Too Young
Chapitre 19
J’ouvre les yeux en grimaçant. Une douleur sourde sur mes tempes me fait gémir de douleur. La lumière entre à flots dans le camping-car et je me relève doucement en prenant appui sur mes mains, les yeux plissés. Je suis seule dans le véhicule. Je prends le temps de regarder autour de moi mais je n’entends aucun signe de vie. À l’intérieur en tout cas. Dehors la musique, les basses et les cris de joie retentissent. J’appuie mes doigts sur l’espace entre mes sourcils pour tenter de soulager la douleur qui s’est diffusée de mes temps jusqu’à mon front. Waouh… Pour mon premier soir j’ai fait fort.
Mia, 30 ans, réussit à finir ivre et shootée en moins de 24 heures
Je me souviens d’avoir rencontré un nombre incalculable de personnes mais je ne me souviens d’aucun nom. Je ne me souviens même pas d’être revenue dans le camping-car. Mon dernier souvenir c’est celui d’avoir dansé comme si j’étais seule au monde…
Je descends lentement du lit pour avancer vers l’avant et me servir un verre d’eau fraîche. En ouvrant le frigo j’aperçois les bières de Tobias. Ce qui me rappelle mes années d’université. Soigner le mal par le mal.
Enfin ça, c’était surtout le credo de Calista. Et ça concernait plus souvent les douleurs liées au sexe plus que la gueule de bois.
Ce qui ne risque pas de m’arriver…
Je soupire et prends une bière avant de fouiller dans la petite pharmacie pour avaler un comprimé pour le mal de crâne. La trentaine fait mal. À vingt ans, je me serais réveillée en pleine forme, un peu fatiguée peut-être, mais moins amochée que maintenant.
Bienvenue dans la maturité Mia.
La bière fraîche me fait du bien et je prends le temps de la finir en me forçant à grignoter des crackers pour donner quelques forces à mon corps. Je suis étonnamment reposée cependant, quand je jette un coup d’œil à ma montre j’écarquille les yeux. Merde, il est carrément quinze heures trente passé ! Tu m’étonnes, j’ai dormi presque seize heures… Tobias a déjà dû partir. S’il est rentré entre-temps. À l’évocation de son nom un flash me revient en mémoire. Je me revois glisser mes doigts dans les cheveux châtains d’un homme, puis l’image s’évanouit aussi vite qu’elle est venue. Mais son passage éclair suffit à me faire douter. Pendant un court instant je me demande si je n’ai pas couché avec un parfait inconnu hier soir…
Oh misère…
Je contracte rapidement les muscles de mon pelvis mais je ne sens aucun inconfort. Ce n’est pas une preuve suffisante mais je commence déjà à me rassurer malgré tout.
En revanche, l’idée que Tobias ait pu dormir ailleurs cette nuit me traverse. Je me fige avec un cracker à mi-chemin de ma bouche. Et en un éclair je suis debout à chercher partout les boîtes de préservatifs, j’ouvre plusieurs placards à la volée, fouille des tiroirs avant de les trouver dans un sac en plastique dans la mini salle de bains. Ma main tremble quand j’avise la boîte ouverte sous mes yeux. Le blister a été enlevé et la bande argentée dedans est en désordre, preuve qu’un, ou plusieurs, emballages individuels ont été découpés. Je ferme les paupières sur mes yeux brûlants.
Merde. Je ne pensais pas que ça me ferait aussi mal…
Quand je rouvre les yeux, mon reflet dans le miroir me fait peur. J’ai les yeux gonflés, les cheveux en pétard et un reste de mascara assombrit mes cernes. Je me passe le dessus de la main sous le nez pour me calmer et lisse ensuite mes cheveux des deux mains en arrière. J’abandonne l’idée de sortir de la pièce pour l’instant. Si Tobias rentre et me trouve dans cet état je ne suis pas sûre de réussir à garder mon calme.
Je risquerais même de le gifler…
Je me déshabille et prends une douche rapide pour éliminer les dernières traces de fatigue, maquillage et tristesse. Je me sens un peu plus légère mais toujours aussi morose en me séchant. Je me fustige mentalement, c’est moi qui l’ai quasiment repoussé en lui disant que c’était impossible. Je n’ai aucun droit sur lui. Mais même en me répétant ça, je me sens légèrement nauséeuse.
Je me rhabille rapidement après avoir fermé la petite porte de la chambre, et revêts un short en jean effilé presque blanc, taille haute et un T-shirt crop-top à manches courtes, noir et décolleté qui s’arrête juste au-dessus de la ceinture de mon short. J’enfile ensuite mes vieilles Doc Martens kaki pour éviter de me faire mal sur le désert en portant des tongs ou des sandales. Un dernier regard dans le miroir et je plisse les lèvres, satisfaite du résultat malgré ma mélancolie. J’adore le revival des années 1990, ça me rappelle mon enfance et toutes ces filles que je regardais en bavant presque tant je voulais leur ressembler. Notre film préféré à l’époque avec Calista c’était Dangereuse Alliance. Quatre adolescentes qui faisaient de la magie noire et se retrouvaient dotées de pouvoirs. Autant dire qu’avec Buffy et les Spice Girls, c’était l’avènement du Girl Power ! ce petit retour aux sources me fait du bien.
J’ai trente ans. J’ai encore beaucoup de choses à vivre, de gens à rencontrer alors je refuse de me morfondre.
Haut les cœurs !
Ou plutôt « haut-le-cœur » dans mon cas, ce matin.
Je laisse mes cheveux onduler naturellement et je sors d’un pas décidé de la chambre. Toujours personne dans le camping-car. Qu’à cela ne tienne, je branche mon téléphone pour le recharger en expresse et connecte la petite enceinte Bluetooth pour mettre « Paper Love » d’Allie X. Les cachets et la douche font effet et je me sens mieux, je me prépare un sandwich et le mange debout, les fesses appuyées contre le minuscule plan de travail. La porte du véhicule s’ouvre alors que j’en suis à la moitié et Tobias s’engouffre à l’intérieur. Il se fige en me voyant et un silence gênant s’installe entre nous.
« Oh, I know that boy’s gonna rip me up »
Oh je sais que ce garçon va me déchirer
« ’Cause he ain’t that nice, he won’t do right »
Parce qu’il n’est pas si gentil, il n’agira pas bien
« He’ll leave a nasty cut »
Il laissera une vilaine coupure
« Oh, I cry until I just dissolve »
Oh je pleure jusqu’à me dissoudre
« Come on watch my heart turn to pulp »
Viens, regarde mon cœur se transformer en pâte à papier
« Like paper, Paper Love »
Comme du papier, un amour de papier
Je le fixe un long moment avant de baisser les yeux et de continuer à manger comme si son arrivée ne m’avait rien fait. Alors qu’en vérité mon cœur bat la chamade. Il porte une chemise bariolée et un bermuda en toile avec des rangers. Et même avec une chemise aussi dingue il reste beau comme un dieu… Il fait glisser les lunettes de soleil qui recouvraient ses yeux et les plie avant de glisser l’une des branches dans l’encolure de sa chemise.
– Bien dormi ?
Je hoche la tête, sans parler. Il referme la porte derrière lui et vient de prendre une bière dans le petit frigo avant de s’appuyer en face de moi contre l’évier. Putain je n’avais pas remarqué à quel point ce camping-car était petit. Nos genoux se touchent presque dans l’habitacle. Il la décapsule à la main et boit une longue gorgée en me fixant. Ce petit jeu de regards devient totalement ridicule… surtout quand le sien glisse le long de mon corps pour me détailler.
– Ça te va bien, habillée comme ça.
C’est moi ou sa voix est plus rauque ?
– Merci. Tu as passé une bonne soirée hier ?
Il plisse rapidement les yeux mais reprend un visage impassible tout aussi vite.
– Très bien. Et toi ?
Je fais une légère moue.
– Je ne me souviens pas de tout mais je crois que je me suis amusée.
– Tu ne t’en souviens pas ou tu ne veux pas t’en souvenir ?
Je reste interdite. Qu’est-ce qu’il entend par là ? Mon froncement de sourcils parle pour moi parce qu’il reprend la parole.
– Oublie ça. Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?
– Je pense aller me balader à vélo pour voir le plus de structures éphémères.
– OK. Je finis ma bière et je t’accompagne.
Je jette les miettes de mon sandwich dans la poubelle et attrape un nouveau bandana pour le nouer autour de mon poignet. Je n’ai pas retrouvé celui d’hier.
– Tu n’es pas obligé. Je n’ai pas besoin de baby-sitter.
Il ricane en portant la bouteille à sa bouche.
– C’est vrai. J’oubliais que c’était toi la baby-sitter…
Je m’immobilise en inspirant profondément, dos à lui, et quand je retrouve un semblant de sang-froid, je chausse mes lunettes de soleil, prends une bouteille d’eau dans un petit sac en toile et sors aussi vite du camping-car.
– Mia attend…
Il me rattrape aussi vite et tire sur mon bras pour me forcer à le regarder.
– QUOI ?
OK, je suis peut-être encore énervée.
Un peu.
Beaucoup.
Il soupire et se passe une main dans les cheveux. Bordel qu’il est sexy quand il fait ça…
– On ne va pas passer le festival à se faire la gueule, non ?
Je souffle longuement en me sentant me dégonfler comme un ballon de baudruche. J’ouvre la bouche pour lui répondre quand une voix nous interrompt.
– Hey le rockeur !
Une blonde vient se pendre à son cou et lui roule une énorme pelle juste sous mes yeux écarquillés. OK. Plus besoin de chercher à savoir ce qu’il a fait cette nuit. Même si Tobias semble surpris de cette démonstration d’affection, je plisse les yeux et secoue la tête, déçue, avant de partir en vitesse. Par un heureux hasard du destin, mon vélo est également de retour au camping-car et je l’enfourche avant de pédaler pour partir. Mais je n’ai pas fait une dizaine de mètres qu’un vélo me passe devant et braque pour me barrer la route.
– Putain Mia, arrête de fuir comme ça !
Mes mains se crispent sur le guidon alors que je pose les deux pieds par terre pour me stabiliser, et je le fusille du regard.
– Tu semblais « occupé », pardon de n’avoir pas voulu rester pour assister à vos ébats !
– Je la connais à peine putain ! je n’ai fait que la croiser hier en te cherchant !
– Oh les amoureux, on se calme, pas de crise de jalousie ici ! On s’aime tous au Burning Man !
La réflexion d’un homme qui passe les bras en l’air sur un monocycle me fait rougir. Putain c’est vrai que j’ai l’impression de lui demander des comptes comme une petit amie jalouse… Cette intervention a le mérite de faire dégonfler la bulle de tension qui grandissait entre nous. Tobias lâche un rire nerveux en se grattant l’arrière de la tête et je le rejoins bientôt.
– Pardon… je souffle en baissant les yeux. Je n’avais pas à réagir comme ça. Tu fais ce que tu veux Tobias.
Sa main apparaît dans mon champ de vision et se pose au centre du guidon que je serre comme si ma vie en dépendait.
– Ce que je veux c’est profiter du festival avec toi.
Je relève la tête vers lui et son sourire tendre me fait fondre. J’ai beau essayer de paraître indifférente, il suffit d’un seul sourire pour que je redevienne aussi malléable qu’une poupée de chiffon. C’est un peu comme si Tobias était ma kryptonite, je n’ai aucune volonté à côté de lui.
– Est-ce qu’on peut profiter du reste de la journée sans chercher à se fuir ou s’entre-tuer ?
J’inspire profondément et souris pour lui confirmer que je suis d’accord. Et quand ses yeux se mettent à briller de joie, je ne suis pas loin de voir mon cœur faire pareil. Les heures qui suivent se passent dans une entente plus qu’agréable, j’éclate de rire en le voyant mettre le chapeau « Corbeille de fruits » sur sa tête. Celui que j’avais regardé dans le centre commercial et qu’il avait acheté sur un coup de tête. Mais bizarrement, au milieu des tenues excentriques des autres Burners, il passe totalement inaperçu ! Nous roulons côte à côte pour aller voir quelques-unes des sculptures monumentales en bois qui jonchent la ville et qui seront détruites par le feu à la fin du festival. Je suis émerveillée par tout ce que je vois, par les gens qui nous entourent, par la communauté temporaire qui s’est créé en moins d’une journée, un inconnu m’aide sans problème à monter dans un bus qui fait office de piscine à balles, un groupe nous offre de l’eau de concombre sous une tente, je fais de la balançoire, poussée par Tobias, sur une structure en métal gigantesque, nous roulons dans une procession de vélos équipés de néons, Tobias offre son chapeau à un inconnu, bref… Nous nous immergeons dans l’esprit du festival. Ensemble. Nous allons même voir le fameux Man qui trône au centre du demi-cercle qui constitue la ville temporaire de Black Rock Desert. La vue depuis le promontoire est sublime, surtout avec le soleil couchant qui recouvre le désert blanc d’une lumière presque rosée. Le Burning Man, c’est indescriptible, je crois qu’il faut le vivre pour le comprendre. Plus aucune règle n’est appliquée si ce n’est celle du respect et du don. La nuit tombe plus rapidement que ce que je pensais, avec la fraîcheur qui l’accompagne, et nous nous réfugions dans un « bar » totalement en bois où des boissons sont servies. Je suis morte de rire quand un policier du festival demande à Tobias sa pièce d’identité en le voyant boire une des bières qu’il avait emportées en prévision et j’en profite pour le charrier pendant un long moment. Mais je me fais vite avoir en essayant de décapsuler ma propre bière sur le bar et arrache un morceau au passage sans même réussir à faire bouger la capsule en métal. Tobias ne se prive pas de se moquer de moi en retour alors que j’essaie de cacher discrètement mon désastre avant de l’entraîner un peu plus loin pour échapper à une possible remontrance. J’avance sous une nouvelle tente remplie d’acrobates/jongleurs/contorsionnistes qui se livrent à des prestations artistiques, et je suis en train de pencher la tête pour comprendre une position quand un groupe d’hommes passe en courant devant moi. Tobias me tire brusquement en arrière pour me permettre d’éviter la collision et je heurte son torse avec mon dos.
– Ça va ? me souffle-t-il.
Je hoche la tête mais je ne réponds pas, complètement sonnée.
En me retrouvant dans cette position, sa main sur mon ventre, des flashs se multiplient dans mon esprit et je me revois en train de danser langoureusement, collée contre un torse puissant, une main tatouée avec un colibri me serrant contre lui. Je revois différentes positions, je ressens de nouveau différentes sensations et mon cœur s’emballe au fur et à mesure que j’assimile les informations que mon cerveau amnésique remet en place.
Oh. Mon. Dieu…
J’ai dansé avec lui.
Les cheveux châtains, c’était lui.
Et je n’ai pas fait que danser, je me suis carrément frotté contre lui sans aucune pudeur…
– Mia ?
Je déglutis péniblement alors qu’il me contourne pour se positionner devant moi.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Pourquoi tu ne m’as rien dit ? je souffle.
Il fronce les sourcils, l’air de ne pas comprendre.
– Hier soir ! La danse !
Son visage se ferme et il pince légèrement les lèvres.
– C’était toi ?…
– Tu ne t’en souvenais pas. Je ne voulais pas te brusquer.
Me brusquer ? Putain, depuis que je sais à quel point je me suis déhanchée contre lui et à quel point j’ai aimé ça, mon corps est en ébullition. Je recule lentement, hagarde.
– Mia, tout va bien…
Je secoue la tête, en évitant de le regarder. Les souvenirs font ressurgir une nouvelle vague d’excitation et j’essaie d’articuler une phrase cohérente mais je ne fais que bafouiller devant lui.
– Ce… Ce n’est p-pas une b-bonne id…
– Si tu penses que je vais m’excuser pour ça, c’est hors de question.
Son ton sec me fait relever les yeux. Il me fixe, les yeux sombres et s’avance d’un pas lent et mesuré sans me quitter un seul instant du regard.
– Si tu crois que je vais agir comme s’il n’y avait rien entre nous, tu te trompes Mia.
Je recule alors qu’il se rapproche de moi comme un prédateur.
– On en crève d’envie tous les deux putain…
Son ton résolu, ses bras bandés, ses poings serrés, tout en lui respire la détermination et je sens mes jambes devenir faibles. Si j’espère lui échapper ce n’est pas en restant ici à le regarder, il est tellement nerveux que j’en ai le cœur qui bat la chamade, il est tellement puissant que j’en ai le bas-ventre qui se tord d’impatience, il est tellement beau que je ne vois plus que lui…
Un sursaut de lucidité me traverse.
– Je ne peux pas…
C’est tout ce que je murmure avant de me retourner brusquement, et de partir en courant vers mon vélo.
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