Too Young
Chapitre 34
– Je ne comprends pas…
Je tente de retenir un rire en voyant Calista se décomposer. Son bar de trentenaires n’est apparemment plus si trentenaire que ça… Nous sommes entourés d’étudiants de vingt ans à peine, tous habillés de façon décontractée alors que nous détonnons dans nos tenues habillées.
– Ça fait longtemps que tu n’es plus vraiment sortie Cal, tu es peut-être un peu dépassée…
– Tais-toi femme de peu de foi ! je suis venue dans ce bar le mois dernier et il n’y avait que du mâle mature et pas du prépubère ! TOI ! s’exclame-t-elle en agrippant le bras d’un serveur qui passait à côté de nous, qu’est-ce qui s’est passé, pourquoi c’est rempli d’adolescents, où sont les hommes, LES VRAIS ?
Je m’écroule presque de rire dans mon cocktail en la voyant le saisir directement au col, les yeux écarquillés d’effroi.
– Le… le pro-propriétaire a changé le mois dernier… répond-il, visiblement terrifié.
Elle le lâche et lui fait signe de déguerpir en montrant les dents.
– Fais-toi à l’idée Cal, tu es dépassée. Définitivement.
– Si tu oses encore une fois insinuer que je suis vieille, je balance notre amitié pour t’écraser la figure sur la table.
– Tu as trente ans !
– PAS ENCORE !
– DANS MOINS DE DEUX MOIS !
– OUAIS C’EST JUSTEMENT CE QUE J’AI DIT : PAS ENCORE !
Je souffle d’exaspération et recule pour boire une gorgée de mon verre.
– Au moins leurs cocktails ne sont pas si mal, je tente pour la rassurer.
– À quoi ça sert de boire dans un verre classe avec des talons pareils si je ne chope pas un vrai mâle pour venir me boire du champagne sur le corps ce soir ? Regarde-les, ils peuvent à peine se permettre de payer une Bud, et encore : une BUD LIGHT !
– Je te trouve assez ségrégationniste.
– David Duke22 est ségrégationniste, je suis juste lucide. Ils sont jeunes et pauvres. Je voulais coincer du chirurgien moi, pas de l’étudiant en lettre ou une autre connerie de ce genre.
– Hey ! Tobias a fait musicologie !
– Ouais mais la guitare c’est cool, donc ça passe.
– Et puis on n’était pas censées passer une soirée seulement entre filles ?
Elle pince les lèvres alors qu’elle balayait la salle des yeux et se retourne avec lenteur vers moi, un sourire figé sur les lèvres.
– Siiii… mais bon, je m’étais dit que peut-être…
– Crève.
Ma réponse sèche, mais amusée la fait pouffer et elle se tourne pour me faire face.
– Touché Anderson, ce soir on reste entre filles, alors au final, entre les prépubères et les docteurs, on s’en fout !
Je souris largement et lève mon verre vers elle pour trinquer.
– On s’en fout !
Une heure plus tard je suis joyeusement pompette, et j’éclate de rire dès que Calista se cache en apercevant un ancien étudiant de son lycée.
– Mais merdeuuuuu… Ils ont tous décidé de faire leurs études à Salt Lake ? Mais quelle bande de losers, alors, grogne-t-elle en se redressant après s’être caché le visage pour la douzième fois de la soirée.
– Dit la fille qui a étudié à Salt Lake et qui est retournée vivre dans sa ville natale.
– Ah mais moi je n’ai jamais eu de grandes ambitions, pas comme CERTAINES !
– Tu es juste jalouse parce que je vivais à Manhattan.
– Avec un fiancé gay.
– Dans un super duplex…
– Avec un fiancé gay…
– Un salaire de folie…
– Et un fiancé gay…
– Et une garde-robe qui te faisait pâlir de jalousie…
– Que ton fiancé gay portait sûrement quand tu étais absente.
Je ris en recrachant presque ma gorgée. Ça fait du bien de pouvoir rire de ça, de savoir que cet épisode est définitivement derrière moi.
– Sérieusement ??
Je sursaute à la voix de Cal, j’étais perdue dans mes pensées.
– Il y a des élèves de mon établissement maintenant ! Ils laissent vraiment rentrer n’importe qui… Viens, je dois aller aux WC et on en profite pour se casser après !
Elle boit son verre cul sec et je l’imite avant de descendre du tabouret d’un pas incertain. Je la laisse me tirer à travers la foule comme une poupée désarticulée, et je pile quand elle s’arrête devant moi.
– Tu veux faire pipi ?
– Heu… non.
– OK je reviens.
Et elle m’abandonne sans ménagement, seule au milieu du bar. OK…
Je reste cinq minutes à me dandiner, les yeux fermés, en chantant « All by Myself » dans ma tête, quand quelqu’un m’apostrophe.
– Mia ?
Ah, pas si seule que ça finalement. Je me retourne à la voix inconnue et je crois que je vois définitivement double. À moins que… Ah non ! c’est bon, ce sont les jumelles, je ne vois pas double.
Attends Mia…
Comment ça les jumelles ?
– Mais… Mais vous n’êtes pas à Springville ?
– Et rater l’occasion de sortir parce que les parents ne sont pas là ? s’exclame Abbie.
– En plus Tobias était déprimant… On aurait dit un pauvre toutou abandonné, renchérit Anna. Il jouait des trucs méga glauques à la guitare.
– Sérieusement tu lui as fait quoi ? On se serait cru dans un épisode de Dawson, gémit sa sœur en secouant la tête.
– Tu connais Dawson ?
C’est la seule phrase cohérente que je leur prononce, perdue dans mes pensées.
Tobias est seul, à Springville, pour tout le week-end, et je ne suis pas là…
– PUTAIN MIA !
Je fais volte-face quand Calista revient, et j’écarquille les yeux en apercevant l’hystérie joyeuse sur son visage.
– J’ai trouvé deux trentenaires !! des cadres supérieurs, eux aussi ne savaient pas que le bar avait changé de propriétaire ! Ils proposent de nous emmener dans un autre bar Lounge plus classe vers le centre !
– Aux WC ?
– Noooooon, reprend-elle en me regardant comme une abrutie, dans un bar Lounge. L-O-U-N-G…
– Je sais ce que c’est, je râle en la coupant. Je te demandais si tu les avais rencontrés aux WC !
– Oui…
Je plisse les yeux, suspicieuse.
– OK, j’ai peut-être appelé un de mes plans cul pour trouver une autre soirée… avoue-t-elle enfin. Hey les filles, ça va ?
– Salut Calista, répondent-elles à l’unisson.
Je gémis en levant les yeux au ciel.
– Caaaaaal ! je ne veux pas passer la soirée à te regarder te faire peloter par un de tes objets sexuels en tentant de taper la discussion avec un inconnu !
– Mais qui te dit qu’ils ne me peloteront pas TOUS LES DEUX ?
Les filles éclatent de rire dans mon dos et je baisse les épaules, dépitée. Je saisis le coude de mon amie pour l’entraîner un peu à part.
– Hors de question ! je viens de comprendre que Tobias est seul pour la nuit, et j’ai laissé passer l’occasion de pouvoir dormir avec lui pour venir passer une soirée « entre filles », alors tu ne me lâches pas pour un pénis, OK ?
– Tobias est seul ?
– Quoi, mais je viens de te dire que je voulais que tu restes avec moi !
– Où sont ses parents ?
Je cligne plusieurs fois des yeux, sans comprendre la raison pour laquelle elle me pose cette question.
– Ils sont partis visiter de la famille avec Jake, mais pourq…
– TU TE FOUS DE MOI ?
Je suis surprise par sa véhémence et recule de deux pas, légèrement hébétée.
– Tu pouvais passer toute la nuit avec lui et tu es venue avec moi ?!
– Mais… c’est toi qui voulais que je vien…
Je ne finis pas ma phrase car elle me saisit aux épaules pour me secouer comme un cocotier.
– MIAAAAAAA ! Si tu m’avais dit ça, je ne t’aurais jamais demandé de venir, et j’aurais choisi un autre soir ! Ils rentrent quand ?
– Heu… dimanche matin, je crois, pour que Jonas puisse animer la messe…
– OK, donc si tu rentres maintenant, tu auras encore…
Elle regarde sa montre avant de continuer de parler :
—… presque six heures de sommeil à profiter de son corps, alors FONCE !
Je suis surprise par ce retournement de situation.
– Mais… et notre soirée entre filles ?
– Laisse tomber Mia, rentre ! Une occasion pareille ne se représentera pas avant un long moment ! je sais que je peux être une sacrée connasse mais pas à ce point, et surtout pas au point d’empêcher ma meilleure amie de profiter de son homme !
Elle sort les clefs de son sac et me les tend en souriant.
– Elle a raison, suggère Anna derrière moi, les parents sont rarement absents aussi longtemps, tu devrais en profiter…
Je la regarde, sonnée, alors qu’elle et sa sœur me sourient gentiment.
– Mia, vas-y.
Je me retourne vers Cal alors qu’elle secoue ses clefs de voiture entre nous.
– Comment tu vas rentrer ?
– Je demanderai à Luke de me ramener, ne t’inquiète pas, après trois orgasmes il ne pourra pas me dire non.
Je ferme les yeux et me jette dans ses bras pour la serrer contre moi.
– Merci, merci, merci, merci, MERCI ! tu es la meilleure amie du monde !
– Je sais, je mériterai un trophée pour ça, ricane-t-elle en fermant ses bras autour de mon dos.
Je m’écarte assez pour lui planter un baiser sonore sur le front.
– Je ne plaisante pas, tu es la meilleure !
– Tu le noteras sur mon épitaphe ?
– Encore mieux : je ferai ériger une statue à ton effigie pour la poser sur ta tombe !
– Assure-toi simplement qu’on ne m’habille pas en nonne dans le cercueil et ça me suffira ! Quoique ça permettrait de faire brûler cet horrible ensemble beige que ma mère désespère de me faire porter…
Je pouffe en la serrant une dernière fois dans mes bras et attrape ses clefs avant de filer vers la sortie.
– Tu m’appelles quand tu es arrivée ? crie-t-elle dans mon dos.
– Sans faute !
22 Homme politique américain, membre du mouvement suprématiste blanc.
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