Too Young

Margot D. Bortoli · Chapitre 8 sur 54

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Too Young

Chapitre 5

 

 

Cinq mois.

Cinq mois que je cherche un boulot.

Et rien. Rien de rien.

Je ne pensais pas que le fait de devenir une « presque paria » pour cause d’homosexualité par représentation me porterai autant préjudice… Bon, il faut aussi dire que la situation actuelle de la ville ne m’aide pas, Springville est une toute petite bourgade, et sans véhicule pour me déplacer, aller travailler dans les villes limitrophes est compliqué. Mes parents ont besoin de leur voiture pour faire les livraisons, et grâce à l’argent que je leur ai donné, ils ont pu acheter un pick-up d’occasion récent, qui ne risquera pas de tomber en panne. Parfois j’avoue que je regrette de ne pas avoir gardé une petite partie pour m’acheter également une voiture, mais ensuite, le simple fait de voir mes parents avec un visage plus serein parce qu’ils n’ont plus une tonne de factures à payer me rassure. J’ai bien fait.

D’autant plus que je ne participe quasiment pas aux dépenses de la maison, ils refusent catégoriquement de me laisser payer quoi que ce soit, et me versent un petit salaire en compensation. En gros, j’ai quatre cents dollars d’argent de poche par semaine. Que je dépense en courses alimentaires, au grand dam de mes parents.

J’en garde une partie pour aller boire des verres avec Calista, et la moitié que je place sur un compte épargne. Déformation professionnelle.

Mais finalement, je n’ai pas besoin de grand-chose pour l’instant. J’ai des vêtements, un toit, un travail dans leur quincaillerie pour m’occuper, et le réconfort de leurs bras le soir. Juin touche à sa fin et l’été s’annonce brûlant. J’espère réussir à dégager assez d’argent pour leur permettre d’acheter une nouvelle climatisation, car celle de la maison est assez ancienne et ne fonctionne pas très bien. Au moins une pour leur chambre – je peux survivre sans dans la mienne.

Heureusement pour nous, les rumeurs se sont un peu tassées, et le flux de clientèle est presque revenu à la normale. Je sais bien que mes parents ne récupéreront jamais tous leurs clients mais au moins, ils me laissent gérer leur comptabilité et je suis bien placée pour voir que leur situation s’améliore peu à peu.

Je finis justement de remplir le dossier de suivi des approvisionnements quand mon portable sonne. Je souris en voyant le visage de Calista s’afficher sur l’écran et je fais signe à ma mère que je quitte le comptoir pour aller dans la remise. Elle me répond d’un hochement de tête en continuant à conseiller une cliente.

– Deux secondes, Cal, je m’isole, j’indique en décrochant.

Je n’attends pas sa réponse et me faufile entre les clients pour rejoindre la porte sur laquelle il est écrit « Staff only ». Mon père profite de mon passage pour m’ébouriffer les cheveux et je grogne presque en lui échappant sous les éclats de rire d’un de nos voisins.

– Papa !

Je me glisse dans l’entrebâillement et ferme derrière moi avant de m’installer sur un carton.

– Allô ?

– Enfin !

J’éclate de rire à son empressement.

– Ça va, tu es bientôt en vacances ! Tu peux patienter cinq minutes, non ?

– Non ! Parce que tu ne devineras jamais ce que j’ai appris en allant faire les courses !

– Laisse-moi deviner : tu as appris que les tomates étaient des fruits et non des légumes ? je me moque gentiment.

Calista est une épicurienne, elle mange de tout et surtout ce qui n’est pas des légumes. Et elle se moque ouvertement de mon addiction au sport et de mes trois footings par semaine.

– HA HA HA. Très drôle, Anderson… Non, mieux que ça : Saddie O’Brien aurait fricoté avec Ben Patterson !

Je hausse un sourcil, légèrement surprise.

– Saddie O’Brien ? Mais elle n’est pas censée épouser le frère de Ben justement ?

– Si ! Paul ! Mais apparemment c’est le petit frère qui lui plaisait le plus ! Il les aurait surpris en pleine bête à deux dos dans sa voiture un soir en rentrant du travail…

Je pouffe en l’entendant jubiler. Calista adore les potins. Et elle adore aussi en être la cause.

– Et qu’est-ce que c’est censé changer à ma vie ?

– Enfin, ma chérie ! Tu n’es plus le sujet numéro un des ragots maintenant !

Je me redresse légèrement. Si elle a raison, ça veut dire que dans quelques mois, j’aurai peut-être plus de chance de trouver un emploi.

– Dis-moi qu’il lui a fait une énorme scène et que les voisins les ont surpris ! je la supplie presque.

– Mieux : il a poursuivi son frère dans tout le centre-ville et lui a carrément cassé la gueule en pleine rue, juste devant la sortie du comité de lecture paroissiale !

Je gémis bruyamment de soulagement sous ses éclats de rire. Enfin ! Si Rebecca et ses acolytes ont trouvé une nouvelle Némésis, je serai bientôt délivrée de cette situation catastrophique.

– Oh merde, c’est la meilleure nouvelle de cette journée, de cette semaine même, de ce MOIS ! je m’écrie, le cœur plus léger.

– Je savais que ça te plairait… susurre-t-elle d’une voix enjôleuse.

– Tu es mon héros, Cal.

– Chez Mitch ce soir pour fêter ça ?

– Vendu !

– Vingt heures chez lui, beauté, fais-toi bonnasse, avec un peu de chance on trouvera des voyageurs perdus et beaux gosses à lever !

J’éclate de rire alors qu’elle raccroche sans même me dire au revoir. Je profite de mon passage dans la remise pour ramener un stock de rouleaux de caisse. Le magasin s’est légèrement vidé pendant mon appel. Cela dit, il est dix-huit heures quarante-cinq, et nous fermons dans quinze minutes.

– Tout va bien, ma puce ? demande ma mère.

– Magnifiquement bien ! je confirme avec un grand sourire.

Je souris tellement qu’elle plisse les yeux et m’étudie d’un regard suspect.

– Quoi qui te rende aussi heureuse, je le bénis !

Je me contente de lui faire un clin d’œil avant de venir finir ma tâche derrière l’ordinateur. J’enregistre le fichier Excel quand j’ai fini et lance la fermeture de caisse quand mon père ferme la porte à clé après le départ du dernier client. Il retourne ensuite l’écriteau qui indique que nous sommes fermés.

– PARFAIT ! Une belle journée de finie !

Je souris en imprimant le cumul des tickets de carte bleue. Je compte rapidement le contenu de la caisse, avant de sortir l’excédent pour le placer dans une pochette en plastique avec les tickets agrafés. Je vérifie que les montants correspondent avec le total sur le logiciel et souris en éteignant l’ordinateur. Je tique en voyant mes parents m’observer.

– Qu’est-ce qui se passe ? je demande, amusée.

– Tu comptes tellement vite… souffle ma mère.

Je pouffe à leurs mines extasiées.

– C’est mon métier, gérer l’argent.

– Si tu savais le temps qu’on gagne avec toi, explique mon père. D’habitude, il nous faut une bonne dizaine de minutes pour tout vérifier, et un soir sur trois, on se trompe dans les montants comptés alors que tu ne fais jamais aucune erreur.

Je lui fais un clin d’œil et rassemble les documents épars devant moi avant de tout ranger dans le petit meuble qui sert d’archives dans la remise. J’en profite pour ranger l’argent dans le coffre, avant de le verrouiller.

– Il faudra passer à la banque en début de semaine, j’annonce en revenant dans le magasin alors que mes parents passent un coup de balai. Je peux vous emprunter la voiture ce soir ? Je dois aller retrouver Calista pour boire un verre.

– Bien sûr, mon ange ! Tu as rendez-vous à quelle heure ?

Je regarde furtivement ma montre.

– Dans une heure. Le temps de ranger le magasin avec vous, et je passerai rapidement me changer avant de grignoter un bout.

Ils se consultent du regard et mon père fouille dans la poche de son pantalon avant de me jeter les clés de la voiture. Je les attrape au vol, surprise.

– Et si tu rentrais maintenant pendant qu’on range ? Ça te laissera le temps de te pomponner pour ce soir, explique-t-il.

– Mais… et vous ?

– On rentrera à pied, ne t’inquiète pas, il fait bon ce soir. Peut-être même qu’on s’arrêtera pour manger chez Joey’s en amoureux.

J’hésite. La tentation de me lover dans un bon bain délassant avant de sortir est plus qu’aguichante. Avec le retour des beaux jours, les clients reviennent pour entamer tous les petits travaux qu’ils avaient mis de côté pendant l’hiver. La semaine a été longue et harassante et je rêve de pouvoir prendre le temps de me détendre. Sans parler d’avoir la maison pour moi toute seule.

– Vous êtes sûrs ? je demande encore une fois.

– Ouiii ! s’écrient-ils en chœur.

– Ouste ! ajoute ma maman en me faisant signe de filer.

Je ne me fais pas prier et sors en courant presque du magasin.

– Merci ! Je vous adore ! je hurle sans me retourner.

Je les entends rire dans mon dos alors que je me précipite vers le pick-up. Je démarre en trombe et roule vers la maison, pressée de me faire couler un bain digne de ce nom ! Je me gare en vitesse et me précipite dans la maison. Je fonce dans la salle de bains pour allumer l’eau. Quand elle est chaude, je bouche la baignoire et ajoute du bain moussant aux sels de mer avant de revenir dans ma chambre pour y choisir une tenue. Quand je l’ai enfin, je jette mes vêtements en vrac sur le sol avant d’attacher mes cheveux et je plonge avec délice dans l’eau chaude quand le bain atteint le bon niveau.

Nom de Dieu, c’est mieux que le sexe…

Enfin Calista ne serait pas d’accord. Mais pour ma défense, je n’ai rien fait depuis presque six mois, si on compte la période de vache maigre avant le départ de Derreck. Je soupire en me rappelant à quel point ma vie a changé depuis cette fameuse soirée. Je ne vis plus dans le même luxe, je ne peux plus sortir autant ni m’acheter de vêtements de marque, mais bizarrement… je le vis bien. Mieux que je ne le pensais. Penser à lui ne me fait plus autant mal. Je ne dirais pas que je n’ai pas un pincement au cœur, mais je ne ressens plus ce déchirement qui me clouait au sol. Je me surprends même à espérer qu’il est heureux dans sa nouvelle vie. Et que ses parents ont bien pris l’annonce de son changement de… d’orientation. J’ai souvent hésité à l’appeler, pour savoir ce qu’il devenait, s’il était toujours avec Morgan, mais je me suis ravisée à chaque fois. J’ai peur de passer pour l’ex qui appelle dans le seul but de savoir s’il est malheureux. Je me laisse un an avant de prendre de ses nouvelles. Ça va bientôt faire six mois, j’attends encore un moment et je pense que ce sera le bon moment pour reprendre contact avec lui. Silvia m’appelle de temps en temps, mais nos conversations téléphoniques s’espacent de plus en plus, ce qui est normal avec la distance. Je ne lui en veux pas, le travail avec Harvey qui se pavane doit être déjà assez pénible. Son mari a été renvoyé il y a moins de trois mois, mais il vient de retrouver un emploi. Je me félicite mentalement de ne pas avoir insisté pour la faire témoigner, je m’en serais voulu de l’avoir mise dans une situation délicate à cause de moi. Il y a déjà eu assez de victimes collatérales comme ça… Je soupire en m’enfonçant un peu plus dans l’eau chaude et ferme les yeux un long moment en essayant de me vider l’esprit. Mais le souvenir du sexe revient sournoisement alors que le mouvement de l’eau me fait frissonner. Merde, ça fait six mois quand même…

Le pire, c’est que le manque ne se fait pas ressentir plus que ça. Je sais que cela me ferait le plus grand bien, pourtant. Mais en ai-je envie ? Je regarde les hommes, mais aucun ne provoque en moi ce fourmillement familier qui précède un intérêt physique.

Pour être plus claire, aucun d’eux ne me donne vraiment envie de sauter le pas.

Il ne me reste que ma propre personne pour relâcher la pression, et j’y ai eu recours plusieurs fois en six mois. Quoique ces rares fois restent assez ponctuelles, plutôt que régulières. J’hésite un court instant à profiter de ma solitude mais en jetant un coup d’œil à ma montre, je réalise qu’il est trop tard pour ça.

Une prochaine fois…

Je soupire en sortant de l’eau pour me sécher et me prépare. Je m’attache les cheveux en queue de cheval, me maquille légèrement et enfile ma petite robe légère avant de chausser des sandales. Je m’observe une dernière fois dans le miroir avant de sourire, satisfaite. Je dévale les marches d’escalier quand je réalise que je vais être en retard et attrape mon sac, ainsi qu’un morceau de la tourte à la viande préparée par ma mère pour le dîner de la veille. Un des nombreux avantages d’être revenue à la maison : la cuisine de ma maman ! Je l’enfourne dans ma bouche sans même prendre la peine de mâcher, sors de la maison en claquant la porte et ouvre celle du pick-up quand une voix familière me stoppe dans mon élan.

– Mia, attends, s’il te plaît !

Je m’étouffe presque en avalant de travers quand j’entends la voix du pasteur dans mon dos.

– Mmmfmm… ?

Je me retourne en tentant de finir d’avaler rapidement ma bouchée, sans cracher sur mon voisin qui s’approche de moi. Il éclate de rire en me voyant mâcher laborieusement, avant d’avaler bruyamment le contenu de ma bouche.

– Pardon Jonas, je tente de m’excuser quand je suis enfin en état de parler. Dites-moi tout !

Je l’observe se pincer les lèvres et se dandiner d’un pied sur l’autre en me regardant. Tiens ? Le pasteur Miller a quelque chose à me demander…

Je souris en coin en le regardant hésiter avant de se jeter à l’eau.

– J’aurais besoin que tu me rendes un service.

Je hausse brièvement les sourcils.

– Oui ?

– Voilà, mardi je vais aller chercher les filles à Salt Lake pour leur retour à la maison pour l’été, et Judy doit emmener Jake chez l’orthophoniste mardi matin également…

Je fronce les sourcils.

– Oui ?

Je ne vois pas où il veut en venir et je regarde rapidement ma montre. Merde, je vais être en retard s’il ne se décide pas à me dire ce qu’il a à me dire.

– Tobias rentre de Los Angeles par train mardi matin…

Je relève brusquement la tête vers lui pour le fixer d’un regard éberlué.

Tobias.

Tobias Miller.

Mon démon personnel.

Le sale garnement qui a fait de mes baby-sittings un enfer pendant des années.

– Il arrive par le train de huit heures quarante-cinq à Provo, et nous ne pouvons pas aller le chercher… continue-t-il d’expliquer. Il aura passé trente-deux heures dans les transports, ça nous ennuie vraiment qu’il prenne en plus un taxi pour arriver ici…

Mais si ! Qu’il prenne un taxi ! Qu’il pourrisse la vie de quelqu’un d’autre pendant une vingtaine de minutes !

Le pasteur sent mon hésitation et s’empresse de parler sans me laisser le temps de répondre.

– On te paiera pour le déplacement, bien sûr !

– Pardon ?

Je suis stupéfaite. Il me demande de faire de nouveau du baby-sitting pour son fils, qui doit avoir quoi… dix-huit ans ? ou plus ? Merde, je ne sais même plus l’âge qu’il a…

– Je ne sais pas… Mes parents ont besoin de moi au magasin…

Excuse parfaite, mais sans effet sur le pasteur. Il contre-attaque même avec une tête de chien battu, les deux mains jointes devant lui en supplication. Oh misère, il va me faire un sermon, comme à la messe le dimanche matin…

– S’il te plaît… je sais que Tobie n’a pas été tendre avec toi pendant les années où tu le gardais, mais il a changé. Et Judy est déjà paniquée à l’idée de le savoir voyager aussi longtemps seul… Ça lui ferait beaucoup de bien de savoir qu’une personne connue et digne de confiance ira le récupérer à la gare…

– Vous êtes en train de me faire du chantage affectif là ? je questionne, effarée.

Il hausse un sourcil.

– Pourquoi, ça fonctionne ?

J’écarquille les yeux face à son aplomb, tandis qu’il me sourit de toutes ses dents.

– Je… je ne s…

– Alors ? nous interrompt une voix féminine depuis la maison d’à côté.

Je tourne légèrement la tête et aperçois Judy, un téléphone plaqué contre sa poitrine. Je les regarde alternativement, le pasteur et sa femme, deux personnes adorables qui ont toujours été d’une patience d’ange avec moi. Et je ferme les yeux, vaincue.

– Très bien… je soupire.

Jonas frappe dans ses mains en poussant un cri de joie.

– Magnifique ! Elle a dit oui, Judy !

– Formidable !

Elle porte de nouveau le téléphone à son oreille pour reprendre sa conversation avec son interlocuteur.

– Tobie ?

Oh génial… En direct live avec le diable en personne… qui est également le fils du pasteur de la ville. Si ce n’est pas ironique ça !

– C’est bon, ton père a trouvé quelqu’un pour venir te ch…

Je n’entends pas la fin de sa phrase alors qu’elle ferme la fenêtre, et fusille le pasteur du regard.

– Vous devriez avoir honte… Un pasteur qui utilise l’empathie pour convaincre les gens de faire des choses…

– Un simple moyen de négociation, rétorque-t-il en glissant les mains dans ses poches.

Je secoue la tête à son intention avant de tourner les talons pour monter en voiture.

– Tu peux me donner ton numéro de téléphone, pour que je le lui transfère ?

J’hésite à démarrer en trombe en faisant semblant de ne pas avoir entendu, mais je suis loyale. Trop, apparemment.

Je soupire en lui dictant mon numéro de portable et il s’empresse de l’enregistrer avant de me remercier une dernière fois en partant en courant vers la porte de sa maison. Ma bonté me perdra…

Quand j’arrive au bar, Calista est déjà attablée, avec deux bières. Enfin deux… Elle a déjà vidé la sienne et a commencé à boire la deuxième.

– Pardon, je souffle en m’affalant sur la banquette en face d’elle.

– Heyyyy ! Tu es donc mon amie, c’est ça ? J’étais persuadée d’avoir pris rendez-vous avec la femme invisible !

Je plisse les yeux en la dévisageant, et attire l’attention de Mitch en lui désignant les deux bières pour qu’il nous resserve une tournée. Il hoche la tête et cinq minutes plus tard, deux verres apparaissent devant nos yeux.

– OK, Mia Poppy Anderson, qu’est-ce qui t’a mis en retard ? Je te jure que si c’est à cause d’un homme, je ne t’en voudrai pas…

Je ricane.

– Presque…

– Comment ça « presque » ?

Je soupire avant de boire une gorgée de bière.

– Le pasteur Miller m’a coincée au moment où je partais pour me demander d’aller chercher son fils à la gare mardi matin.

– Lequel ?

– L’aîné.

Elle simule une grimace horrifiée.

– Creepy Tobie ??

Je recrache ma gorgée en riant quand elle utilise le surnom qu’elle lui avait donné à l’époque. Avec ses attitudes bizarres et sa façon de fixer les gens sans bouger, Calista l’a rapidement affublé de ce nouveau nom. Je ne l’avais pas entendu depuis des années. Quand j’y pense, je me rends compte que ce n’était pas super sympa, mais après tout ce que ce gamin m’avait fait subir, j’avais adhéré sans hésitation.

– Merde, ça va faire trois ou quatre ans qu’il est parti je crois, ajoute-t-elle. Je ne sais même pas à quoi il ressemble maintenant, quand je suis revenue en ville, il n’était déjà plus là…

– Ouais ben ne t’inquiète pas, tu vas bientôt le découvrir.

Elle s’immobilise et me regarde en plissant les yeux.

– Pourquoi ? demande-t-elle d’une voix suspicieuse.

Je prends le temps de boire une gorgée avant de me pencher par-dessus la table.

– Parce que je n’irai pas chercher ce psychopathe toute seule. Mardi matin, huit heures quinze devant chez toi.

Elle fronce les sourcils en réfléchissant.

– Huit heures quinze… DU MATIN ? s’exclame-t-elle.

Je lève mon verre à son intention alors qu’elle écarquille les yeux.

– Et pourquoi je ferais ça ? ajoute-t-elle, outrée.

Je finis ma gorgée avant de lui lancer un regard amusé.

– Parce que tu as balancé à ma mère que j’avais perdu ma virginité avec Simon après qu’il a escaladé la gouttière ?

Elle ouvre la bouche dans un « o » muet, et je sais qu’elle abdique quand ses épaules s’affaissent.

– Tu me le revaudras, Anderson. Parce que tu viens de me booker un aller-retour pour Creepyland.

– Pourquoi aller en enfer seule, quand on peut y emmener sa meilleure amie ?

Elle éclate de rire et lève son verre pour trinquer.

– À Creepy Tobie !

– À Creepy Tobie, je m’exclame en retour en venant trinquer avec elle.

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