Too Young
Chapitre 22
Sept jours de festival.
Et je me sens libre, libre comme jamais…
Je ne pense plus, je ne réfléchis plus, je me laisse simplement porter par les évènements. Je ne cherche même pas à discuter plus avec Tobias, je le laisse me guider au milieu d’un océan de sensations nouvelles, aussi bien en termes d’expériences mystiques, que physiques…
Tous les jours j’ai l’impression de découvrir des endroits extraordinaires, ce festival est tellement grand, et il y a une multitude de gens incroyables. Ma tête et mes yeux sont remplis pour les vingt ans à venir. Et pourtant je continue d’admirer l’homme à mes côtés comme si je n’aurais assez d’images de lui.
Tobias n’est définitivement plus un enfant à mes yeux…
Je ne sais pas où cette histoire va nous mener, je ne sais pas si elle durera après le festival mais pour l’instant je refuse d’y réfléchir, je veux juste me laisser porter. Et cette semaine en plein désert me permet de lâcher définitivement prise avec la réalité et ma vie à Springville. Je souris en réalisant que je ne pense plus à ma vie à New York comme à ma vie actuelle. Je souris à Joe à côté de moi dans la foule, nous avons sympathisé avec la bande des Devil’s Cats, et partagé plus d’une fois nos repas. J’ai aussi eu le « plaisir » de recroiser la jolie blonde qui avait embrassé Tobias devant moi le deuxième jour, et elle a recommencé.
Elle lui a de nouveau roulé une pelle devant mes yeux. Loin de moi l’idée d’être possessive, cette histoire entre lui et moi est encore trop récente, mais j’ai senti mon sang bouillonner en la voyant enrouler ses bras autour de son cou. Heureusement pour moi, ou elle, il s’est dégagé très rapidement après l’effet de surprise, puis est venu passer un bras autour de ma taille avant de me présenter.
Et là… la fameuse blonde s’est fendue d’un énorme sourire et a sorti un « ah OK ! » avant de venir m’embrasser à son tour. J’ai été tellement stupéfaite que je n’ai pas bougé, et je suis restée immobile, les yeux écarquillés alors qu’elle m’embrassait comme elle venait de le faire avec lui. Quand elle a fini, les yeux de Tobias ressemblaient à deux billes rondes, et les miens ne valaient pas mieux. Elle nous a salués rapidement avant de s’éclipser dans un grand sourire. Il a été le premier à sortir de sa torpeur et a éclaté de rire en me voyant cligner des yeux laborieusement. Et j’ai enfin compris que c’était sa façon de dire « bonjour ». Subitement, comprendre qu’il n’avait rien fait de plus que la croiser le premier jour, a fait tomber mes dernières barrières.
Ce qui est bien avec le Burning Man, c’est sa diversité. Moi qui avais quelques réticences à avancer avec Tobias au milieu de la foule, persuadée qu’on nous regarderait, je me suis rendue à l’évidence : il y a trop de choses à voir, de gens différents à rencontrer qu’on passe presque inaperçus.
J’ai fait tellement d’activités différentes, de la méditation, de la sculpture, des concerts de musiques mystiques, des bains de boue morte de rire, de la balançoire gigantesque, de l’escalade de pierres penchées, des balades au milieu d’œuvres éphémères et saisissantes, des trajets en bus remplis de boules comme dans les jeux pour enfants, des soirées à danser jusqu’à ce que la fatigue me plie en deux, jusqu’à dormir sous un parasol gigantesque une journée entière dans les bras chauds de mon compagnon de voyage.
J’ai revu le couple sympathique qui m’avait offert une boisson verte au début du festival, nous avons mangé de tout, des plats orientaux, des hot-dogs classiques et même des spécialités québécoises en pleine nuit.
Je me sens ivre d’expérience et c’est le sentiment le plus extraordinaire que j’ai pu vivre en trente ans de vie. Je referai ce festival sans hésitation aucune. Sûrement avec Calista en plus, cet endroit hétéroclite est fait pour elle.
Je lève les yeux vers la statue du Man devant nous. C’est l’avant dernier soir, celui où le Man brûle et signe le début de la destruction de cette ville éphémère. Demain le temple sera lui aussi brûlé en signe final et les Burners disparaîtront en emportant leurs affaires et leurs souvenirs de ce festival inimaginable. La foule est compacte autour de moi mais je ne me sens pas oppressée pour autant, j’ai l’impression de ne faire qu’un avec les autres festivaliers, comme une seule entité, tournée vers l’homme debout, illuminé de néons multicolore. L’obscurité n’est troublée que par les colliers fluorescents, les lumières des Burners et un peu plus loin les installations lumineuses qui entourent la plage du festival comme une barrière protectrice. Je n’aurais jamais imaginé me sentir à ma place au sein d’une organisation aussi folle, pourtant j’ai une boule dans la gorge en regardant le symbole du festival face à moi. Je sursaute à peine quand les bras de Tobias entourent ma taille et je me laisse aller contre lui, dos à son torse. Nous ne parlons pas, et la foule est partagée entre les festivaliers joyeux et ceux qui montrent des premiers signes de nostalgie à l’approche de la fin.
Le feu d’artifice commence et des sifflements s’élèvent autour de nous, mais mes yeux sont rivés sur le Man. Quand les flammes explosent soudainement autour de lui et l’embrasent en éteignant tous les néons, mon estomac fait un léger soubresaut. Tobias et Joe hurlent autour de moi alors que je reste silencieuse, à observer les flammes s’élever tout autour de lui, en embrasant la statue et la structure qui le soutient.
Merde… Je ne pensais pas que ça me ferait aussi mal. C’est comme si cet incendie emportait avec lui la liberté acquise ici. Les bras de Tobias me serrent d’un peu plus près et je réalise comme une conne que je suis en train de pleurer.
– Doucement jolie Mia, m’interpelle Joe en me tendant un verre rempli d’alcool, ne pleure pas pour ça, réjouis-toi plutôt de tout ce qui a changé grâce au festival !
Je souris et accepte son verre avant de boire une longue gorgée. Je n’ai aucune idée de ce que c’est mais ça me fait grimacer et ça me réchauffe de l’intérieur. Je continue de siroter tranquillement ma boisson en jetant des regards autour de moi. Ça me rassure de réaliser que beaucoup de Burners deviennent peu à peu silencieux.
Plus la statue s’enflamme, plus la foule se calme jusqu’à devenir presque immobile, à contempler l’Homme qui disparaît.
Mais quand il s’écroule enfin, c’est un tonnerre de sifflements et d’applaudissements qui s’élève. Je me surprends même à hurler, les bras tendus, alors que Tobias siffle dans mon dos.
J’acclame et je rends hommage à l’homme qui m’a permis de laisser mes principes au bord du désert.
Quand les derniers vestiges du socle s’effondrent à leur tour, Tobias tire sur ma main pour m’entraîner avec lui.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je te change les idées, viens.
Joe et ses acolytes nous emboîtent le pas et nous nous faufilons à travers la foule qui s’éparpille peu à peu jusqu’à rejoindre une des boîtes mobiles. J’éclate de rire en reconnaissant le poisson devant lequel j’avais déjà dansé.
– Je recommence : qu’est-ce que tu fais Tobias Miller ?
– Je boucle la boucle Mia Anderson.
– Devant un poisson fluorescent ?
Il sourit de façon énigmatique et m’attire doucement vers lui en me tractant par la main.
– Le premier soir, quand je t’ai vue danser ici, tu avais l’air seule au
monde et tellement heureuse… Je veux revoir la même Mia ce soir. 16
L’un des Devil’s Cats nous bouscule en enlevant son T-shirt et en courant vers la scène quand les gens sur le char lumineux décident d’arroser d’alcool la foule présente en dessous. Je ris en le voyant hurler de joie, avant d’être rejoint par ses amis. Tobias en profite pour m’enlacer et je lui souris en coin, les paupières légèrement baissées. Je l’observe alors qu’il m’observe en retour, sans faux-semblants.
– Vous dansez Mademoiselle Anderson ?
Une musique assourdissante prend mes oreilles d’assaut et je me noie dans ses yeux verts alors qu’il commence à onduler doucement en entraînant mon bassin contre le sien. Je glisse mes mains avec nonchalance sur ses épaules avant de croiser les doigts sur sa nuque pour me coller plus étroitement contre lui. Je ferme enfin les yeux quand son front se pose sur le mien et aspire entre mes lèvres quand son souffle les effleure. Nous n’avons pas cessé nos mouvements langoureux un seul instant et je glisse ma jambe entre les siennes pour me fondre un peu plus en lui. Je souris quand sa main glisse sur mes fesses et me maintient prisonnière, me clouant contre son corps rude. Je bouge en rythme et prends presque les rênes de ce ballet érotique en amplifiant les mouvements tout en le maintenant d’une poigne de fer contre moi. Il me suit avec docilité et je souris de plus belle. Je lui mordille le menton, taquine et grogne de contentement en le sentant trembler contre moi. J’aime le pouvoir que j’ai sur lui et je m’en nourris sans aucune honte. C’est bien trop enivrant pour ne pas en profiter
– Ne fais pas ta maligne, Mia… ronronne-t-il contre mon oreille.
Sa phrase déclenche un éclat de rire et l’instant d’après il me fait pivoter sans ménagement pour coller mon dos contre son buste. Si je pensais avoir les rênes, j’avais tort… il m’a littéralement bougé comme une poupée de chiffon.
« I’ve got that lightening in my veins
I’m feeling something I can’t explain
Waking up the animal
Waking up »
« J’ai cet éclair dans mes veines,
Je ressens quelque chose que je n’explique pas
Qui réveille l’animal
Qui réveille »
« I’ve got this power living inside
It has no mercy
You cannot hide
Waking up the animal
Waking up the animal… »
« J’ai ce pouvoir qui vit en moi
Il n’a aucune pitié
Tu ne peux pas le cacher
Qui réveille l’animal
Qui réveille l’animal… »
Le rythme langoureux et puissant de la chanson mixe des percussions tribales et des paroles qui m’emportent un peu plus profondément, je me laisse diriger par Tobias en levant les mains au ciel, la tête basculée en arrière, heureuse…
Et je continue jusqu’au bout de la nuit à onduler dans les bras de mon amant, sans penser au lendemain ni à la fin de ce festival.
***
Le lendemain matin je me réveille seule dans le lit. J’ai un mouvement de surprise en découvrant la place de Tobias froide et vide. Mais un léger son de guitare à l’extérieur me fait sourire. Le temps de vérifier l’heure et je me lève pour m’habiller rapidement avant d’attraper de quoi manger. Je me verse du café dans un mug puis je sors pour le rejoindre. Comme prévu il est assis sur une chaise sous l’auvent, avec sa guitare. Je souris en voyant une dizaine de personnes arrêtées pour l’écouter jouer. Il semble improviser, perdu dans son monde et je m’approche doucement de lui.
Je sais quand il perçoit mes mouvements dans son champ de vision parce qu’il se met à sourire.
– La belle au bois dormant se réveille enfin ? prononce-t-il d’une voix très légèrement moqueuse en me regardant en coin.
Je lui tire la langue pour toute réponse et il modifie le rythme de son blues pour passer sur une nouvelle mélodie. Il me faut quelques secondes pour reconnaître l’air de « Once Upon a Dream », mais j’éclate de rire quand je percute enfin. Tobias sourit, satisfait de lui puis enchaîne avec les paroles de la chanson :
« I know you, I walked with you once upon a dream
I know you, that look in your eyes is so familiar a gleam
And I know it’s true that visions are seldom all they seem
But if I know you, I know what you’ll do
You’ll love me at once, the way you did once upon a dream… »
« Je te connais, j’ai déjà marché avec toi dans un rêve
Je te connais, ce regard dans tes yeux est une lueur si familière
Et je sais que c’est vrai que les visions sont rarement tout ce qu’elles
semblent
Mais si je te connais, je sais ce que tu vas faire
Tu m’aimeras tout de suite, comme tu l’as fait dans un rêve… »
Je m’assois à même la terre en l’écoutant et je grignote mon bagel en silence alors qu’il continue de chanter en me souriant. Je ne prends pas ça pour une déclaration mais plus comme une taquinerie. Il finit enfin en grattant frénétiquement sa guitare, l’air faussement concentré, comme pour conclure une sérénade, et des applaudissements fournis accueille la fin de son show improvisé. Il salue humblement son public avant de se pencher pour m’embrasser sur le front et voler une bouchée de mon petit déjeuner.
– Hey !
Il ne répond pas, dépose sa guitare et me tire sur la main pour me forcer à me lever avant de m’asseoir d’autorité sur ses genoux.
– On range aujourd’hui et on part après la destruction du temple ?
Sa question me noue le ventre et je ne réagis même pas quand il finit mon bagel d’une seule bouchée.
– Tu ne veux pas attendre demain ? il nous reste toute la journée pour rendre le camping-car et les vélos.
– J’ai discuté avec Joe hier soir, et si on veut éviter les huit heures de queue à la sortie du désert, il faut partir de nuit après l’incendie du temple. On pourra s’arrêter un peu plus loin sur un parking pour dormir et reprendre tranquillement la route demain, tu en penses quoi ?
– Comme tu veux.
Je lance une banalité mais c’est parce que je ne sais pas quoi répondre, la brûlure du Man a signé la fin du festival mais celle du Temple signe son arrêt définitif.
Et je n’ai vraiment pas envie que ce festival s’arrête.
– Allez Mia, toutes les bonnes choses ont une fin.
Je fais volte-face à cette remarque et le fixe, les yeux légèrement plissés. Qu’est-ce qu’il cherche à dire ? J’essaie de sonder son regard mais son petit sourire en coin me rassure malgré moi.
– Toutes ? je demande avant de réussir à m’en empêcher.
Tobias perd son sourire et ses yeux deviennent brusquement sérieux.
– Ça, ça ne dépend pas que de moi…
Si ça dépendait de moi seule, ce festival ne s’arrêterait jamais. Je suis tellement bien ici, dans ce désert, dans cette caravane, dans ses bras…
Je suis interrompue dans mes pensées par une voix familière.
– Hey, les tourtereaux ! nous hurle Heaven depuis la partie opposée du véhicule.
Je serre les dents en la voyant arriver et je ne desserre pas les lèvres quand elle m’embrasse rapidement sur la bouche avant de faire pareil avec Tobias. Mais elle a le bon ton de se contenter d’un baiser rapide et sans la langue. Pour nous deux.
Ce qui m’arrange.
– Hey, Heaven, comment ça va ? demande-t-il, tout sourire.
– Nickel, on se fait un dernier bœuf sur la plage avec les autres musicos plus quelques musiciens qu’on a croisé en cours de festival, tu te joins à nous ?
– Maintenant ?
– Nope, d’ici deux heures le temps de rameuter tout le monde.
Il me regarde rapidement en quête de mon approbation.
– Ça te dit ?
J’acquiesce en souriant et descends de ses genoux.
– Le temps de commencer à ranger et on vous rejoint, j’ajoute à l’intention de la blonde.
Elle sourit et frappe de ravissement dans ses mains.
– Cool ! à tout à l’heure les amoureux !
Je rougis légèrement à son surnom alors qu’elle s’éloigne.
Ouh là il est encore trop tôt pour parler d’amour !
Les mains de Tobias sur ma taille me sortent de mes pensées, et je frissonne en refermant mes mains sur ses avant-bras quand il embrasse le creux de mon cou.
– On range ?
J’inspire un long moment, le cœur légèrement en miettes.
– On range, je confirme.
Le soir même, après un concert improvisé, un repas partagé, un débat sur les religions à cause des tatouages de Tobias, nous sommes tous installés en silence face au Temple.
Cette année il ressemble à une sorte de volcan en spirale, de loin l’effet est bluffant, on dirait vraiment une montagne rocheuse, mais plus on s’approche, plus la structure alvéolée en poutre transforme l’édifice, je l’ai visité de nuit avec Tobias il y a quelques jours et j’y suis revenue le lendemain matin, quand on se tient au centre et qu’on regarde au-dessus de soi, l’ensemble est hypnotisant. J’ai vu des photos de la structure vue du ciel, et ça ressemble à une galaxie. Comme si tous les points convergeaient en un seul centre.
Un peu comme les âmes des festivaliers.
Contrairement à hier, pas de lumières ce soir, pas de cris, pas de sifflement.
La foule est sagement posée à même le sable, dans un silence presque religieux. J’aperçois un groupe de Burners se rapprocher avec des torches et mettre feu à la structure dans une tranquillité respectueuse. Le feu se propage lentement, mettant en exergue les lumières qui continuent de danser dans l’édifice, puis cinq flammes s’allument en même temps tout autour. En moins de vingt minutes, le temple est en feu et les flammes convergent toutes en suivant la structure en spirale avant de danser dans la cheminée centrale.
Ma gorge se serre à la vue de ce spectacle et je pose la tête sur l’épaule de Tobias assis à côté Je sens ses lèvres venir effleurer mon front et il se dégage pour passer le bras autour de moi et me serrer contre lui. J’inspire difficilement en continuant d’admirer le bûcher, puis je tourne le visage vers lui. Mes yeux s’embuent un peu plus quand j’admire son profil grave, et sa pomme d’Adam qui monte et descend alors qu’il déglutit péniblement.
Il doit sentir mes yeux sur lui et tourne le visage pour plonger ses yeux dans les miens. Un instant qui semble durer une éternité. Je ne retiens plus rien, la peur de ce qui suivra ce festival, l’angoisse du retour à la réalité et l’envie de ne jamais quitter ce cocon avec lui. Je lui transmets tout par le regard. Sans masque. Sans déguisement.
Je suis paniquée par la suite des évènements.
Il vient poser son front contre le mien en soupirant, puis pose délicatement ses lèvres sur les miennes. Un baiser léger mais appuyé d’à peine cinq secondes, mais qui suffit pour me soulager d’une partie de mes angoisses. Je ferme les yeux en pinçant les lèvres quand il frotte avec douceur son nez contre le mien, puis je quitte son visage pour poser la joue sur ses genoux, alors qu’il m’enlace plus étroitement en nichant son menton dans mon cou.
Nous finissons de regarder le temple disparaître, sans siffler quand la cheminée s’effondre.
Sans verser de larmes quand nous rejoignons le camping-car dans un silence de mort alors qu’Heaven pleure comme si sa vie venait de s’arrêter.
Sans un mot, juste des regards appuyés alors que Tobias fait démarrer le camping-car et prend la route du retour.
Vers la réalité.
16 Je conseille « Animal » de Zayde Wolf en fond sonore.
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