourire satisfait, ce qui me fait sourire à mon tour. Tobias est un grand frère présent, sans aucun doute. Je regarde Jake et pendant un court instant une pointe de tristesse me pince le cœur. Noah aurait eu deux ans de plus que lui. Je me demande à quoi il aurait pu ressembler… Je me secoue mentalement pour faire disparaître cet instant mélancolique et regarde Jake dans les yeux, le regard très sérieux.
– Si ça peut te rassurer, je trouve que tu es le plus beau…
Je sens plus que je ne vois Tobias hausser un sourcil ironique et je me mords les lèvres pour ne pas sourire. Jake, quant à lui, plisse les yeux et se tourne vers son frère, le visage triomphant.
– C’est moi le plus beau !
Et en effet, Jake a hérité des traits virils et des cheveux bruns du pasteur Miller, mais des yeux verts de leur maman, comme son grand frère. Alors que les jumelles sont le portrait craché de Judy, avec leurs longs cheveux roux. Mais elles possèdent les yeux bleus de leur père.
À eux quatre, ils forment un magnifique melting-pot du couple Miller.
Mes yeux remontent inconsciemment vers l’aîné de la fratrie et je suis une nouvelle fois frappée par son magnétisme. Même épuisée, honteuse, et en pleine gueule de bois, je suis assez réveillée pour me rappeler que Tobias est tellement sexy que j’en baverais presque… Oh misère. Je passe une main anxieuse sur mon menton pour vérifier que je ne bave pas pour de vrai avant de me reconcentrer sur l’ordinateur. Mes parents n’ont pas d’ordinateur récent, malgré mes nombreuses propositions de leur en acheter un nouveau quand j’avais encore les moyens. À la place ils continuent de pianoter sur ce vieil Apple. Vous savez, celui qui avait un écran tellement gros qu’il fallait songer à péter un mur avant de le placer sur un bureau… Bref, il est vieux, il est lent et il m’énerve. Surtout à cet instant précis ! J’aimerais entrer la référence assez vite pour leur imprimer un reçu et pouvoir les faire sortir de ce magasin. Surtout maintenant que Tobias me fixe avec insistance, un sourire moqueur aux lèvres alors que je viens une nouvelle fois de l’imaginer torse nu. Puis tout nu. Puis sur m… STOOOOOP !
– Bien dormi Mia ?
Mes doigts se suspendent au-dessus du clavier et mon cœur manque un battement. Il ne vient pas de me demander ça, non ? non ?
Je me racle la gorge et tente de calmer la course effrénée de mon cœur avant de lever un regard incertain vers lui, et de lui répondre avec une fausse assurance.
– Très bien… Pourquoi ?
Il se passe le bout des doigts sur les lèvres et me regarde en biais.
– Je te trouve un peu à cran…
Je sens mon visage devenir brûlant et je n’ai pas besoin de me regarder dans un miroir pour deviner que je suis devenue totalement rouge.
Oh. Mon. Dieu.
Vite, changer de sujet.
– Tu devrais te détendre un peu plus. Penser à « relâcher la pression » de temps en temps…
OK, changement de programme, je vais faire comme s’il n’existait pas !
Lui et son charme de dingue, son torse musclé, ses tatouages et son piercing au pénis…
Je fixe sans discontinuer l’écran de l’ordinateur et je déglutis bruyamment. Voilà ce qui arrive quand on s’amuse à se caresser au vu et su de son voisin : quand on tombe sur lui après, on se sent ridicule.
Et peut-être un peu excitée. Bon OK. Beaucoup.
– Hey, tu m’aideras à remonter le garde-boue arrière, Tobie ?
Jake m’offre une porte de sortie inattendue et inespérée, et je m’engouffre dedans.
– Tu fais du vélo donc ?
– Du BMX en Freestyle.
Du quoi ? Je fais la moue et acquiesce comme si je comprenais ce qu’il venait de me dire.
– Intéressant…
– Tu connais pas, c’est ça ?
– Pas du tout.
Il éclate de rire et je me détends un peu, profitant de l’ambiance allégée pour saisir le billet précédemment posé sur le comptoir par Tobias, sous le regard de nouveau excédé de son petit frère.
– Est-ce que je le prends ou pas ? je demande, amusée.
– Oui.
– NON !
Ils répondent en même temps et je ne peux m’empêcher de comparer leurs réactions. Celle de Jake est impulsive, alors que Tobias répond calmement, sans me quitter du regard. Sûr de lui.
Charismatique.
Sexy…
Concentration !
Je me racle la gorge et toussote en secouant le billet devant eux.
– Alors ?
– Prends-le, répond-il avant que son petit frère n’ait le temps d’ouvrir la bouche pour protester. De toute façon je vais utiliser l’huile aussi.
Je hausse les sourcils en même temps que Jake mais je ne fais pas plus de commentaires et range le billet avant de lui donner la monnaie.
– Tu vas faire quoi avec ? le questionne l’adolescent en saisissant la bouteille.
Oui, moi aussi ça m’intéresse. Curieusement… Il prend le temps de ranger l’argent dans sa poche avant de me fixer droit dans les yeux, un léger sourire aux lèvres.
– La fenêtre de ma chambre grince.
Mon sourire disparaît et je rêve de m’enfouir six pieds sous terre. Mais Tobias continue, sans aucun répit pour ma pauvre personne.
– J’aimerais qu’elle s’ouvre plus facilement la prochaine fois…
Je déglutis bruyamment alors que sa voix est descendue d’une octave pour se faire plus rauque, plus caressante… et ses yeux. Ses yeux sont tellement expressifs que lorsqu’ils glissent sur ma silhouette, je suis certaine qu’il me déshabille mentalement. Et comme il m’a vue nue… je me sens presque emprisonnée dans une bulle qui s’épaissit de plus en plus, complètement isolée du reste du monde, paralysée par son regard sensuel.
– Le repas est là !
Enfin jusqu’à ce que ma mère arrive et la brise dans un « PLOC » imaginaire. Je cligne plusieurs fois des yeux et Tobias fait de même. Nous étions tellement fascinés l’un par l’autre que nous avons oublié que nous n’étions pas seuls, et Jake nous regarde comme deux extraterrestres. Je me racle la gorge et Tobias s’éloigne du comptoir sur lequel il avait posé ses coudes pour adresser un sourire lumineux à ma mère.
– Sarah, vous êtes resplendissante, comme d’habitude !
Je souris légèrement quand je vois les joues de ma maman se colorer.
– Et toi tu es un flatteur Tobias ! N’est-ce pas, Mia ?
– Moui…
Un flatteur doté d’une attraction presque magnétique. Une arme de destruction massive en somme.
– Votre fille ne semble pas partager votre avis. Apparemment mon frère est plus à son goût. Qui sait, dans dix ans vous célébrerez peut-être leur mariage.
Je m’étouffe presque en retenant un rire quand Jake ouvre de grands yeux horrifiés en me regardant.
– J’attends la bague… je chuchote en lui faisant un clin d’œil et en agitant ma main gauche nue.
Je rentre sans aucun problème dans le jeu de Tobias, surtout quand il s’adresse à son petit frère. Mais je doute d’avoir réussi à faire pareil si l’insinuation s’était portée sur le grand frère…
– Sarah, ma mère m’a demandé de vous inviter à dîner ce soir, apparemment il va faire encore chaud et elle vous propose un barbecue autour de la piscine.
Je soupire presque de soulagement, voilà une raison suffisante pour venir à la quincaillerie de mes parents. Même si la petite phrase assassine ne laisse aucun doute sur ce qu’il a vu cette nuit, d’un autre côté ça me rassure qu’il ne soit pas venu dans ce but unique.
– Avec plaisir, je vérifie avec Joseph mais ça ne devrait pas poser de problème. Un petit plongeon avant d’aller au lit n’est pas de refus, les nuits sont tellement chaudes que ça devient difficile de dormir, même en pyjama léger !
Si je me pensais en sécurité j’avais tort. Parce que Tobias relève les yeux vers moi un court instant, mais suffisamment long pour que je puisse saisir l’allusion. Je cligne plusieurs fois avant de détourner le regard, le feu aux joues.
– Bien, maintenant que le message est passé, ma mission ici est terminée. Tu viens Jake ?
L’adolescent continuait à me fixer et je lui adresse un sourire encourageant, il rejoint Tobias mais juste avant de passer le pas de la porte, il se retourne une dernière fois vers moi.
– Et dans six ans j’en aurais dix-huit. On pourra se marier à ce moment-là ?
J’éclate d’un rire sonore, rapidement suivie par ma mère, alors que Tobias se renfrogne et secoue la tête de son petit frère.
– Mais heu ! Lâche-moi, Tobie !
– Allez Casanova, vient au lieu de dire des bêtises. Maman nous attend pour manger et j’ai encore une course à faire.
– C’est pas des bêtises, regarde, elle est vachement bonn…
Il ne finit pas sa phrase parce que son grand frère le bâillonne et l’entraîne de force dehors avec un dernier salut à notre intention.
– Et bien ! tu fais des ravages chez les fils Miller ! s’exclame ma mère en retournant l’insigne sur la porte et en la verrouillant.
– N’importe quoi. Ils me font surtout tourner en bourrique, comme lorsque je les gardais.
Enfin surtout l’aîné. Je récupère mon sandwich et le déballe avant de mordre à pleines dents dedans.
– Ah oui c’est vrai, Tobias était amoureux de toi à l’époque.
Je recrache presque ma bouchée.
– QUOI ? Mais non maman, il me détestait !
Ma mère sourit tendrement en secouant la tête.
– Ma puce, ce petit bonhomme était fou de toi, il passait son temps à te regarder et se mettait à bafouiller quand tu arrivais avant de rougir et de prendre la poudre d’escampette.
Je fronce les sourcils et fouille dans mes souvenirs. Je me rappelle effectivement qu’il se renfrognait dès que j’arrivais et partait en courant, souvent en me bousculant, mais je pensais que c’était parce qu’il ne me supportait pas. Comme le petit garçon insupportable qu’il était à l’époque.
– Je ne me souviens pas de ça comme ça.
– C’est parce que tu ne le voyais pas d’un œil extérieur. Mais l’aîné Miller a toujours eu le béguin pour toi, et j’ai l’impression qu’il l’a peut-être encore un peu…
Elle me fait un clin d’œil et je me mets à rougir.
– Mamaaan ! il a vingt-deux ans !
– Et alors ?
Je recule la tête, surprise. Sérieusement, si elle commence à s’y mettre elle aussi, avec Calista je suis carrément dans la merde
– Mais j’en ai trente, nom de Dieu !
– Personne ne te demande de l’épouser…
Je suis abasourdie, ma mère vient vraiment de me suggérer de m’envoyer en l’air avec le fils Miller juste pour m’amuser ?
– Qui va épouser qui ? demande mon père en rentrant par la porte de service.
Je souris, soulagée d’avoir un allié. Mon père a toujours été protecteur avec moi, Derreck a subi un interrogatoire en règle avant d’être enfin accepté par la supériorité paternelle. Au bout de deux ans.
– Personne !
– Ta fille vient quand même de recevoir une demande en mariage. Du fils Miller !
– De Tobias ?
J’avale une gorgée d’eau de travers, ma mère parlait évidemment de Jake, mais mon père a pensé immédiatement à Tobias.
– Non, le petit dernier ! s’écrie ma maman dans un éclat de rire en voyant ma tête.
– Oh mon Dieu non ! s’exclame mon père.
Je fronce les sourcils alors qu’il s’installe à côté de nous pour manger.
– Pourquoi ? je ne peux m’empêcher de demander par curiosité.
Il prend le temps de manger un bon tiers de son sandwich, visiblement affamé, avant de daigner me répondre.
– Imagine qu’il y ait rupture, tu te verrais venir chez nous alors que ton ancienne belle-famille vit dans la maison d’à côté ?
J’ouvre la bouche et la referme assez vite. Je n’ai pas le temps d’argumenter parce que mon portable sonne. Je jette un rapide regard avant de me lever.
– C’est Calista, je reviens.
Je vais dans la réserve avant de décrocher
– Yep !
– Mi ! Ma super copine de l’amour qui m’aime malgré tout ce que je pourrais bien faire ?
Oh non. Mauvaise nouvelle en approche.
– Ça dépend de ce que tu vas lui apprendre…
– Tu m’aimes quand même, quoique je fasse, rappelle-toi bien ça pour les cinq prochaines minutes d’accord ?
– Caaaaaal… je gronde pour la sommer de déballer ce qu’elle a à me dire.
– J’ai rencontré un mec !
Je hausse un sourcil, peu convaincue.
– Quand ? Entre les shots de Tequila et le moment où je t’ai ramené à la maison, totalement ivre morte ?
– Tu étais loin d’être blanche comme neige Mia Anderson ! je l’ai rencontré sur internet il y a quelque temps.
– Et tu ne m’en as pas parlé ?
Étrange… Cal me raconte tout, même le moindre texto promotionnel qu’elle reçoit.
– Je pensais que c’était sans suite. Tu te souviens qu’on a déjà tout réservé pour le festival du Burning Man ?
– Ne me dis pas que tu l’as invité à venir ! c’est vachement réglementé et NON, on ne le cachera pas dans le camping-car !
Ce festival était réglé et réservé depuis plusieurs mois, il est hors de question d’essayer de rentrer avec un resquilleur ! Nous avons loué un camping-car pour transporter les vivres pour une semaine et pouvoir dormir tranquillement sur place, vu que rien ne s’achète dans le désert.
– Mais nooooooooon, enfin ! personne n’a jamais suggéré d’essayer de faire rentrer des gens en douce !
– Tu l’as encore fait pas plus tard que la semaine dernière…
– C’est un détail, là je ne te parle pas de ça. Il se trouve que ce monsieur m’a proposé de partager un séjour spa qu’il avait eu en cadeau pour ses fiançailles mais qu’il a finalement rompu.
J’ouvre les yeux en grand.
– Tu te moques de moi Cal ! Ne me dis pas que tu m’abandonnes pour le Burning Man pour aller dans un spa avec un inconnu qui vient de rompre ses engagements et se sert quand même de ses cadeaux pour aller passer une semaine de baise !
– C’est dingue, tu fais toujours tout passer pour des trucs glauques…
– TU NE LE CONNAIS PAS !
Je hurle presque dans le combiné, elle me fait peur à vouloir partir en vacances avec un inconnu rencontré sur le Net. Je sais que Calista est une hédoniste mais de là à partir dans un lieu isolé avec un étranger !
– J’ai fait une recherche sur lui grâce à mon cousin dans la police, il est clean.
Je ferme les yeux, dépité…
– Je rêve… tu m’abandonnes…
– Il a un ÉNORME pénis ! Mets-toi à ma place !
– Mais qu’est-ce que tu en sais, tu ne l’as jamais vu !
– Il me l’a envoyé en photo enfin !
– J’hallucine…
– Bon, écoute, je sais que tu m’en veux mais sache que j’ai déjà trouvé une solution.
– Pardon ?
– J’ai revendu ma place à quelqu’un qui viendra avec toi.
– QUOI ?
Je bondis sur mes pieds en hurlant comme une pestiférée.
– Tu as vendu ton billet d’entrée à un inconnu et tu me demandes en plus de partir avec lui ? Mais tu es tarée c’est pas possible !
– Ça, c’est pas nouveau.
– Putain Cal, je te jure je ne sais pas ce qui me retient de te mettre une gifle !
– Le fait qu’on soit au téléphone peut-être ?
Je cligne des yeux avant d’éclater dans un rire nerveux et presque hystérique.
– Tu es malade… tu devrais vraiment consulter pour te faire soigner.
– Bon, écoute, avant de me mettre au pilori, sache que je suis inconsciente certes, mais pas au point de te mettre en danger. J’ai vendu le billet à quelqu’un que tu connais. Très bien même.
Je suis encore abasourdie par la nouvelle.
– Je m’en fous Cal, je ne te fais pas confiance cette fois-ci…
Je suis vraiment déçue, on prévoit ce Burning Man depuis très longtemps et l’année de nos trente ans était le moment idéal pour le faire et se lâcher en beauté. Avec les récents évènements, entre mon mariage avorté et mon licenciement, j’en avais d’autant plus besoin !
– Là tu vas devoir le faire, il a déjà payé le ticket, mais je lui ai fait grâce des frais de location pour le camping-car.
– IL ??? Sérieusement Calista si tu m’as refourgué un des nœuds-nœuds que ma mère tente désespérément de me faire épouser, je t’enterre vivante et je graverai sur ton épitaphe « Morte pour avoir fait un coup fourré à sa meilleure amie »
– Aaaaaah, donc je suis toujours ta meilleure amie ?
Je ferme les yeux en soupirant et me pince l’arête du nez.
– À qui tu l’as vendu Cal ? je demande en essayant de me calmer.
Ça ne sert à rien de s’énerver avec elle, pour Calista rien n’est grave. Comme le fait d’abandonner sa meilleure amie pour aller s’envoyer en l’air avec un inconnu. Et je parle en connaissance de cause, elle l’a fait plusieurs fois, la dernière en date le jour de ma fête d’anniversaire.
– Devine…
Je mords mon poing pour retenir un cri. J’ai bien envie de lui raccrocher au nez mais elle serait capable de refuser de me dire le nom de la personne qui l’a acheté avant le jour J.
– Je ne sais pas ! Alors accouche, bordel !
– Quelle rabat-joie ! Tu ne veux jamais jouer, déjà à la maternelle tu refusais toujours de sauter à la marelle !
– CAL !!
– Je l’ai vendue à ton voisin !
J’en perds la parole un instant.
– Quel voisin ? je questionne, suspicieuse.
Faites que ce soit M. Johnson, mon petit voisin retraité. Gentil, mignon, avec les yeux parfois baladeurs, mais totalement inoffensif.
– Grand, tatoué, beau comme un dieu ?...
Oh merde.
Elle parle de mon autre voisin.
Celui qui n’a rien, mais rien du tout d’inoffensif.
– Tu l’as vendue à Tobias ? je demande d’une voix blanche.
– Oui ! il se trouve qu’il a toujours voulu voir le Burning Man ! C’est dingue ça, non ?
Et beaucoup trop suspect à mon goût…
– Calista Margaret Jones, je te jure que si tu as revendu ta place EXPRÈS, je ne te parlerai plus jamais !
– Je te jure que je ne l’ai pas fait exprès ! Sur la tête de ma grand-mère !
– Elle est décédée !
– Raison de plus pour jurer sur sa tête ! Tu te rends compte que tu me fais un foin alors que j’ai réussi à trouver une personne digne de confiance et que tu connais depuis longtemps ? Et qui a toujours rêvé de voir le Burning Man ? Tu es sans cœur Mia Poppy Anderson…
Je ferme les yeux et grogne de frustration.
– Tu me racontes n’importe quoi, je l’ai vu ce matin et il ne m’a rien dit !
– Oui il me l’a dit. Il est passé avec son frère juste après pour me donner l’argent et récupérer les références de réservation. Il attendait sûrement d’être sûr avant d’en parler. Tu sais bien qu’on ne peut pas me faire confiance !
Elle éclate de rire et je m’assieds sur un carton, totalement choquée. Je gémis de dépit en enfouissant ma tête dans les genoux. Ma copine est folle. Totalement tarée et inconsciente.
– Il t’en parlera ce soir de toute façon, vous allez bien manger chez eux et profiter de la piscine non ?
– Moui… je marmonne contre mes cuisses.
– Parfait ! Allez, sur ce je te laisse, j’ai un programme d’épilation intégrale avec une flèche vers mon clitoris à mettre en place pour dans deux semaines !
– Non non non, tu ne t’en sortiras pas comme ç…
– Je t’aime ! Bisous !
Et elle raccroche sans plus de cérémonie.
Je reste de longues secondes à fixer mon téléphone, hébétée. Je ne sais absolument pas comment j’ai pu passer par autant d’émotions en une seule matinée.
– Tout va bien mon ange ?
Ma mère m’apostrophe de l’autre côté de la porte et je me lève enfin pour ouvrir le battant.
– Tout va bien.
Je ne donne pas plus de détails. Il est hors de question que je dise à mes parents que Calista m’a organisé une semaine de festival torride avec le voisin, qui est lui aussi torride… Si personne ne le sait, il me reste une chance de renverser la vapeur. Je reprends ma place pour manger et réfléchis intensément à la marche à suivre. Je vais profiter de la soirée pour discuter avec lui et tenter de lui faire changer d’avis. En argumentant que je voulais faire ce festival avec ma meilleure amie j’arriverais peut-être à le convaincre de revendre nos deux places sur internet. Ou alors je peux lui proposer de céder ma place à un de ses amis. Voilà, ça devrait le faire.
Résolue, je me prépare mentalement à lui exposer mes arguments ce soir pendant le barbecue/piscine !
Il faudra juste que j’attende qu’il soit habillé pour lui parler.
– Ma chérie, pourquoi est-ce qu’il y a des écrous par terre ?
Oups.
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