Too Young
Chapitre 1
Quinze ans plus tôt
– JE VEUX PAS ALLER AU LIT !
Je soupire fortement, pour la cinquième fois de la soirée, à genoux sur le tapis du salon de la famille Miller.
– Tobias, c’est l’heure d’aller se coucher, tes petites sœurs sont déjà au lit depuis un moment.
– JE VEUX PAS ALLER AU LIT, J’AI DIT !
Bon. Ce gamin va sérieusement commencer à me taper sur le système, ça fait quinze minutes qu’il s’est retranché sous le canapé, et que j’essaie de l’amadouer pour le faire sortir et le mettre au lit. Ça fait un an que je fais du baby-sitting régulièrement pour le Pasteur Miller et sa femme, et ça fait un an qu’il devient un monstre dès que l’heure du coucher approche ! Comme une double personnalité. Quand j’arrive : c’est un ange, il mange à table, m’obéit sans problème, il me ferait presque des câlins, mais dès que j’annonce qu’il est temps de se mettre au lit, il devient un diablotin ! J’ai seulement 15 ans, et encore aucun diplôme de psychologie infantile en poche, donc je ne sais toujours pas comment gérer ses crises de nerfs.
– Tout va bien se passer Tobias… Je te jure qu’il n’y a aucun monstre dans ta chambre, ni sous ton lit d’accord ? Je suis allée vérifier et je n’ai rien v…
– T’ES UNE MENTEUSE !
J’inspire profondément pour me retenir de l’attraper par la jambe et de le tirer le long du parquet et des escaliers pour le traîner de force. Il a 7 ans, ça ne devrait pas être trop compliqué, non ? J’ai le double de son âge et facilement quinze kilos de plus que lui.
– EN PLUS T’ES MOCHE !
OK, là je songe sérieusement à l’assommer. Personne n’en saura rien, non ?
Enfin… sauf lui.
Je lève un regard anxieux vers le tableau du Christ au-dessus de la cheminée. Dans une famille lambda je ne dis pas, mais c’est le pasteur de ma ville, et je doute que son patron soit super ouvert à l’idée que je maltraite le fis de son employé… Je ne suis pas foncièrement croyante, j’accompagne mes parents à l’église le dimanche, bien habillée comme tout bon protestant qui se respecte, mais je passe mon temps à jouer à Snake sur mon téléphone pendant la messe. Ma mère râle, mais mon père s’en fiche, tant que je coupe le son. C’est justement grâce à ça que le pasteur Miller m’a demandé d’être la baby-sitter de ses enfants. Parce qu’il est persuadé que je garde la tête baissée dans une profonde réflexion religieuse pendant les sermons, alors qu’en fait je fais tout pour que mon serpent pixelisé ne se morde pas la queue.
Bon ça et aussi le fait que j’habite la maison à côté de la sienne.
Les Miller et les Anderson, voisins respectueux depuis plus de dix ans ! Je suis fille unique, tandis que la famille Miller compte déjà trois enfants et un quatrième en route, autant vous dire que j’ai un petit boulot pour encore un long moment.
– JE T’AIME PAS, MIA !
Sauf si je tue l’aîné.
Tobias Miller, seul garçon de la fratrie. Ange et démon. M’adore en début de soirée, mais me déteste à l’heure du coucher. Un petit monstre hyperactif avec deux billes vertes qui me lancent des étoiles ou des éclairs. Ce gamin pourrait être un amour s’il n’était pas bipolaire. Avec sa tignasse châtain, ses grands yeux en amande et son visage d’ange, on lui donnerait le bon Dieu sans confession.
Sans compter le fait que son père est en contact privilégié avec lui.
Bref, ça fait maintenant vingt minutes que je tente de négocier sans succès.
– Bon, Tobias. On va discuter entre adultes, OK ? Si tu ne sors pas de dessous ce canapé, je vais me jeter en boule dessus pour t’écraser !
Qui a dit que j’étais douée en négociations ?
Il renifle légèrement mais ne répond pas.
– Tobias… je le menace.
– Tu ne ferais pas ça, hein ? Hein ?
Ah ! enfin de la peur dans sa voix.
C’est bon signe, il a ouvert une porte aux vraies négociations.
– Je ne le ferai pas… si tu sors de dessous ce canapé. Et si tu es sage ensuite et que tu acceptes de te coucher sans broncher… je te laisserai jouer sur mon téléphone…
Silence.
– Et ?
Je n’y crois pas, il tente carrément le tout pour le tout ! Je plisse les yeux en faisant la moue mais je ne résiste pas longtemps.
– Et peut-être un peu regarder la télé.
– Eeeet ?
Je lève les yeux au ciel mais abdique finalement.
– Et je te laisserai manger du chocolat…
– Ouaiiiiiiiiiiis !
À peine la phrase prononcée, il sort en criant de joie et se précipite en courant vers la cuisine. Je secoue la tête, un léger sourire aux lèvres.
Ce gamin aura ma peau un jour.
***
Treize ans plus tôt
– Hey Mi, pourquoi il y a le gamin du voisin qui nous mate ?
– Quoi ?
Je me relève bien vite de la position peu distinguée dans laquelle je me trouve pour regarder par la fenêtre. Calista ne ment pas : de l’autre côté de la clôture, le petit Tobias Miller nous observe en penchant la tête sur le côté depuis sa chambre. Je suis en plein milieu de ma routine de cheerleader pour le match de ce soir et Calista est venue m’aider à répéter. En gros, elle est assise à mon bureau en train de se vernir les ongles pendant que je transpire à grosses gouttes dans mon short de sport et ma brassière.
– Sérieusement ?
Je me précipite en courant vers la fenêtre, ce qui fait sursauter mon petit voisin, avant de tirer les rideaux pour nous soustraire à sa vue.
– C’est quand même dommage que ce ne soit pas un bel étudiant d’université qui habite en face de chez toi… soupire Cal.
– Ne m’en parle pas, je préférerais même habiter en face de chez Mitch qu’en face de la chambre de Tobias Miller. Ce môme est décidément trop bizarre, je te jure !
Je vais couper le son de ma chaîne hi-fi, autant épargner à mes parents une énième répétition du morceau de Fatboy Slim, puis m’affale ensuite sur mon lit en face de Calista qui revisse le bouchon de son petit flacon rose lilas et souffle sur ses ongles fraîchement manucurés.
Cal est ma meilleure amie depuis la maternelle, et une magnifique petite rouquine aux yeux bleus. Son visage est constellé de taches de rousseur mais ses courbes pleines font d’elle le fantasme ambulant du lycée. Ça plus le fait que son père soit flic et ait donc le droit de porter une arme... Elle est devenue la fille inaccessible, celle qui fait rêver les garçons car ils savent qu’elle est hors de portée.
Ce qui est faux.
Calista est une vraie épicurienne et elle adore choisir une victime chaque mercredi et chaque samedi, pour l’entraîner sous les gradins du stade et lui offrir une « Calista » – comprenez vingt minutes de pelotage intense et sans limite. Si elle n’a pas encore acquis la réputation de fille facile, c’est seulement parce qu’elle les menace ensuite de tout raconter à son père s’ils décidaient d’en parler à leurs potes.
Sa réputation est donc encore sauve.
Mais à part ça, Calista est une vraie boule d’énergie, toujours prête à faire quelque chose, et surtout quelque chose de fou !
– Si tu veux mon avis… commence-t-elle.
– Je ne suis pas sûre de le vouloir.
– … ce gamin est soit perturbé, soit amoureux de toi, continue-t-elle sans tenir compte de ma remarque.
Je soupire, prise d’un accès de remords. Je m’en veux de dire du mal de lui, surtout après ce qui est arrivé à leur famille cette année.
Mais j’ai beau avoir le cœur qui se serre au souvenir de Tobias en larmes dans sa chambre, je ne suis pas non plus prête à le laisser me regarder alors que je fais des figures de gymnastique en mini-short.
– Je penche pour « perturbé » pour cause de drame familial.
Calista pince ses lèvres en un sourire peiné. Tout le monde sait ce qui est arrivé à la famille Miller, et encore plus la fille du chef de la police.
– Pauvre gamin… soupire-t-elle.
Ses yeux s’illuminent l’instant d’après et elle se lève pour ouvrir le rideau de ma chambre.
– Mais qu’est-ce que tu fais, Cal ? je demande en la voyant déverrouiller la fenêtre.
– Je lui illumine la journée : HEY !
Je me redresse en l’observant faire de grands gestes pour attirer l’attention de Tobias. Oh misère, je sens qu’elle mijote quelque chose…
– Tiens mon grand : cadeau de la maison !
Et sur ces belles paroles, elle soulève son T-shirt pour lui offrir une vue directe sur sa poitrine sans soutien-gorge.
– OH MON DIEU CAL !
Je me précipite vers la fenêtre pour la tirer hors de vue de Tobias, qui a la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Je tire de nouveau le rideau alors qu’elle est morte de rire sur mon lit.
– Mais tu es malade ! Et s’il raconte tout à ses parents ?
– Calme-toiii… râle-t-elle, il ne risque pas de le raconter, sinon il sait qu’il se fera gronder.
– Oh c’est pas vrai…
Je me passe une main sur le front, anxieuse, alors qu’elle rigole toujours.
Son rire est communicatif et je ne peux m’empêcher de la rejoindre après un court instant de panique.
– Tu es barge, sérieusement !
– Je suis généreuse ! me contredit-elle, je te parie que ce gamin est heureux à l’heure qu’il est !
Je risque un œil derrière le rideau et je pouffe en voyant mon voisin de 9 ans sourire d’un air rêveur, les yeux perdus dans le vide.
– Je confirme. Il semble parti dans une autre galaxie.
– Ah ! Tu vois, femme de peu de foi ! Je suis une magicienne.
– Tu es surtout tarée.
– Qui ne le sait pas déjà ? Cette ville entière est au courant que je suis tarée.
Je secoue la tête en la regardant. Cette fille est folle. Complètement.
– C’est ce qu’on marquera sur ta tombe : « Calista Jones : bonne à enfermer, mais ça va parce que c’était de notoriété publique. »
– Alors toi aussi, tu trouves que je suis bonne ?
J’éclate de rire en m’écroulant au sol alors qu’elle me jette un coussin sur la figure, et la fin de l’après-midi se transforme finalement en bataille de polochons.
***
Douze ans plus tôt
– Chuuuut Simon, mes parents vont se réveiller !
Je pouffe néanmoins quand il se hisse avec difficulté par ma fenêtre en grognant au passage après avoir escaladé le treillis vissé au mur.
Le bal de promo vient de se terminer et mon cavalier a décidé de venir se glisser en douce dans ma chambre après m’avoir sagement ramenée à la maison. Ce n’est pas un athlète, mais il est drôle et c’est une des stars du collège. Les filles adorent venir le voir et lui tourner autour parce qu’il attire l’attention de tout le monde sur lui. Ça plus le fait qu’il joue de la guitare comme un Dieu… J’ai toujours eu un faible pour les musiciens, et surtout les guitaristes. Je trouve ça ultra canon, un mec qui sait jouer une chanson pour vous. Et le fameux guitariste est à présent dans ma chambre, visiblement déterminé à me faire découvrir une nouvelle partition de la vie…
Je m’y suis préparée, j’avais prévu de passer à la casserole ce soir, avec lui. Et mon regard remplace les mots que je n’ose pas dire, parce que Simon comprend très vite que je suis en bonne condition et s’avance vers moi, un sourire de prédateur plaqué sur le visage. Il n’a que 18 ans mais un charisme de dingue, et je suis toute chamboulée qu’il m’ait choisie pour aller au bal de promo. Nous avons d’ailleurs gagné le titre de roi et reine. En même temps, la capitaine de l’équipe des pom-pom girls et le musicien sexy en couple, c’est assez explosif comme cocktail.
Honnêtement, ma vie est parfaite, toute ma scolarité s’est déroulée sans accroc, bonne élève, capitaine des pom-pom girls, reine du bal de promo, et je viens de décrocher une petite bourse grâce à laquelle je pourrai payer mes études supérieures. Pour ne rien gâcher, je suis assez jolie. Je ne cherche pas à me vanter, je suis simplement brune, aux yeux quasiment noirs, avec la peau dorée. Pas extrêmement voluptueuse ou filiforme, mais ferme grâce à mes années de sport au sein de l’équipe de cheerleading. Certaines personnes me trouvent même un petit air de ressemblance avec Mila Kunis ou Tanaya Beatty. J’ai ce côté légèrement exotique qui ne passe pas inaperçu au milieu des filles majoritairement blondes et filiformes du lycée. Il faut dire que je viens d’une famille avec des origines amérindiennes, ce qui explique ma couleur de peau et de cheveux.
Simon me rejoint au centre de la pièce et fait glisser une mèche de cheveux derrière mon oreille. Heureusement pour moi, j’ai évité le pyjama enfantin et privilégié ma petite nuisette grise en coton, avec un rebord en dentelle. Rien de folichon, et on est bien loin du sexy des films ou autres romans coquins, mais c'est juste assez pour me sentir féminine aux yeux de mon petit ami.
– Tu es belle, Mia…
Je déglutis bruyamment et ferme les yeux quand il se penche pour m’embrasser. Ses mains se posent chastement sur mes hanches, mais ses doigts agrippent le tissu de ma nuisette, ce qui le fait légèrement remonter sur mes cuisses et se tendre sur mes seins. Je me sens fébrile, impudique, sexy et en même temps paralysée par le stress.
– Tout va bien… J’irai doucement, OK ?
J’inspire profondément pour me donner du courage et lui souris pour le rassurer.
– OK…
Il sourit en retour et se penche pour m’embrasser de nouveau en posant sa paume chaude sur un de mes seins sensibles.
Oh mon Dieu, oh mon di…
– Vous faites quoi ?
Je fais un bond à la voix enfantine qui vient de dehors et Simon s’écarte rapidement alors que je me précipite à la fenêtre.
– Tobias ! je chuchote fortement, retourne te coucher et tire les rideaux !
– C’est qui lui ? continue-t-il de questionner en désignant mon petit ami, sans plus s’émouvoir de nous déranger en plein moment fatidique.
– Occupe-toi de tes affaires ! je rétorque, plus qu’énervée.
– Pourquoi il te touche les roploplos ?
Oh mon Dieu, cette situation est en train de basculer dans la quatrième dimension… Simon éclate de rire derrière moi et je me retourne pour lui jeter un coussin afin de le faire taire.
– Mes parents ! je siffle entre mes dents.
Il sourit, contrit et me fait signe que sa bouche est fermée. Bien, un problème en moins, maintenant, concentrons-nous sur l’autre problème. Le gros. Actuellement en face de moi, âgé de 10 ans, et beaucoup trop curieux à mon goût.
– Tobias, je commence calmement, Simon est mon petit ami, et il est venu… me… dire bonne nuit !
Voilà ! Argument tout trouvé ! Mais rien à faire, Tobias continue de me fixer, comme s’il m’étudiait. Sérieusement, ce gamin devient de plus en plus flippant avec les années – et je sais de quoi je parle, je le garde régulièrement, lui et ses frères et sœurs.
– Moi, tu ne me dis pas bonne nuit comme ça.
Ma mâchoire s’en ouvre de stupéfaction alors que Simon étouffe un fou rire dans mon dos.
– Je… je…
J’en bégaye tellement je ne trouve rien à lui répondre. C’est finalement mon petit ami qui vient me sauver en se postant à côté de moi.
– Hey gamin, pourquoi tu n’irais pas jouer avec tes voitures pendant que les grands font ce qu’ils ont à faire ?
Tobias le fusille du regard et se tourne vers moi.
– C’est un inconnu ?
Je retiens un sourire attendri. Sa mère et moi lui avons constamment répété qu’il ne devait pas parler aux inconnus. Mais lui faire comprendre qu’il ne doit pas venir me parler à moi pendant que je me fais tripoter par ledit « inconnu » ça, c’est une autre paire de manches.
– Tobias, il est tard, retourne te coucher d’accord ? je tente de l’amadouer.
– Tu me feras un bisou à moi aussi pour me dire bonne nuit ?
Simon pouffe à côté de moi et je lui file un coup de coude.
– Bordel, il a de la suite dans les idées ce môme… se risque-t-il quand même à articuler.
– Écoute Tobie, la prochaine fois que je viens te garder, je te ferai un bisou sur la joue quand tu iras te coucher, OK ? Mais tu dois me promettre de retourner dormir, et surtout de ne rien dire à tes parents ! Ou aux miens ! D’accord ?
Il fait mine de réfléchir.
– Je pourrai toucher tes roploplos ?
– Non ! je m’écrie alors que Simon en a tellement mal au ventre qu’il s’effondre de rire à mes pieds.
J’attends fébrilement qu’il me réponde, et ma proposition semble lui convenir parce qu’il sourit enfin et hoche la tête. Je soupire de soulagement et Simon me pousse légèrement pour se placer au milieu de la fenêtre.
– Hey morveux, un conseil pour plus tard ; si tu veux qu’elles te laissent atteindre la deuxième base : fais de la guitare ! Ça les fait toutes tomber !
Je lui file une savate derrière la tête en représailles mais il bouge à peine et ferme brusquement les rideaux de ma fenêtre, nous protégeant des regards du petit curieux d’en face.
– On en était où au fait ?
Oh misère.
Je vais perdre ma virginité.
***
Dix ans plus tôt
– Tobias, il est temps d’aller se couch…
– AAAAH ! Mais qu’est-ce que tu fais, sors de ma chambre !
Je m’empourpre avant de tourner la tête et de claquer la porte dans mon dos.
Oh. Mon. Dieu.
J’éclate d’un rire sonore quand je réalise ce qu’il vient de se passer. Sa rapidité à se cacher et le paquet de mouchoir à côté de son lit ne laissent aucun doute sur ce qu’il était en train de faire ! Je n’y crois pas, j’ai surpris le fils du pasteur Miller en train de se masturber ! À 20 ans et en seconde année d’université, je n’ai plus aucune trace d’innocence et je sais pertinemment ce qu’il faisait tout seul, allongé sur son lit.
– Arrête de rire !
Son cri indigné, étouffé par le battant en bois de la porte, me fait redoubler d’hilarité.
– Oh mon Dieu, pardon Tobias !
La porte s’ouvre à la volée sur un garçon de 12 ans, le feu aux joues.
– C’est pas c’que tu crois !
Mais bien sûr…
Je me mords l’intérieur des joues pour ne pas rire face à son visage rouge de honte.
– Mais je ne crois rien du tout…
Il ne répond rien, les yeux furieux, et me regarde, comme pour me mettre au défi de le contredire. Bon Dieu, ce gamin est une vraie teigne ! À 6 ans déjà, il me cassait les pieds pour ne pas aller se coucher et grappiller des heures en plus devant la télévision avec moi, mais là il se met carrément en rogne parce que j’ai eu le malheur de le surprendre dans un moment critique.
Première leçon Tobias : quand on se masturbe, on ferme la porte à clé.
Je souris gentiment et lui ébouriffe les cheveux. Il se recule vivement, mais je ne m’en offense pas, à 12 ans forcément, on ne veut plus se faire traiter comme un petit garçon.
– Tu sais, si tu as besoin de conseil, Derreck peut t’aider, ou répondre à tes questions…
La simple suggestion assombrit encore plus son regard.
– J’ai pas besoin d’aide, OK ?!
Et il me claque la porte au nez.
Charmant pré adolescent.
Je plaque néanmoins ma main sur la bouche pour éviter qu’il ne m’entende rire de nouveau. Quand je suis de nouveau calme, je l’interpelle de l’autre côté du battant en bois.
– Prépare-toi pour aller au lit, Tobias, je repasse dans dix minutes pour vérifier que tu es couché !
Un grognement pour toute réponse, je quitte la porte de sa chambre pour aller mettre au lit les jumelles ainsi que leur petit frère. Contrairement à Tobias, le reste des enfants Miller sont des anges. Anna et Abbie ne font pas de vagues et acceptent de se coucher sitôt l’histoire finie, et Jake s’endort carrément dans mes bras alors que je l’allonge dans son lit. Je descends dans la cuisine le temps d’aller remplir son biberon avec de l’eau minérale, et je sursaute quand deux bras solides m’entourent la taille.
– Tu as bientôt fini ?
Je souris et me retourne pour embrasser Derreck alors qu’il se colle contre moi. Un baiser profond et plus qu’engageant. Laissez-moi vous présenter le morceau : étudiant en troisième année, défenseur de l’équipe de football des Utah Utes, grand, blond et un sourire à vous faire rougir ! Et mon petit ami depuis plus de six mois. Ça fait maintenant deux ans que j’étudie la finance à l’université de Salt Lake City, à deux heures de route de Springville. J’ai une chambre étudiante sur le campus que je partage avec Calista, ma meilleure amie depuis le lycée qui étudie la littérature anglaise, mais je reviens certains week-ends et pendant les vacances pour profiter de mes parents et les aider à la quincaillerie familiale. Tout se passe pour le mieux et maintenant je suis dans le top cinq des étudiants de ma classe, et en couple avec un des mecs les plus populaires du campus.
– Bientôt… je lui promets, un grand sourire aux lèvres.
Je suis revenue pour les vacances de Pâques, et cette fois-ci, Derreck m’a accompagnée pour rencontrer mes parents. Officiellement s’entend. Et comme à chaque fois que je reviens, j’ai écopé d’un baby-sitting chez les Miller. Cette fois-ci, Derreck passe la soirée avec moi. Les Miller n’y ont pas émis d’objection. J’ai été leur baby-sitter attitrée jusqu’à mon départ pour l’université, et le pasteur et sa femme m’ont toujours fait confiance pour garder leurs enfants, car ils m’ont vue grandir et connaissent mes parents, si bien qu’à mon départ ils ont préféré ne pas choisir d’autre baby-sitter et programment leurs sorties lorsque je reviens en ville. J’accepte toujours avec grand plaisir, ils paient bien et les enfants sont adorables.
Bon, sauf Tobias. Quoique ce gamin n’est pas méchant, juste un peu… bizarre.
– Dépêche-toi de coucher le gamin, et de revenir sur le canapé…
Son invitation claire et précise me file la chair de poule et je souris jusqu’aux oreilles avant de me rapprocher de nouveau de sa bouche dans un grognement appréciateur.
– Je suis pas un gamin !
Je sursaute à la voix enfantine depuis le pas de la porte.
– Tobias !
Derreck s’éloigne rapidement de moi et je m’affaire à finir de remplir le biberon de Jake pour me donner une contenance.
– Alors mec, comme ça tu aimes la musique ? tente mon petit copain devant le visage renfrogné du petit garçon. J’ai vu que tu avais une guitare. Tu en joues ?
Aucune réponse.
– Tobias… je râle. Derreck vient de te poser une question, tu pourrais au moins lui répondre.
Il ne lui a pas parlé de la soirée, même pendant le repas où les trois autres petits étaient morts de rire à ses blagues. Tobias, lui, est resté de marbre.
– Je parle pas aux inconnus.
Je soupire fortement en revissant la tétine. Son refrain commence à devenir périmé.
– Eh bien, info capitale : dans ta vie, il faudra que tu le fasses un jour. Alors je t’invite à tenter l’expérience maintenant le temps que j’aille donner son biberon à ton petit frère.
– J’veux pas lui parler !
– Tobias Miller ! Ne crie pas sur moi !
Il souffle fortement face à ma réprimande et serre les poings en plissant les yeux. Non sérieusement, ce môme a vraiment un grain ! Le reste du temps on dirait un ange, et dès que ses parents s’en vont, il est infernal. Comme s’il ne gardait son côté démoniaque que pour moi.
Joie.
– Je vais monter donner le biberon à Jake, et entre-temps je veux que tu t’excuses auprès de Derreck et que tu montes dans ta chambre te mettre en pyjama, est-ce que c’est clair ?
Ses yeux furieux se fixent sur Derreck, qui hausse les sourcils amusés, puis il lâche ce qui ressemble à un juron.
– TOBIAS ! Est-ce que ton père sait que tu parles comme ça ?
Le simple fait de citer son père, le pasteur Miller, figure respectée de toute la ville, suffit à lui faire monter le rouge aux joues.
– C’est bien ce que je pensais, je reprends d’une voix autoritaire. Je vais monter et le temps que je redescende, j’espère pour toi que tu auras présenté tes excuses à Derreck !
Sur ce, je quitte la pièce d’un pas décidé en les laissant seuls. C’est dans les mains de Tobias maintenant. Je remonte rapidement les escaliers pour déposer le biberon sans un bruit sur la table de chevet du petit, puis redescends et croise Tobias en train de remonter sans même m’accorder un regard.
– Tobias !
Il ne répond pas et claque sa porte violemment. Je soupire de fatigue. Je ne veux jamais avoir d’enfants… Jamais. Je retrouve Derreck, installé dans le salon devant une rediffusion des grands moments de la saison de football, et viens me pelotonner contre lui.
– Est-ce qu’il s’est excusé ?
Derreck sourit et passe son bras sur mes épaules.
– En quelque sorte…
– Comment ça ?
Il me serre un peu plus, et je pose mon bras sur son ventre musclé, en glissant ma main sous le T-shirt, sur sa peau chaude.
– Il a vaguement grogné un « pardon », a tourné le dos puis est revenu pour me dire qu’on n’allait pas du tout ensemble et que je ne t’épouserai jamais.
– Quoi ?
Derreck éclate de rire alors que je me dresse comme un ressort sur le canapé.
– Je te jure, ce gamin est bizarre ! Je crois qu’il me déteste…
– Moi je pense plutôt qu’il est raide dingue de toi, suggère-t-il en souriant malicieusement.
– Arrête tes bêtises, il me mène la vie dure ! Que ce soit en classe, avec ses parents ou les miens, c’est un amour, mais dès que je suis là, il me met la misère ! Et il a 12 ans, bon Dieu, alors que j’en ai 20 !
– Mia… mets-toi à la place de ce môme, sa baby-sitter est méga bandante, et beaucoup plus âgée que lui. À sa place, je fantasmerais aussi. Il doit se tripoter en pensant à toi.
Sa phrase me rappelle soudain l’incident d’il y a quinze minutes et j’éclate de rire.
– Oh mon Dieu, je crois bien que je l’ai surpris en pleine action tout à l’heure d’ailleurs… j’articule entre deux hoquets.
Derreck ouvre de grands yeux et s’esclaffe à son tour.
– Oh merde, le pauvre… tu m’étonnes qu’il soit aussi énervé. D’une, tu le surprends en pleine action, et en plus tu ramènes ton petit copain ! il en a pour un bon moment avant de digérer la soirée…
– J’espère vraiment que tu te trompes parce que si c’est bien le cas, la fenêtre de sa chambre donne directement sur la mienne…
Il éclate plus fort de rire et s’affale sur le dossier en cachant ses yeux d’une main.
– Dis-moi que tu fais attention en te déshabillant, articule-t-il entre deux hoquets.
– Heu… oui, oui ! Bien sûr ! Mais… disons qu’il m’a peut-être déjà surprise en pleine action avec mon petit ami le soir du bal de promo…
Derreck ouvre de grands yeux et s’étouffe à nouveau de rire en se tenant les côtes.
– Merde, Mia, tu n’as aucune idée de ce que tu peux bien lui faire subir, à ce pauvre môme !
– Arrête, c’est le fils du pasteur ! Il a 12 ans, enfin ! Il n’a pas encore ces… « envies », non ?
Il me fixe droit dans les yeux, les siens encore brillants de son fou rire.
– Il a 12 ans, et les hormones qui prennent vie avec la puberté.
– Il n’est pas encore pubère, je rétorque.
– J’ai entendu sa voix faire un couac quand il m’a menacé dans la cuisine. Crois-moi, d’ici quelques mois, il parlera comme Samuel L. Jackson…
Je me cache le visage d’une main, rouge de honte. Alors ça c’est bien la dernière chose que j’espérais, que le gamin flippant du voisin fasse une fixette sur moi.
– Mon Dieu, heureusement que je finis bientôt mes études, bien avant qu’il ne devienne assez fort pour me traîner de force dans une cave et me séquestrer…
Derreck redouble d’hilarité et je le rejoins bientôt, à moitié honteuse de me moquer de Tobias. Même s’il est pénible, je l’aime bien, ce môme. Je le connais depuis sa naissance, et malgré tout, je pense sincèrement que c’est un gamin attachant. Mais il est bizarre. À tel point que Calista l’a surnommé Creepy Tobie. J’en suis là de mes pérégrinations mentales quand deux mains chaudes se glissent sous mon débardeur sur ma chute de rein, et baissent doucement la ceinture de mon legging.
– Bien, maintenant qu’on a couché les enfants, il serait peut-être temps de passer aux choses sérieuses…
Je m’offusque de façon beaucoup trop véhémente pour être honnête.
– Derreck ! C’est la maison du pasteur ! Et Jésus nous regarde…
Ma phrase lui fait froncer les sourcils. Je lui indique d’un doigt amusé le portrait du Christ au-dessus de la cheminée. Il lui jette un vague coup d’œil avant de reporter son attention sur moi.
– Bah… il en a sûrement vu d’autres !
Je glousse comme une gamine alors qu’il me renverse sur le canapé.
– Et si jamais les petits descendent ? je suggère, d’une voix mutine en le laissant quand même soulever mon haut pour déposer une pluie de baiser sur mon ventre.
– Autant leur apprendre deux trois petits trucs…
J’éclate de rire alors que sa langue me chatouille les côtes, et il s’étale de tout son poids entre mes cuisses pour me clouer sur place.
– Tu es un pervers, Derreck.
Il relève la tête pour me regarder, les cheveux ébouriffés et le sourire taquin.
– Oui m’dame !
Et il redescend pour baisser mon legging avant de venir plonger le nez entre mes cuisses dans un long grognement.
Sous les yeux du Christ.
Je ferme les miens pour tenter d’oublier le regard sévère sur moi et frissonne violemment quand sa langue et ses doigts décident de se mettre en équipe pour me faire monter au septième ciel.
Pas si loin de Jésus, finalement…
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