Too Young
Chapitre 3
Cinq mois plus tôt
Je traîne des pieds en arrivant au travail le lendemain. Mon visage bouffi et mes yeux cernés ne m’aident pas à passer inaperçue. Silvia m’alpague dès que je passe la porte de l’open space où les assistants me dévisagent tous.
– Ne les regarde pas, chuchote-t-elle. Harvey a joyeusement fait répandre la nouvelle avec Derreck et ils attendent que tu tombes. Alors tu restes debout jusqu’à ton bureau, OK ?
– Quoi ? je m’écrie, choquée. Mais comment est-ce qu’il a bien pu savoir ?
Elle m’entraîne d’un pas rapide vers la porte de mon bureau alors que l’ensemble des employés présents dans la pièce me suit du regard comme si j’avais la tête défigurée, les yeux emplis de pitié. Silvia coupe court en fermant la porte derrière nous et je m’effondre sur mon fauteuil, sans même prendre la peine d’enlever mon manteau. Elle me rejoint et s’assied d’office sur mon bureau.
– Ce connard a apparemment croisé ton ex-fiancé hier en revenant de son footing, et l’a entendu dire au téléphone qu’il t’avait enfin quittée…
Je relève des yeux pleins d’espoir vers elle.
– C’est tout ce qu’ils savent ?
Elle fronce les sourcils et me dévisage, perplexe.
– Oui. Pourquoi, il y a autre chose ?
J’inspire profondément en m’enfonçant dans le cuir grinçant de mon fauteuil à roulettes. J’hésite à lui donner les détails, étant donné qu’elle connaissait Morgan Parker et que c’était elle qui me l’avait conseillé. Mais la vérité ressortira un jour ou l’autre alors autant crever l’abcès tout de suite.
– Il m’a quittée pour quelqu’un d’autre… je commence, mal à l’aise.
– Je sais, oui… commence-t-elle, perplexe.
Elle me fixe sans comprendre avant d’écarquiller les yeux.
– Noooon… Ne me dis pas que tu la connais ?
Je ferme les yeux en hochant la tête et un hoquet de stupeur résonne dans le bureau.
– OK, qui est cette connasse ? Que je lance une affreuse rumeur sur elle !
Je souris faiblement à sa voix énervée et à son esprit résolument vengeur.
– Morgan Parker, j’avoue dans un souffle en observant sa réaction.
Elle hausse les sourcils, surprise.
– Elle s’appelle Morgan Parker ? Comme mon psy ?
Je plonge mon regard dans le sien en penchant la tête sur le côté jusqu’à ce qu’elle fasse enfin le lien. Son visage se décompose quand elle comprend enfin.
– Il… Il t’a quittée pour un homme ? souffle-t-elle complètement déstabilisée.
Mes yeux brûlent de nouveau et je ferme les paupières en acquiesçant. J’ai passé la nuit à pleurer, à ressasser mon histoire avec Derreck pour comprendre où j’avais commis une erreur et je sens que je suis encore au bord du précipice, prête à replonger de nouveau dans les abîmes de la tristesse. Je serre les dents pour ne pas craquer et Silvia me prend dans ses bras pour me faire un câlin.
– Mon Dieu ma chérie… je suis tellement désolée… Tout est de ma faute, je n’aurais jamais dû te le conseiller.
Je m’écarte d’elle en secouant la tête.
– Arrête, ce n’est pas ta faute. S’il est vraiment gay, il m’aurait quittée de toute façon, un jour ou l’autre… Je ne lui convenais pas. Si quelqu’un doit être fautif, c’est plutôt moi, j’ai peut-être accéléré son coming out.
Elle ouvre la bouche pour protester mais est interrompue par le bruit d’un poing contre la porte de mon bureau. Je jette un coup d’œil rapide sur mon téléphone : huit heures trente, mon rendez-vous avec M. Playton. Et je n’ai toujours pas allumé mon ordinateur, ni enlevé mon manteau !
– Merde ! Attends, Silvia, je dois faire bonne figure avec mon client, je chuchote, paniquée.
Elle prend les choses en main en rangeant mes affaires pendant que j’allume mon ordinateur.
– J’arrive, Nathan ! je crie à mon assistant pendant que ma collègue vient effacer les légères traces de larmes sous mes yeux à l’aide d’un mouchoir.
– Parfaite, comme d’habitude.
De l’extérieur oui, mais à l’intérieur, je suis complètement dévastée. Je dois quand même faire bonne figure, je ne peux pas me permettre de perdre aussi mon travail. Je lui souris tristement et lisse ma jupe avant d’inspirer profondément.
– Entre, Nathan.
Mon jeune assistant ouvre la porte et penche la tête par l’encadrement.
– Ton rendez-vous est arrivé.
– Tu peux le faire entrer, je réponds en m’asseyant.
Silvia me sourit gentiment avant de s’éclipser quand mon client passe le pas de la porte. Un sourire conquérant sur le visage. Je sens une sueur froide remonter le long de ma colonne vertébrale, comme à chaque fois qu’il me regarde. Cet homme me met vraiment mal à l’aise. J’ai déjà été draguée, de façon subtile ou même vraiment lourde, et j’ai déjà été épiée par mon voisin bizarre mais personne ne m’avait mis aussi peu en confiance que M. Playton.
– Mia… ronronne-t-il en s’approchant de mon bureau, un sourire mielleux aux lèvres.
Je sais qu’il va tenter de faire le tour, alors je me lève pour lui tendre une poignée de main cordiale et distante et il sourit un peu plus en me voyant faire.
Cet homme est un prédateur. Mais dans le sens « psychopathe ».
– Monsieur Playton, comment allez-vous ?
Je m’obstine à l’appeler par son nom, plutôt que par son prénom, comme il me l’a souvent demandé. Je préfère maintenir une certaine distance.
– Mia, Mia… Vous ne vous déciderez jamais à m’appeler John ?
Son ton doucereux me donne la nausée et je me force à sourire.
– Jamais dans le cadre du travail, monsieur Playton.
Mon ton est courtois mais un léger tremblement s’empare de ma main libre quand il saisit l’autre entre les siennes et se permet de me caresser le dessus du pouce. Je dois réprimer une grimace de dégoût et je crispe mes ongles sur le bureau quand il y dépose ensuite un baiser. Je retire ma main un peu sèchement mais il ne s’en formalise pas et s’assoit de façon décontractée sur le fauteuil en face de moi en déboutonnant sa veste pour être plus à l’aise. Il ressemble à un pacha qui s’installe sur son propre territoire et je suis obligée de saisir une liasse de papiers en faisant mine de la ranger pour éviter de lui laisser voir que sa présence m’incommode. Il prendrait ça pour un encouragement. Je sais que plus je lui résiste, plus je l’intéresse, mais il est hors de question de succomber. J’aurais l’impression d’être une souris capturée par un cobra… Il prendrait bien trop de plaisir à me briser.
– Tiens donc… Où est passée votre bague de fiançailles, Mia ?
Mon ventre se tord à sa question. Et merde… Mon futur mariage avec Derreck avait quelque peu refroidi ses ardeurs et m’avait offert une trêve plus qu’appréciable. Mais maintenant, je suis seule face à ses attaques.
– Chez le bijoutier. Une des pierres était tombée, j’ai préféré la faire réparer et faire vérifier toutes les griffes avant le jour J, je réponds avec aplomb.
Je me félicite mentalement d’avoir trouvé une excuse valable aussi rapidement. Mais son regard perçant me donne la nausée.
– Désirez-vous un café ? Je n’ai pas encore préparé le mien et je suis de très mauvaise compagnie quand je n’ai pas eu ma dose de caféine, je propose avec un rictus.
Il plisse les yeux et hoche la tête. J’en profite pour faire le tour du bureau, en prenant soin de rester hors de sa portée avant de sortir de la pièce. Normalement, mon assistant peut s’en charger mais j’ai besoin de ce moment de répit.
– Je reviens tout de suite.
Je sors en laissant tomber le masque. Mes lèvres se retroussent en une mimique de répulsion quand je passe devant le box de Nathan.
– Tu as besoin de quelque chos… ?
– Pas besoin, je m’en occupe, je le coupe avant de me diriger d’un pas vif vers la cuisine.
Je prends le temps de fermer les yeux et de prendre une grande inspiration pour tenter de me reprendre alors que le premier expresso coule.
– Ton rendez-vous se passe bien ?
J’ouvre subitement les yeux.
Mais ce n’est pas possible ! On ne me laissera donc aucun répit cette semaine ?
– Harvey… je grince entre mes dents. Comment vas-tu ?
As-tu bientôt décidé de te casser une jambe ? Parce que ça m’arrangerait que ça arrive avant le déjeuner…
Il vient caler sa hanche contre le plan de travail à côté de moi. La cuisine est vide et il aurait pu rester plus loin, mais il prend toujours un malin plaisir à dépasser les limites de mon espace vital. Mais contrairement à M. Playton, il ne m’inspire pas de la peur, seulement du mépris. Harvey représente à lui seul le stéréotype de l’employé masculin aux dents longues, comme ceux qui ont essayé de me faire tomber depuis que je travaille dans la finance.
Pour eux, une femme est juste bonne à être assistante. Mais contrairement à mon client, ils ne font que me regarder de haut, et ne cherchent pas à me mettre dans leur lit, ce qui me facilite grandement la tâche.
– Très bien… susurre-t-il en souriant. Et toi ? Les amours ?
Je lève les yeux au ciel.
– Venant de celui qui est à l’origine de l’annonce générale de ma récente séparation, je trouve ça assez pitoyable… je déclare platement en le regardant comme si je m’adressais à un pauvre d’esprit. Je pensais que tu étais plus intelligent, mais comme d’habitude, je t’ai surestimé…
Il devient rouge et son visage rond se crispe. Je n’ai jamais pris de pincettes avec lui, et notre incapacité à nous entendre est de notoriété publique. Cet homme me fait pitié. Il s’obstine à porter des costumes trois-pièces trop petits pour lui, et ressemble à un abruti tout juste sorti de l’université qui croit qu’il va mettre le monde à ses pieds.
Il se redresse en me jetant un sourire dédaigneux.
– Continue à t’entraîner à faire du café, c’est ce que tu finiras par faire au quotidien bientôt… me menace-t-il.
Je lui adresse une moue faussement attristée.
– Pour ça, il faudrait que tu me dépasses en résultat. Et si je ne me trompe pas, ton dernier contrat s’est soldé par un échec lamentable…
Le muscle de sa mâchoire tressaute de rage. Une des raisons pour lesquelles je ne me débarrasse pas de M. Playton, c’est parce qu’il représente une grosse partie de mon portefeuille à lui tout seul. Et je refuse de le laisser partir avec Harvey.
Plutôt me jeter du haut du vingtième étage que de laisser ce sombre connard me doubler…
Il ne répond pas et se contente de me jeter un rire mauvais avant de sortir de la pièce. Je soupire de soulagement en lançant un deuxième café.
Bien.
À moins que mon ancien voisin ne débarque et ne me regarde bizarrement, j’ai eu ma dose d’hommes instables pour la journée. Enfin, quand le rendez-vous avec mon client sera fini. Je me force à quitter la cuisine avec un café noir pour lui, et un café au lait pour moi. Allez, haut les cœurs Mia, tu peux le faire…
En rentrant dans mon bureau, j’ai cependant la mauvaise surprise de voir Harvey me frôler en sortant, un gigantesque sourire plaqué sur le visage.
– Et voilà Mia ! s’exclame-t-il faussement enjoué. Je ne vous dérange pas plus. Au plaisir, John !
– À lundi sur le green, Harvey ! répond ce dernier.
Et mon collègue sort en fermant la porte derrière lui.
Mon estomac fait un looping quand je comprends que je suis prise au piège, je ne ferme jamais la porte de mon bureau quand je suis avec lui, mais mes deux mains prises m’empêchent de la rouvrir.
Et si je vais poser les tasses sur le bureau pour aller la rouvrir, il réussira à me coincer. Je déglutis discrètement et fais de nouveau le tour du bureau en lui échappant avant de poser la tasse devant lui.
Assez loin pour qu’il ne puisse pas m’attraper la main.
– Bien, si nous commencions par les prévisions ? je demande d’une voix professionnelle.
– Sommes-nous vraiment obligés ?
Je me contente de sourire sans joie à sa réponse alors qu’il reluque ouvertement ma poitrine. Et je prends sur moi pendant l’heure qui suit, en ne répondant pas à ses insinuations mielleuses, en restant professionnelle, tout en utilisant tous les stratagèmes possibles pour rester hors de sa portée. J’utilise un stylo pour désigner les différents graphiques sur l’écran externe de mon ordinateur, je me recule dans mon siège quand il se penche sur le bureau entre nous, et j’ignore délibérément son regard perçant en faisant semblant de vérifier des mails, ou même en tapant de fausses notes sur mon ordinateur portable alors qu’il me fixe sans vergogne.
– Très bien, nous avons donc fini. Je vous laisse voir avec mon assistant pour caler un prochain rendez-vous ?
Je souffle intérieurement en réalisant que ce rendez-vous infernal est terminé. Mais mon client prend un malin plaisir à enfoncer une dernière fois le clou.
– Et si nous profitions de cette bulle isolée pour discuter d’un autre type de rendez-vous ? Que diriez-vous d’un dîner avec moi vendredi ?
Ma gorge se serre, il recommence mais je lui réponds encore et toujours la même chose.
– Jamais avec mes clients, et vous savez que je suis fiancée, monsieur Playton.
Il plisse légèrement les yeux à ma réponse mais ne relève pas comme il le fait habituellement. Je profite de cette pause inespérée pour me lever et aller ouvrir la porte pour couper définitivement court à ce jeu malsain du chat et de la souris. Mais à peine ai-je entrouvert la porte qu’il la claque en se plaquant contre mon dos.
Je me fige, et mon sang se glace quand son souffle vient effleurer la peau de ma nuque alors qu’il chuchote.
– Mia… je sais que tu es de nouveau célibataire… si tu arrêtais de me titiller comme ça pour qu’on passe enfin aux choses sérieuses ?
– Éloignez-vous, j’ordonne d’une voix sèche.
Il se contente de rire doucement et mon estomac se tord un peu plus quand il vient jouer avec une mèche échappée de mon chignon.
– Tu crois vraiment que tu vas m’échapper ? Après tout le mal que tu te donnes pour m’allumer ?
Mon Dieu… Cet homme est fou, complètement fou. Je n’ai jamais rien fait pour attiser son intérêt et il croit sincèrement que je joue délibérément avec lui. Une subite envie de vomir me prend à la gorge quand sa main vient effleurer mon flanc et mon sein gauche.
– Éloignez-vous. Tout de suite, je lâche, les dents serrées, en détachant chaque syllabe.
Dernière sommation. S’il recommence, je vais devoir passer aux choses sérieuses.
Mon ordre le fait de nouveau rire et avant que je ne puisse réagir, ou l’en empêcher, il glisse une main sous ma jupe.
– Allez, cesse donc de faire ta mijaurée, je sais que tu aimes ça, petite salo…
Il ne finit pas sa phrase parce que je me retourne d’un geste sec pour lui assener une gifle si violente que ma main devient également douloureuse.
Il recule, sous le choc, et j’en profite pour ouvrir la porte de mon bureau et parler assez fort pour attirer l’attention de mon assistant.
– SORTEZ ! Sinon j’appelle les flics !
Ma phrase provoque un silence effaré dans l’open space mais je m’en fiche, je fixe l’homme malsain en face de moi pour lui faire comprendre que son petit jeu de chasse est définitivement terminé. Je ne me laisserai plus faire.
Je préfère finalement voir Harvey obtenir plus de primes que moi, plutôt que de continuer à subir les assauts répugnants de ce malade mental.
Il pose une main sur sa joue alors que le contour de mes doigts commence à s’afficher en rouge, et me regarde furieusement.
– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire…
– De-hors… je répète, les dents serrées et le visage résolu.
Il me fixe une dernière fois avant de me dépasser pour quitter mon bureau, non sans me murmurer une menace au passage.
– Tu vas le regretter, petite traînée…
Il ne le dit pas assez fort pour se faire entendre des autres employés et je reste stoïque alors qu’il s’éloigne. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir le dernier mot.
– Ne prenez pas la peine de voir mon assistant pour un autre rendez-vous, celui-ci était le dernier.
J’ai le plaisir de le voir s’immobiliser un instant fugace, avant de reprendre son chemin vers la sortie.
Je réussis à garder mon calme jusqu’à ce que je ferme la porte. Ce n’est qu’à ce moment-là que je m’effondre presque, le corps secoué de tremblements. La porte s’ouvre quelques instants plus tard et Silvia apparaît. Son visage se fige d’horreur en me voyant assise par terre, le dos collé contre le mur et le visage strié de larmes de peur.
– Oh mon Dieu… murmure-t-elle en fermant la porte derrière elle et en s’agenouillant devant moi, qu’est-ce que ce salaud t’a fait ?
Il me faut un bon moment avant de réussir à me calmer, je lui raconte ensuite en détail l’agression que je viens de subir. Elle me laisse parler sans m’interrompre, en tenant ma main dans la sienne, mais je sens ses doigts se crisper de plus en plus fort, au fur et à mesure de mon récit alors qu’un profond dégoût se peint sur son visage.
– Je n’y crois pas… souffle-t-elle quand je finis. Tu crois qu’il peut réellement faire quelque chose contre toi ?
Je hoche la tête, dépitée.
– Oui. Il a des contacts, et un carnet d’adresses énorme. Je dois prendre les devants et aller voir M. Weston et M. Goldsmith avant qu’il attaque. Pour donner ma version des faits.
– Mais vous étiez seuls, ma chérie, tu penses qu’ils vont te croire ?
– Je ne sais pas…
L’ampleur de ce que je viens de faire m’apparaît enfin en entier et je réalise que j’ai merdé. Vraiment merdé.
– Je… Derreck pourra peut-être témoigner et dire que je lui en avais parlé…
À peine formulée, cette phrase me semble complètement absurde. Quoi de mieux que de replonger la tête la première alors qu’on vient de se faire plaquer ? Leçon numéro une : appeler son ex alors qu’on est encore vulnérable émotionnellement parlant. Autant me jeter directement dans une rivière infestée de crocodiles…
– Et toi ? je demande avec espoir en regardant mon amie. Je t’ai déjà dit qu’il essayait de m’inviter plusieurs fois, tu pourrais m’aider à les convaincre ! En témoignant en ma faveur ?
Elle pince les lèvres et recule légèrement avant de détacher ses mains des miennes. Une sensation de froid m’envahit alors que je réalise ce que ça implique.
– Silvia ?
– Je ne peux pas…
J’ai l’impression de tomber de haut quand elle parle d’une voix plaintive. Et je sens mes entrailles se creuser sous la sensation de trahison qui s’insinue sournoisement sous ma peau.
– Mais pourquoi ? je m’écrie en la forçant à me regarder.
Elle évite mon regard mais je vois ses yeux briller alors qu’elle fixe la porte.
– La boîte de Jim est en pleine restructuration. Il est sur la sellette, Mia. S’il perd son job, je ne peux pas risquer de perdre le mien…
– Oh mon Dieu… Merde, Silvia, je suis désolée.
Une vague de honte me submerge quand je réalise que je n’ai pas réfléchi aux conséquences. Silvia est maman, elle a le crédit d’une maison à régler et ne peut pas se permettre de tout perdre, et moi je lui demande l’équivalent de marcher sur un fil entre l’Empire State Building et le Chrysler…
– Je comprends, ne t’inquiète pas, je murmure pour la réconforter.
– Je suis tellement désolée de ne pas pouvoir t’aider, Mia… sanglote-t-elle à genoux devant moi.
– Non, non… Viens là.
Je lui tends les bras et elle s’y réfugie alors que je tourne et retourne la situation dans ma tête.
– Écoute, je vais aller voir la direction pour leur parler de ce qui s’est passé, et de toute façon s’il vient se plaindre, ce sera ma parole contre la sienne. Tu n’auras pas besoin de témoigner. Et si ça ne fonctionne pas, je ne veux pas que tu témoignes, d’accord ? Tu dois d’abord penser à ta famille…
Elle renifle dans mon cou et acquiesce alors que je sens un regain de confiance prendre le dessus sur la réaction post-traumatique. Je dois prendre les devants.
Alors que je caresse doucement son dos pour l’apaiser, quelqu’un frappe à ma porte.
– Mia ? demande la voix peu assurée de mon assistant.
Silvia se dégage de mes bras et je me relève avant de remettre de l’ordre dans ma tenue. Quand je me sens de nouveau présentable, j’ouvre la porte. Nathan me dévisage, livide.
– Oui ?
– Euh…
Il se dandine d’un pied sur l’autre, en tenant son classeur de prise de notes serré sur la poitrine. Nathan est un jeune homme brun avec un look geek, ses grosses lunettes à armature épaisse et ses cheveux noirs constamment en désordre lui donnent un style enfantin. Conjugué à sa taille assez petite, il est néanmoins redoutable d’efficacité quand il s’agit de gérer mon emploi du temps. Il garde son casque à oreillette vissé sur le crâne presque H24, et a toujours réponse à tout. C’est la raison pour laquelle je me sens peu vaseuse quand je remarque son trouble évident.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Il jette un coup d’œil hésitant dans son dos avant de me répondre d’une voix plus basse.
– La direction a demandé que tu viennes les voir dans la salle de réunion…
OK.
Ça sent mauvais.
Silvia pousse un hoquet de stupeur avant de me regarder. Mais je reste stoïque.
– Putain, ce connard est allé directement les voir ! s’écrie-t-elle, en attirant les regards sur nous.
J’inspire un bon coup avant de regarder Nathan.
– Bien. Dis-leur que j’arrive tout de suite.
Il hoche la tête et se précipite sur son téléphone pendant que mon amie essaie d’attirer mon attention.
– Mia, tu es sûre que ça va aller ?
Je me force à sourire pour la rassurer.
– Oui. Ne t’inquiète pas. J’ai d’excellents résultats et ce sera sa parole contre la mienne. Au mieux, on trouve un arrangement à l’amiable, au pire, ça finira au tribunal entre nous deux. Mais je saurai me défendre.
Son visage d’habitude si joyeux est déformé par l’angoisse.
– Je suis tellement désolée de ne pas pouvoir t’aider… gémit-elle une nouvelle fois.
– Silvia, tout va bien se passer, OK ? je la rassure en lui prenant les mains.
Elle hésite un court instant avant d’acquiescer lentement.
– Bien ! je souffle en bombant le torse. Quand il faut y aller…
Je lui souris une dernière fois et adresse un rapide signe de tête à Nathan avant de marcher, le dos droit, vers l’ascenseur, alors que la pièce devient peu à peu silencieuse. Je sens tous les regards qui convergent vers moi, et brûlent mon dos pendant que j’attends patiemment que les portes s’ouvrent.
Bande de vautours…
Mon cœur accélère alors que je regarde les étages défiler dans la cabine.
Calme-toi, Mia, bordel, calme-toi ! Reste professionnelle. Il faut que tu sois parfaite quand tu les verras.
Je souffle bruyamment avant de quitter l’habitacle et regarde droit devant moi, les yeux vissés sur les lettres dorées de la porte en bois sombre derrière laquelle se joue mon avenir professionnel. Je frappe doucement et la voix de baryton de M. Weston m’invite à rentrer à l’intérieur.
– Mia. Fermez derrière vous, je vous prie.
Je m’exécute docilement et je ne ressens aucune surprise en voyant M. Playton assis sur un des fauteuils de la grande table. Je ne le regarde même pas, je fixe mes yeux sur mes deux directeurs.
Tous deux âgés d’un peu plus d’une soixantaine d’années, ils ressemblent à deux adorables papys mais je sais qu’ils peuvent également être intraitables.
– Vous savez pourquoi nous vous avons convoquée, j’imagine, reprend-il.
– Oui monsieur, je réponds d’une voix assurée.
Je croise les mains devant moi, en signe inconscient de protection. J’aperçois mon agresseur sourire en périphérie de mon champ de vision, mais je me fais violence pour ne pas le fusiller du regard. Ce serait lui donner trop d’importance, et je suis certaine que ça lui ferait plaisir de me voir réagir. Sans compter que ça ne jouera pas en ma faveur.
– Bien. Vous comprenez donc que vous nous mettez dans une fâcheuse posture…
– Je vous demande pardon ? je m’exclame, choquée par sa phrase.
Ma phrase provoque un silence effaré.
– Enfin, mademoiselle Anderson ! Vous comprenez bien qu’avec les deux témoignages que nous venons de recevoir, nous ne pouvons cautionner un tel comportement chez nous ! s’écrie M. Goldsmith en me désignant d’un doigt accusateur. Vous connaissez notre politique concernant l’éthique sur le lieu de travail : tolérance zéro pour les attitudes déviantes.
– Q-quoi ? je bafouille, totalement perdue. Mais de quels témoignages parlez-v…
Je m’interromps quand un mouvement sur ma droite attire mon attention.
Et je le vois enfin.
Un sourire goguenard aux lèvres, à me défier du regard, confortablement assis dans un fauteuil comme s’il était le roi du monde.
Harvey.
Putain.
Je suis baisée.
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