Too Young
Chapitre 24
Le retour vers Springville après avoir rendu le camping-car à Salt Lake se fait dans un silence de plus en plus pesant. Je sens que je me renferme comme une huître. Et Tobias ne cherche pas non plus à parler. J’en viens à me demander comment l’ambiance si légère qui s’était créée a bien pu tourner en ce gouffre immense qui se creuse entre nous. Seule la voix de Ruelle sur « The Other Side » comble le vide.
« I don’t want to know who we are without each other
It’s just too hard
I don’t want to leave here without you
I don’t want to lose part of me »
« Je ne veux pas savoir qui nous sommes l’un sans l’autre
C’est juste trop dur
Je ne veux pas vivre ici sans toi
Je ne veux pas perdre cette part de moi »
« Will I recover ?
That broken piece, let it go and unleash all the feelings
Did we ever see it coming ?
Will we ever let it go ? »
« Est-ce que je vais guérir ?
Cette pièce brisée, laisse-la partir et laisse les sentiments se déchaîner
Est-ce que nous l’avions jamais vu venir ?
Est-ce que nous la laisserons jamais partir ? »
Mon ventre se tord alors que nous approchons de la rue de nos parents, mais au lieu de tourner pour y entrer, Tobias accélère brusquement et vient se garer à côté du petit parc trois pâtés de maison plus loin. Quand il coupe le contact, il n’y a plus le ronronnement du moteur pour nous éviter une discussion. Je fixe le relief des falaises rocheuses de l’autre côté du pare-brise en cherchant quelque chose à dire mais c’est finalement lui qui parle en premier.
– Dis le moi tout de suite Mia si tu veux que ce qui s’est passé au Burning Man reste au Burning Man.
Sa voix est étrangement sereine. J’ai la sensation fugace qu’il se moque de ce qui peut bien advenir de cette conversation et ça m’atteint beaucoup plus que ce que j’imaginais.
– Je n’en ai pas envie…
– Mais ?
Je tourne enfin le visage pour le regarder. Il me sourit légèrement, dans l’attente de ma réponse. Il est tellement beau, et il me fait tellement vibrer que les mots m’écorchent presque la bouche quand je les prononce :
– C’est compliqué Tobias. Tant qu’on était au festival j’étais en dehors de tout mais là je réalise tout ce qu’une relation avec toi implique.
– Comme quoi ?
Je soupire en détournant le regard.
– Tu réalises ce que les gens vont dire sur nous ?
– Que j’ai réussi à embobiner la plus jolie fille de la ville ?
Sa remarque me fait rire doucement, et je me sens rougir bêtement comme une adolescente.
– Je pensais plutôt à « Mia Anderson : Cougar officielle de Springville ».
– Un titre largement surestimé si on réfléchit au temps qu’il t’a fallu avant de te décider à me mettre dans ton lit…
J’éclate franchement de rire à sa remarque et il prend ma main dans la sienne avant de la porter à sa bouche.
– Les gens vont forcément nous juger Tobie.
– Qui se fout de ce que les gens pensent ?
– Moi.
Il fronce légèrement les sourcils et me regard sans réellement comprendre. Je ressens le besoin de lui expliquer la situation.
– Quand j’ai perdu mon travail et après la rupture avec Derreck il y a eu toutes sortes de réactions. Ceux qui m’ont plainte, ceux qui ont demandé plus de détails et ceux qui m’ont jugée responsable de tous mes problèmes, voire ceux qui ont jugé bon de dire à tout va que c’était une punition divine pour ma vie dissolue.
Il me détaille sans saisir le sens plus profond de ma phrase.
– Je n’étais pas encore revenue en ville qu’il y avait déjà des victimes : mes parents.
Ses sourcils se redressent furtivement et son visage se ferme quand il comprend où je veux en venir.
– Ils ont perdu une partie, certes infime, mais une partie quand même de leurs clients. Certains d’entre eux ne voulaient pas venir dans le magasin des parents de la fille qui a couché avec un « hérétique ». L’homosexualité de Derreck était visiblement de ma faute.
Tobias ferme brièvement les yeux et se pince l’arête du nez.
– Ton père a eu beau tenter de raisonner certains de ces paroissiens, le mal était fait. Entre ceux qui ne venaient plus, ou bien ceux qui venaient juste pour grapiller des détails croustillants, mes parents n’en pouvaient plus…
Il me lâche la main et se frotte le front en regardant devant lui.
– Je ne veux pas leur faire revivre ça une seconde fois.
– Tu veux tout arrêter ?
Je déglutis difficilement en baissant les yeux.
– Honnêtement ? Non… mais je ne peux pas non plus ignorer ce qui va se passer si quelqu’un l’apprend.
J’aperçois un mouvement dans la périphérie de mon champ de vision et la main de Tobias sous mon menton me force à tourner le visage vers lui.
– Personne n’est obligé de savoir pour l’instant Mia… On peut garder ça pour nous jusqu’à ce que les premiers remous se calment.
Sa proposition est tentante. Très tentante. Mais ça ne ferait que repousser l’inévitable.
– Écoute, reprend-il sans me laisser le temps de répondre, et si tu prenais le temps d’y réfléchir calmement pendant quelques jours avant de te décider ?
J’inspire longuement à sa proposition. J’apprécie qu’il m’offre la possibilité de m’éloigner un moment afin de mettre les choses au clair dans ma tête. Et dans mon cœur. J’acquiesce lentement, sans répondre, il sourit et dépose un baiser léger sur mon front avant de redémarrer. Il reprend la direction de nos maisons respectives et se gare cinq minutes plus tard dans la place de parking qui longe le côté de la maison de mes parents, opposé à celle de ses parents, avant de couper le contact. Nos familles ne vont pas tarder à débarquer pour nous aider à décharger la voiture et nous demander le détail des aventures en plein festival alors je profite des derniers instants en tête à tête pour le regarder une dernière fois sans faux-semblants dans le silence de l’habitacle. Pour l’admirer sans voile, sans jeu d’acteur ou sans secrets. Pour me repaître une possible ultime fois de lui. Il me fixe aussi, intensément, avant de se pencher brusquement pour m’offrir un baiser bref mais étourdissant. J’ai le souffle court quand il se détache et rejoint aussi rapidement sa place comme si rien ne venait de se passer.
– Un petit souvenir pour t’aider à réfléchir.
Il me fait un clin d’œil avant de se détacher pour descendre de la voiture et accueillir sa mère qui arrive depuis la rue.
– Tobie mon chéri !
Judy est rapidement suivie par le reste de la famille Miller, puis de mes parents. Je descends de la voiture pour embrasser ma maman et mon papa. Et quand je regarde Tobias entouré de sa famille, je réalise à quel point nos vies sont noyées dans nos cellules familiales respectives. Chacun à sa place, moi, enfant unique, encadrée par mes deux parents et lui, accueilli à bras ouverts par cinq personnes. C’est comme si les Millers l’entouraient, l’isolaient, l’éloignaient inconsciemment de moi. Refermaient leur noyau familial. Personne ne se doute de ce qui s’est passé entre nous, l’inverse serait improbable. Je suis leur baby-sitter attitrée, la fille des voisins. Celle qui assurait la sécurité de leurs enfants quand ils n’étaient pas là.
Judy choisit cet instant précis pour venir m’embrasser.
– Merci d’avoir pris soin de mon bébé Mia !
Mon ventre se tord et je souris faiblement en haussant les épaules, mais je ne rate pas le regard insondable de Tobias quand il entend sa mère me parler. Nos yeux s’accrochent une fraction de seconde, assez pour me rappeler ce que nous avons fait.
Et assez pour me faire trembler et me faire sentir coupable en même temps.
Parce que l’espace d’un instant je réalise que j’ai peut-être fait la plus grosse connerie de ma vie.
***
Je jette mon sac sur le lit, l’ouvre et commence à trier mes vêtements jusqu’à ce que la sonnerie de mon téléphone ne me fasse sursauter. Je souris en voyant la photo de Calista, debout sur un bar en train de danser, s’afficher sur l’écran d’accueil.
– Allô ?
– Mi ! Dis-moi tout ! Vous avez baisé comme des lapins ?
Je lève les yeux au ciel en soupirant. Mais je souris quand même.
– Ce n’est pas moi qui avais prévu un week-end de luxure avec un homme… j’ironise en réponse.
– Avec qui ?
– AH ! Prise sur le fait Calista Jones ! Tu étais censée partir en week-end spa avec le mec qui venait de larguer sa fiancée !
– Hein ? Ah oui, c’est vrai. Merde.
– Tu es la pire menteuse du monde… tu ne te souviens même pas de tes propres bobards !
– J’ai toujours eu une mémoire déplorable.
– Qui est l’auteur des Grandes Espérances ?
– Baudelaire ?
Je penche la tête sur le côté, pas convaincue pour un sou.
– Dickens espèce de vieille prude ! reprend-elle, je suis peut-être nulle en bobards mais je suis professeur de littérature je te rappelle. Un professeur sexy, soit, mais un professeur tout à fait respectable.
– C’est ce qu’on marquera sur ton épitaphe : « Calista Jones, professeur de littérature sexy et respectable, mais nulle en mensonge ».
– Donc toi aussi tu trouves que je suis sexy !
J’éclate de rire en m’asseyant sur la chaise de mon bureau.
– Alooooors ! Ne me laisse pas dans ce suspense de malade, je veux tout savoir ! Jusqu’où vont ses tatouages ? La taille de sa queue ? Est-ce qu’il fait l’amour comme un saint ou comme un démon ? Dis-moi, dis-moi, dis-moi !
Je me balance de gauche à droite sur la chaise de bureau en jetant de rapides coups d’œil vers la fenêtre de Tobias. Nous venons de passer deux bonnes heures chez les Millers, devant une limonade, à raconter tout ce que nous avons vu au festival, en omettant bien évidemment les passages intimes dans le camping-car… L’épisode où nous avions de nouveau croisé la blonde qui avait embrassé Tobias les a bien fait rire, surtout quand, devant mon regard interloqué après un nouveau baiser, Tobias lui avait précisé que j’étais une « amie » et qu’elle s’était excusée, avant de venir m’embrasser aussi sur la bouche sous le regard hilare de mon compagnon. J’avais compris qu’elle disait bonjour à tout le monde de cette façon en fait… Tobias et moi l’avions suivi jusqu’à son groupe d’amis, et il avait improvisé un blues avec eux devant moi. J’étais restée fascinée par le jeu de ses doigts agiles sur les cordes en sachant pertinemment ce qu’ils étaient capables de faire sur mon propre corps…
– Mia ?
Je prends brutalement conscience que je m’étais perdue dans mes propres souvenirs du festival.
– Pardon.
– Dis-moi… je ne sais pas où tu t’étais égarée mais ça avait l’air sympa…
– Ça pour avoir été sympa…
– Donc vous avez bien couché ensemble !
Je suis sur le point de lui répondre une bêtise pour la taquiner encore un peu quand je remarque un mouvement de l’autre côté de la fenêtre. Mon cœur manque un battement et des papillons s’envolent dans mon ventre quand Tobias me sourit derrière la vitre. Ma poitrine fond devant lui. J’ai envie de sauter par-dessus la cloison en bois qui délimite le terrain de mes parents de celui des siens, pour aller me jeter dans ses bras et l’embrasser jusqu’à ce que nous ne puissions plus respirer… mes yeux semblent parler d’eux-mêmes parce qu’il ne sourit plus et me fixe d’un regard brûlant, immobile au milieu de la pièce.
– Mia Anderson ! hurle Calista dans le combiné.
Je sursaute et détourne le visage.
– Tu vas lâcher des infos, oui ?
– Tu es disponible pour aller boire une bière ?
Je regarde machinalement l’heure sur le radio-réveil, il est dix-huit heures passées.
– Tout va bien, Mi ?
Ma voix légèrement tremblante vient de lui mettre la puce à l’oreille.
– Je ne sais pas trop en fait… j’avoue dans un souffle.
Elle laisse passer un rapide silence avant de prendre la parole.
– OK, chez Mitch dans trente minutes.
– OK. À tout de suite, Cal.
Je jette un dernier regard vers la chambre de Tobias mais il n’est plus visible. Je déglutis difficilement et soupire avant de me changer pour rejoindre ma meilleure amie.
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