Too Young
Chapitre 36
Il est dix heures passées quand je me réveille de nouveau au bruit d’une porte qui claque. Tobias sursaute dans mon dos et se redresse d’un bond.
– Qu’est-ce que…
Il se lève et me fait signe de ne pas faire de bruit avant d’entrouvrir la porte de sa chambre. J’écarquille les yeux en entendant la voix de Judy en bas de l’escalier.
– Tu penses qu’il est réveillé ? Peut-être qu’on devrait…
– Non, laisse-le dormir, je vais aller chez les voisins, répond Jonas, son père.
Tobias ferme la porte le plus discrètement possible alors que je suis figée dans le lit, le drap plaqué sur ma poitrine nue et la bouche grande ouverte. Oh merde.
Ses parents sont rentrés. Et je suis nue dans le lit de leur fils.
Oups.
Bien joué, Mia.
J’entends Tobias se retenir de rire et je plisse les yeux en le voyant de dos, visiblement secoué d’un rire silencieux. Je lui jette un coussin en chuchotant :
– Arrête de rire imbécile !
Mais son hilarité est contagieuse et je me retrouve à pouffer comme une adolescente alors qu’il me rejoint sur le lit.
– OK, comment on fait maintenant ?
– On fait face ? me suggère-t-il.
Je hausse les sourcils, amusée.
– C’est-à-dire que je n’avais pas imaginé avouer à tes parents que je couchais avec toi en descendant après une nuit de baise torride…
– « Torride », hein ?
Il sourit de toutes ses dents et je le repousse du plat de la main quand il tente de venir m’allonger sur les draps.
– Arrête ça de suite Miller, je dois trouver un moyen de sortir d’ici.
Je regarde autour de moi en quête d’une issue quand la seule disponible me saute aux yeux. Et si j’en juge le regard de Tobias, il a pensé à la même chose.
– OK, non, hors de question que je passe par la fenêtre de ta chambre ! je m’exclame silencieusement.
– C’est la seule issue mademoiselle Anderson.
– Mais ta chambre est au premier étage !
– Tout comme la tienne hier…
– Sauf que moi je ne suis pas folle !
Je le regarde comme un psychopathe. Si monsieur est prêt à sauter du haut de trois mètres, moi non !
– Ne t’inquiète pas, il y a la gouttière à côté qui donne sur l’abri bûches. Je l’ai déjà fait plein de fois.
Il me dit ça avec nonchalance comme si le fait d’escalader une vieille gouttière était aussi facile que de monter des escaliers. Je crois qu’il oublie légèrement que j’ai trente ans et pas vingt-deux comme lui…
– Tu es sérieux ? Je ne passe pas par la fenêtre !
Il m’observe un instant, les yeux plissés, un sourire en coin flottant sur ses lèvres, puis me prend par la main pour me tirer hors du lit.
– Bon ben on va descendre dire bonjour à mes parents alors…
– OK, OK ! je m’écrie presque en me dégageant de sa poigne. C’est bon j’ai compris espèce de taré ! Je descends par la gouttière !
– Lâche…
Il secoue la tête à mon intention en souriant et j’en profite pour lui tirer la langue en ramassant ma robe. J’enfile mes sous-vêtements en vitesse, suivis de ladite robe. Je renonce à mettre mes bas et les fourre dans mon sac avant que l’idée de les voler ne lui vienne à la tête. Je prends ensuite mes talons à la main et ose enfin regarder par la fenêtre.
– Oh misère, je n’arrive pas à croire que je vais faire ça… je murmure en voyant le vide sous mes yeux.
Tobias vient se coller derrière moi et me désigne l’abri-bûches d’une main.
– Tu sors en t’agrippant à la gouttière à droite, tu poses bien les pieds sur les accroches murales et ensuite tu sautes sur le toit de l’abri bûches avant de descendre par terre. Facile.
– Facile, hein ? je ricane en sentant mon ventre de tordre d’inquiétude.
– Un enfant de dix ans peut le faire Mia…
Je tourne le visage vers lui.
– Donc, vous avez commencé à faire le mur à partir de dix ans, monsieur Miller ? Intéressant…
Il se contente de me faire un clin d’œil et embrasse rapidement le bout de mon nez avant de se redresser en s’éloignant de moi.
– Allez !
Il me claque la fesse gauche et je sursaute au contact de sa main.
– File maintenant vilaine pécheresse.
Je pouffe en escaladant le bureau pour réussir à monter sur le rebord de la fenêtre. Oh merde c’est haut… Je regarde d’abord si la rue est vide avant de jeter mes chaussures, suivies de mon manteau et de mon sac, et je tourne les yeux vers la gouttière à moins d’un mètre de moi, il me suffit de tendre le bras pour l’attraper mais je suis paralysée par la peur.
– Tout va bien Mia, ne t’inquiète pas c’est du solide, me sermonne Tobias, les bras croisés sur la poitrine.
– Dit celui qui est bien en sécurité dans sa chambre…
Il sourit et secoue la tête.
– J’hésite d’ailleurs à aller me prendre une bonne douche relaxante pendant que tu joues les équilibristes.
Il se moque ouvertement et je le fusille du regard avant de fixer de nouveau mon objectif des yeux. Allez Mia, c’est juste une gouttière, une simple gouttière. Au pire si tu tombes tu te casses juste un bras. Ou une jambe.
Ou la colonne vertébrale.
Parfait ! Imagine donc que tu finiras peut-être handicapée à vie, il n’y a rien de mieux pour se motiver à faire quelque chose !
J’inspire profondément pour endiguer la peur et m’élance vers le tuyau. Je l’attrape sans soucis et dégringole, emportée par mon propre poids. Je me retiens in extremis, les pieds battant dans le vide alors qu’il se penche par-dessus le rebord de la fenêtre.
– Pose tes pieds sur l’accroche murale Mia ! m’ordonne-t-il à moitié amusé, mais à moitié inquiet si je me fie aux plis de son front.
– Plus facile à dire qu’à faire Tobie !
En plus la gouttière est glacée et je tremble comme une feuille à cause de la température. À force de chercher un appui sur la façade, mon pied gauche rencontre enfin l’anneau métallique qui retient la gouttière et je souffle de soulagement en me sentant enfin accrochée à quelque chose.
– Brave fille…
Je me mords la lèvre pour retenir un juron bien senti à l’encontre de l’homme qui rit de ma tentative de fuite et me contente de libérer furtivement ma main droite pour lui faire un doigt d’honneur avant de la reposer précipitamment sur le tuyau.
– C’est très vilain ça, mademoiselle Anderson… ronronne-t-il. Descends sur l’accroche suivant maintenant.
Je m’accroupis en descendant mes mains, petit à petit, et risque un pied plus bas pour le poser sur le second anneau.
– Bien. Encore un mètre et tu te laisses glisser sur la poutre de l’abri.
Je recommence l’opération en soufflant bruyamment. Je n’ai pas fait de sport depuis plusieurs mois, à part mes footings matinaux et je sens que mes bras ne sont plus aussi musclés qu’avant. Prochaine décision intelligente Mia : reprendre le sport et les haltères. Quand je sens le bois sous mon pied gauche, je soupire de soulagement et me laisse tomber dessus.
Pile au moment où la poutre s’effondre sous mon poids.
Je me sens glisser en voyant Tobias tendre le bras vers moi et je m’accroche in extremis à la gouttière avant de glisser comme une otarie sur les bûches qui dégringolent sous mes fesses et m’emportent avec elles. Je finis enfin par terre, après quelques roulades, les pieds en l’air, complètement sonnée.
Il me faut un bon moment avant de réaliser que je ne suis pas morte.
– Mia ! chuchote fortement Tobias depuis sa fenêtre, Mia, ça va ?
Je secoue mollement la tête en me palpant le ventre et les côtes.
– Je crois… « du solide » hein ?
Le temps se suspend quelques secondes avant que Tobias n’éclate de rire. Je reste hébétée puis l’accompagne dans son hilarité avant de réaliser que le bruit des bûches qui tombent a peut-être alerté sa maman.
– File te doucher sale môme ! je chuchote vers lui en me relevant tant bien que mal.
Il tente de se calmer mais je le vois se redresser rapidement en regardant vers la porte.
– Non maman tout va bien c’est moi qui ai fait tomber ma sono ! crie-t-il à l’intention de Judy. Fuis, je vais l’occuper !
Sa phrase me fait sursauter et je bondis sur mes pieds pour ramasser mes affaires avant de partir en courant presque vers le portillon de leur jardin, complètement hilare. Je me baisse même à quatre pattes en passant devant leur fenêtre pour aller récupérer la voiture de Calista un peu plus loin. Quand je suis enfin à l’abri dedans, et correctement rhabillée, je ne retiens plus mes éclats de rire. Je viens d’escalader une gouttière !
Sérieusement ?
Oui, sérieusement.
Je suis complètement surexcitée. Cette nuit, l’adrénaline de ce matin, et la dégringolade sur l’abri bûche m’ont filé un fou rire totalement irrépressible. J’ai l’impression d‘avoir de nouveau quinze ans et c’est grisant. C’est même déculpabilisant.
Je réussis à me calmer un peu puis démarre pour déraper sur les pneus avant de venir me garer devant la maison de mes parents moins de trente secondes plus tard. Je ne peux pas m’empêcher de jeter un coup d’œil à l’abri-bûches qui a rendu l’âme, et mon hilarité reprend de plus belle. Je me précipite vers la porte que j’ouvre à la volée, morte de rire et la ferme en la claquant avant de m’appuyer dessus, les yeux fermés et un sourire gigantesque plaqué sur le visage. Je me mords la lèvre en repensant à toute cette nuit avec lui, et au futur dénouement de notre relation. Si tout se passe bien, d’ici quelque temps, je devrais pouvoir m’afficher avec lui. J’ai hâte d’appeler Calista pour tout lui raconter. Je suis d’ailleurs certaine qu’elle m’a harcelée de coups de fil alors que mon portable était éteint. Je le sors de mon sac à main et appuie sur le bouton ON en m’avançant dans l’entrée avant de sursauter au son de la voix de ma mère.
– Mia ?
– Maman !
Je bondis en posant une main sur mon cœur affolé.
– Nom de Dieu, tu m’as fait une de ces frayeurs !
J’éclate de rire en parlant mais mon rire s’éteint peu à peu quand je remarque le silence religieux dans le salon. Et surtout les personnes qui s’y trouvent.
Ma mère et mon père se tiennent l’un contre l’autre, le visage livide, assis sur le canapé, alors que l’adjoint du shérif est assis sur une chaise en face d’eux de l’autre côté de la table basse.
– Qu’est-ce qu…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que mes parents se jettent sur moi, les yeux emplis de larmes.
– Merci mon Dieu ! éclate en sanglots ma maman contre mon cou en me serrant à m’étouffer.
Mon père la rejoint quelques secondes plus tard et je me retrouve emprisonnée dans leur bras, complètement perdue. Ils sanglotent bruyamment contre moi et je suis de plus en plus sonnée.
– Maman mais qu’est-ce qui t’arrive ?
– On a eu tellement peur ma chérie, tellement peur ! répond mon père à sa place.
Je risque un regard vers le salon et vois le policier parler dans son talkie-walkie.
– Agent Berkoff au poste, mademoiselle Anderson vient de rejoindre le domicile de ses parents, saine et sauve, terminé.
« Saine et sauve » ? Je fronce les sourcils quand je remarque aussi le troisième invité, appuyé contre le mur sur le côté. Le pasteur Miller.
J’ai un mauvais pressentiment en le voyant. J’ai l’impression de me revoir le soir de l’annonce de la mort de Noah. L’angoisse de mes parents, la mauvaise nouvelle qui a suivi. Une nausée me prend à la gorge quand je pense aux jumelles. Je les ai croisées à Salt Lake. Mais le visage de leur père est beaucoup trop serein pour un père éploré, donc ce n’est pas ça.
Je repousse ma mère, doucement mais fermement.
– Maman, qu’est-ce qui se passe ? Ne me dis pas que tu as signalé ma disparition alors que j’étais juste partie avec Calista ?
À ces mots, le visage de ma mère pâlit.
– Viens t’asseoir, ma puce, propose mon père en posant sa main sur mon épaule.
Je le fixe, presque hébétée.
– Qu’est-ce qui se passe enfin ? j’éclate, presque avec colère.
– Mademoiselle Anderson ?
La voix du représentant de l’ordre nous interrompt et mes parents se tournent vers lui en même temps que moi.
– J’ai besoin de vous poser quelques questions.
– Pas tant qu’on ne m’aura pas expliqué ce qui se passe ! je rétorque fermement.
Il hoche la tête alors que ma mère continue de pleurer, le visage enfoui dans ses mains. Je ne comprends plus rien enfin, merde !
– Si nous nous installions tous pour discuter ? propose gentiment Jonas depuis l’autre côté de la pièce.
J’hésite un instant, contrariée de n’avoir toujours pas eu de réponse, puis hoche la tête avant de m’avancer vers le canapé, suivie de mes parents. Ils m’entourent et me prennent chacun la main sous mon regard étonné.
– Nom de Dieu, mais est-ce que quelqu’un va finir par me dire ce qui se passe putain !
Mon humeur a changé du tout au tout, d’hilare, je suis passée à presque furieuse. Comme si quelqu’un avait retourné une carte pour passer du gentil valet au joker hirsute.
– Vous êtes bien sortie avec M lle Jones hier soir ? me demande le policier.
Je sens le sang quitter mon visage en entendant le nom de Calista.
– Il est arrivé quelque chose à Cal ?
Non. Tout mais pas ça. Je l’imagine déjà accidentée, allongée dans un lit d’hôpital et la nausée me prend par surprise.
Je n’aurais pas dû la laisser seule hier… je n’aurais pas dû…
Je repense à tous ces maris infidèles qui ont croisé sa route et à leurs épouses trahies. Je l’avais prévenue qu’il ne fallait pas jouer avec le feu ! Je l’avais répété un million de fois ! Ou bien elle a été blessée lors d’un autre accident ? Elle devait être ramenée par son ami… merde, je ne me souviens plus de son nom…
– Répondez à la question, reprend l’officier alors que je m’énumère toute une liste d’accidents possibles.
– Non ! je m’écrie vertement. Qu’est-ce qui s’est passé ? Elle a eu un accident de voiture ?
– Mia, s’il te plaît… supplie ma mère.
– Je…
Je sens mon cœur battre de plus en plus vite alors que la panique s’empare de moi. Je dois répondre à cette question afin de savoir ce qui lui est arrivé. Réponds à la question, Mia, réponds à cette putain de question, c’est tout ce qu’on te demande…
– Oui. Oui en début de soirée… j’articule la gorge sèche.
– Et ensuite ?
– Je… je suis partie… plus tôt.
Il hoche la tête et note quelque chose sur un carnet. Je fixe avidement sa main qui bouge en traçant des mots qui me restent invisibles.
– Vous êtes partie seule ?
Je sursaute quand il me parle de nouveau et fixe mon regard sur le sien.
– Oui…
Ma voix tremble de plus en plus.
– À quelle heure êtes-vous arrivée ici ?
Je fronce les sourcils et cherche rapidement dans ma mémoire avant de répondre.
– Un peu après minuit je crois…
Mon ventre se serre de plus en plus en attendant qu’il se décide enfin à m’expliquer la situation. Je le fixe sans sourciller alors que mes yeux commencent à piquer, annonçant l’arrivée de larmes brûlantes.
Et si elle avait été prise dans une bagarre dans le bar ? Et si elle avait été coincée lors d’un incendie ? Elle serait traumatisée à l’idée de perdre ses cheveux, elle aime tellement ses cheveux…
– Quelqu’un peut-il confirmer votre présence ?
– QUOI ?
Je me lève d’un bond en entendant cette question et j’ai presque le tournis quand je suis debout.
– Vous me demandez si j’ai un alibi ?
– Oui.
Sa franchise me prend par surprise et j’ai un mouvement de recul. Un alibi signifie qu’elle n’est pas seule dans cette histoire, quelqu’un est impliqué. Je pense tout de suite à la femme de Mitch, et si elle l’avait attendue pour la frapper ? Calista ne supporte pas d’avoir des bleus ou même une simple piqûre de moustique sur sa peau diaphane, elle trouve que ça l’enlaidit. Si jamais elle a un œil au beurre noir ou un nez cassé… Elle voudra sûrement le faire refaire.
– Mademoiselle Anderson ?
Je tressaille à la voix un peu plus sèche du policier.
– Je vous demande de répondre encore à quelques questions et ensuite je vous expliquerai la situation.
Son ton calme tranche cruellement avec le maelstrom d’émotions que je sens vibrer dans la pièce. Les miennes, celles de mes parents, le visage grave du pasteur qui est venu s’asseoir sur le fauteuil à côté de mon père.
– Non.
Je parle plus sèchement que lui et je le regarde droit dans les yeux avant de continuer.
– Je ne répondrai plus tant que je ne saurai pas ce qui se passe, je déclare farouchement.
Un silence de mort suit ma déclaration. C’est finalement l’adjoint du shérif qui parle en premier.
– Le centre 911 de Salt Lake a reçu un appel de détresse provenant du
portable de M lle 24 Jones vers deux heures du matin cette nuit.
Je me fige et le sang se glace dans mes veines à cette phrase. Et si elle avait été abandonnée en pleine route par son ami ? Calista peut être tellement têtue parfois. Sa façon de parler manque souvent de tact et elle blesse les gens sans le savoir. Mais elle ne pense pas à mal je le sais. Et si elle s’était retrouvée seule dans la nuit, à la merci des chauffeurs poids-lourds peu scrupuleux qui auraient exigé plus qu’un simple baiser pour la ramener chez elle ? Si Calista s’est fait violer, je ne me le pardonnerai jamais…
– Mia…
Je sens ma mère me saisir de nouveau la main et la serrer avec force alors que je fixe l’homme en uniforme devant moi.
– Les secours ont localisé son appel et se sont rendu en urgence sur les lieux.
– Où est-ce qu’elle est ? Dans quel hôpital ?
Je parle de façon monocorde. Presque sans vie. Je dois y aller, je dois aller la voir, lui tenir la main, m’excuser de l’avoir laissé seule. Je crois même que mon cœur s’est arrêté de battre.
– Mia…
La voix douce de mon père me ramène à la réalité et je me laisse tomber sur le canapé, totalement hébétée. Ce n’est pas en train d’arriver. Ça n’arrive pas. Il me dira dans quel hôpital est Calista et j’irai la retrouver, je lui amènerai des magazines people pour faire passer le temps. Je lui raconterai des bêtises pour lui faire oublier ce qui s’est passé, je regarderai des vieilles sitcoms avec elle en riant aux blagues nulles pour la pousser à rire aussi, je lui changerai ses vêtements, je l’aiderai même à se laver si elle en a besoin…
– Je suis désolé mais il était trop tard.
Mon cœur s’arrête définitivement de battre quand il parle de nouveau.
– Le corps de M lle Jones a été retrouvé après l’arrivée des secours.
Mon corps devient gelé. Je ne sens plus aucun de mes membres. Je n’entends plus les sanglots de ma mère, juste un bourdonnement intense qui prend possession de mes oreilles et résonne dans ma tête de façon assourdissante.
– Votre amie a été assassinée.
Mon souffle se coupe et je me retrouve en apnée alors que je tombe sans m’arrêter dans un gouffre sans fin.
Calista a été tuée.
Non !
Si…
NON !
Mon cœur et ma raison se battent l’un contre l’autre alors que la pièce commence à tanguer autour de moi. Il a tort, ils ont tous tort ! Elle n’est pas morte. Elle va bien. Elle est rentrée chez elle, un peu éméchée sûrement, comme d’habitude. Elle a même sûrement perdu une chaussure dans la soirée, Calista est la reine pour perdre ses chaussures, je la surnomme Cendrillon à cause de ça. Elle doit dormir d’ailleurs, je vais attendre qu’elle se réveille avant de l’appeler pour qu’elle me raconte sa soirée, je vais…
– J’ai besoin de savoir si quelqu’un peut confirmer votre alibi d’hier soir, mademoiselle Anders…
La voix du policier résonne dans le lointain mais je l’entends à peine, je suis vide, je ne ressens plus rien si ce n’est un trou béant dans la poitrine. Et je me laisse glisser dedans pour oublier.
Calista doit dormir dans son lit, en sécurité. Elle porte encore la même robe qu’hier soir et je me moquerai d’elle parce qu’elle a les yeux vitreux. Mais elle rira, comme d’habitude, et son visage s’éclairera d’un coup, en illuminant tout autour d’elle. Calista est un rayon de soleil, et le soleil ne s’éteint jamais.
Ma mère me demande de répondre, mon père tente de me secouer gentiment pour me faire reprendre pied avec la réalité mais je refuse de revenir.
Je ne veux plus ressentir. Je ne veux pas réaliser l’irréalisable. Je refuse de réfléchir, de comprendre. Je ne veux plus rien…
Je veux juste aller voir mon amie, la prendre dans mes bras en lui demandant de me pardonner pour l’avoir abandonné hier. Elle me dira que si j’ai pris mon pied tout va bien. Et je rirai en lui confirmant que la soirée était parfaite. Elle me racontera la sienne, sa soirée avec cet ami, les moindres détails sur son anatomie, son endurance, je lèverai les yeux au ciel en l’entendant décrypter le contenu de son portefeuille qu’elle a regardé en douce quand il était sous la douche, ensuite je lui préparerai un sandwich beurre de cacahuète-confiture de fruits rouge. Elle adore ça. C’est son sandwich « doudou ». Quand Calista est triste elle a besoin de ça, avec un verre de lait. Je lui essuierai la légère moustache sur le dessus de ses lèvres et on grignotera ensemble en riant de nos soirées respectives et de ma cascade le long de la maison des Millers.
Je continue de me faire le listing de tout ce que je vais faire avec elle quand j’irai la voir et je crois que je suis sur le point de perdre connaissance quand la porte d’entrée s’ouvre avec fracas, nous faisant tous sursauter. Je suis propulsée avec violence dans mon corps alors même que j’en étais sortie et examinais la scène dans le salon comme un témoin inerte. Je tourne le visage vers le couloir et mon cœur sursaute quand je vois le visage sombre de Tobias dans l’entrée.
Un battement sourd. Dur.
Douloureux…
Un silence suit son arrivée et j’aperçois Judy crier en le rejoignant mais je ne la regarde pas. Je le regarde lui. Seulement lui… Il a les cheveux mouillés et me fixe avec intensité.
Il sait.
Il est au courant et il est venu me voir directement.
Mon cœur fait un nouveau sursaut dans ma poitrine, me ramenant définitivement à la vie, dans cette pièce. Et je craque.
Je craque enfin.
J’éclate en sanglots quand il se précipite vers moi et je réagis en me jetant dans ses bras, tout en hurlant sans retenue. Il me recueille au vol, me soulève contre lui quand je m’effondre, me soutiens quand mes jambes refusent soudainement de fonctionner et enfouie ses mains dans mes cheveux alors qu’il me serre contre ses côtes à m’en écraser la cage thoracique. Je ne retiens plus rien, le barrage a cédé sous ses yeux verts et les larmes jaillissent avec tellement de force que j’ai l’impression que je n’arriverai plus jamais à m’arrêter de pleurer.
Je ne verrai plus Calista, je ne lui parlerai plus, je ne l’entendrai plus rire, je ne l’appellerai plus quand je suis triste pour qu’elle me remonte le moral, je ne lui servirai plus d’alibi pour ses coups foireux, je ne me calerai plus dans son cou pour inspirer son parfum légèrement sucré, je ne la verrai plus passer la main dans ses longs cheveux roux, je ne la verrai plus danser comme si le monde lui appartenait… La réalité me frappe de plein fouet comme un train lancé à pleine vitesse. Calista est partie.
Calista n’est plus là.
Je ne sais même plus ce que je lui dis, si je pleure, si je répète inlassablement « non », si je lui dis que Calista est morte, si je lui dis que ce n’est pas possible ou si je ne fais qu’articuler des sons incompréhensibles. Il se contente de me serrer contre lui et de me soutenir en me laissant déverser mon désespoir sur son épaule sous les regards pesants de nos témoins. Je m’étouffe, je crie, je hurle, je pleure, je le frappe, je laisse la peine s’emparer de mon corps et de mon cœur, et forcer mon cerveau à accepter l’horrible réalité.
Calista est morte.
Calista a été assassinée.
Et je n’étais pas là pour la protéger…
Il ne recule pas et supporte sans broncher le déchaînement de douleur que je lui fais subir, il me laisse évacuer avec la souffrance qui me broie le cœur, qui me détruit, il laisse s’échapper le torrent qui emporte tout sur son passage, en me brisant comme un vulgaire morceau de bois sec, sans me lâcher. Jusqu’à ce que je m’effondre comme une poupée de chiffon entre ses bras. Je n’ai plus de forces, je ne veux plus avoir de force, et je me laisse glisser alors qu’il passe une main sous mes genoux pour me soulever dans ses bras.
J’entends la voix de l’officier de police dans son dos, au milieu du brouillard, alors qu’il se dirige vers les escaliers en me tenant fermement contre lui.
– Je n’ai pas fini de lui poser des questions Tobias.
– Lâche l’affaire Jeffrey, elle n’a rien à voir là-dedans, répond-il d’une voix dure.
– J’ai besoin de connaître son alibi.
Tobias s’immobilise au bas des escaliers et je sens ses mains se serrer contre ma peau avant qu’il ne fasse volte-face. Je ne bouge pas, je ne cligne même pas des yeux.
Je suis vide.
– C’est moi son alibi, déclare-t-il d’une voix tranchante.
Je ne réagis même pas au long silence qui suit sa phrase, et lui non plus parce qu’il reprend aussi sèchement.
– Elle est arrivée chez moi un peu après minuit, seule, et elle a passé toute la nuit avec moi avant de repartir il y a moins de quinze minutes. Je suis prêt à témoigner sous serment qu’elle ne m’a pas quitté, alors reprends ton foutu carnet. L’interrogatoire s’arrête ici, elle a besoin de se reposer.
Son ton est sans appel, et j’entends un hoquet provenir de l’entrée. Sûrement de Judy.
Je réalise dans mon hébétude qu’elle vient d’apprendre que son fils couche avec moi. Mais je n’en ai rien à faire. Je ne ressens plus rien. Je n’ai plus la force de ressentir quoi que ce soit…
– Bien. Je t’attends demain au poste pour consigner tes déclarations.
– J’y serai, répond Tobias avant de monter d’un pas assuré les escaliers.
Je me laisse ballotter dans ses bras, je ne cherche pas à sentir son parfum frais alors que d’habitude je me drogue presque à l’odeur de son corps.
– Je suis là, OK ?
Je fixe le mur qui défile devant mes yeux, inerte.
Je sens le relief de mon lit quand il me dépose dessus.
Mais je ne réagis pas.
– Mia… Réponds-moi, s’il te plaît…
Je ne parle pas, je me recroqueville en position fœtale et je fixe d’un regard vide les portes de mon armoire. Je l’entends soupirer et quelques instants plus tard, sa chaleur dans mon dos vient légèrement adoucir la sensation glacée qui me tient prisonnière. Il entoure ma taille de ses bras et embrasse mon épaule. Assez pour me faire légèrement tressaillir, et pour raviver de nouveau les larmes qui ne se sont pas taries. Est-ce qu’elles se tariront un jour ?
J’ai perdu ma sœur, j’ai perdu ma meilleure amie, j’ai perdu la meilleure version de moi… je suis incomplète sans Calista.
Je suis seule.
– Je suis là. Je ne te laisse pas, reprend Tobias d’une voix grave et douce.
Non. Je ne suis pas seule.
Mais Calista l’était quand elle s’est fait agresser.
Et ça je ne me le pardonnerai jamais.
24 Je conseille d’écouter « Breathe » de Fleurie.
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