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Chapitre 10
Alors que j’étais assise en pleine conversation avec Bobby, le groupe se mit à jouer une version slow de All My Loving des Beatles. Soudain, Jack apparut à mon côté. J’ignorais d’où il avait surgi et ce qu’il avait fait, mais il me prit par la main et, sans un mot, m’entraîna sur la piste.
— Que me vaut cet honneur ? demandai-je avec un rire ravi alors qu’il m’attirait dans ses bras.
— On n’a pas le droit de danser avec sa petite amie ? rétorqua-t-il en m’adressant un sourire à se damner.
— Tu peux danser avec moi quand tu veux. Tu le sais très bien.
Le corps plaqué contre le sien au gré de nos balancements, je percevais les lents battements de son cœur en rythme avec la musique. Je sentis sa main posée dans le creux de mes reins se réchauffer doucement et savourai cette sensation de chaleur à travers le fin tissu de ma robe sans manches.
— Tu te souviens de notre première rencontre ? me demanda-t-il.
Un nouveau rire m’échappa.
— Bien sûr. Comment oublier ? Tu m’as sauvée d’une bande de hooligans lors d’une nuit très fraîche dans le Minnesota.
— J’étais dans ma voiture quand j’ai entendu ton cœur affolé cogner fort. (Son expression se fit plus douce et ses yeux bleus étincelèrent tandis qu’il revivait ce moment.) Comme un papillon qui aurait battu des ailes dans un bocal, pour chercher s’enfuir à tout prix, pour vivre. Et tu avais l’air figée dans l’obscurité, prête à abandonner et à mourir, mais ton cœur m’indiquait le contraire.
— Eh bien, je suis contente que tu l’aies écouté.
— Je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau. Comment aurais-je pu l’ignorer ? réfléchit Jack tout haut. Je voulais juste te regarder et découvrir ce qui vous rendait si spéciaux toi et ton cœur puissant, mais, avant même de m’en rendre compte, je suis tombé amoureux de toi.
Je m’esclaffai.
— À t’écouter, on dirait que tu as trébuché et que tu t’es laissé emporter.
Jack me fit tournoyer sur la piste alors que la musique s’élevait en un subtil crescendo. Ma robe virevoltait et, grâce à mon entraînement, je parvenais à suivre ses pas endiablés. Nous bougions si vite qu’une fleur épinglée à mes cheveux s’échappa et vola derrière nous.
— N’est-ce pas le cas ? s’enquit-il alors que nous ralentissions, son bras ferme et assuré autour de ma taille. Je n’étais pas amoureux de toi, puis on a commencé à traîner ensemble et soudain, tu occupais toutes mes pensées.
— Pour ma part, ce fut bien plus long, avouai-je. C’était un phénomène progressif qui évoluait en moi, comme un coup de soleil. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le coup, mais la chaleur n’a fait que s’intensifier jusqu’à la brûlure. Et j’étais accro.
Il haussa un sourcil.
— Un coup de soleil ? Quel romantisme, Alice !
— La prochaine fois, je ne manquerai pas d’écrire un sonnet, répondis-je avec un sourire en coin.
Le morceau toucha à sa fin et un titre au rythme beaucoup plus rapide lui succéda, alors Jack me prit par la main et on quitta la piste. Je crus que nous allions rejoindre les autres invités, mais il m’entraîna dans les allées de la roseraie plongées dans le noir.
Sa peau avait refroidi de manière considérable. Tandis que nous marchions, je le vis se mordre les lèvres. Derrière nous, le bruit de la musique et des conversations se fit plus faible.
— À quoi tu penses ? lui demandai-je au bout d’un moment.
Il s’arrêta et prit une profonde inspiration.
— J’ai envie de t’épouser.
— Jack, on en a déjà discuté. Un bout de papier ne possède absolument aucune valeur. L’identité qui est sur ta carte n’existe même pas, tu n’as pas vingt-quatre ans et tu ne t’appelles pas réellement Townsend.
— Le fait d’être né Jack Hobbs ne constitue pas une raison pour ne pas se marier. De toute façon, je ne parle pas de documents, insista-t-il à grand renfort de gestes, mais de toi et moi, de nous tenir devant notre famille et nos amis et de nous promettre de passer l’éternité ensemble.
— N’est-ce pas ce que nous faisons au quotidien ? demandai-je. Nous nous sommes tellement battus pour être ensemble, et nous avons dû prouver la force de notre amour à tout le monde. Et désormais, on est tous les deux, on est bien ensemble. Cela ne te suffit pas ?
— Si, je comprends ta logique, tu as raison sur bien des plans et c’est pour cela que je me suis rangé à ton avis pendant si longtemps, mais… (Il hésita.) Peut-être que je suis vieux jeu, Alice. Ça fait presque quarante-quatre ans que je suis sur cette planète. Et ça peut sembler ringard, mais j’ai toujours désiré tomber amoureux et me marier. La première partie est devenue réalité, et maintenant je te demande d’accomplir la suite avec moi.
— Cela compte à ce point pour toi ?
Son regard envieux m’indiqua la réponse.
— Oui. Tu représentes tout pour moi, et je veux t’épouser.
— OK, cédai-je dans un sourire. Pour toi, je serais prête à tout.
— C’est vrai ? (Ses yeux étincelèrent et un large sourire éclaira son visage. Je hochai la tête.) Je souhaite t’entendre le dire.
— Oui, Jack, je vais t’épouser.
Soudain, un bonheur inédit m’envahit. Le sien se mêlait au mien, comme une explosion. Un millier de points blancs lumineux m’éblouirent, puis des picotements et frissons de joie parcoururent tout mon corps.
Il m’enveloppa de ses bras et me souleva, puis me fit tournoyer tandis que je me perdais dans un éclat de rire. Toujours blottie contre lui, je me penchai pour l’embrasser. Ses lèvres avaient le même goût fabuleux que lors de notre premier baiser, et je sentis la chaleur de son pouls battre contre sa peau.
— Tu crois qu’on devrait rentrer et l’annoncer à tout le monde ? me demanda-t-il quand il m’eut reposée au sol.
Je secouai la tête.
— Pas aujourd’hui. Je ne veux pas voler la vedette à Milo et Bobby. Nous pouvons attendre quelques jours.
— S’il le faut.
Il me reprit par la main et on se dirigea vers la réception.
Un grand rosier aux longues branches couvertes de feuilles vert émeraude et de fleurs d’un bleu d’encre nous barrait le chemin. Jack me lâcha la main afin de nous frayer un passage, et quelques pétales et gouttes de pluie retombèrent sur nous.
J’avançai, chassant les pétales de mes cheveux.
— Bon, quand aurai-je la bague qui accompagne la demande ? exigeai-je.
J’avais progressé de quelques pas, mais je m’aperçus que Jack n’était plus à côté de moi, alors je me retournai et le vis. Immobile, il tenait encore la branche au-dessus de sa tête, sans se rendre compte de l’eau qui lui mouillait les cheveux. Il regardait dans le vide, une expression très étrange sur le visage.
— Je te taquinais. Je ne suis pas fâchée, ajoutai-je dans ma hâte de dissiper sa gêne, mais il ne me répondit pas. Jack ?
— Excuse-moi.
Il secoua la tête pour essayer de s’éclaircir les idées, mais je perçus l’anxiété qui lui nouait la gorge et étouffait la joie du moment.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demandai-je quand il me rejoignit.
Il serra les lèvres.
— Je ne sais pas exactement. Mais c’était une sensation familière et… déplaisante.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Retournons vers la fête, d’accord ?
Il se força à sourire et me passa un bras autour de la taille.
On regagna la soirée bien plus vite qu’on l’avait quittée, et, même si Jack tenta de recouvrer sa gaieté, je restai persuadée que son esprit était ailleurs. Du moins, pas tout à fait avec moi.
Dès que je sortis du chemin avec lui pour retrouver la clairière où se trouvait la scène en bois sous ses guirlandes lumineuses, Peter fonça droit sur nous. Les gens se bousculaient sur la piste, et tous les danseurs semblaient s’amuser, mais le regard de Peter était loin d’être joyeux.
Je sentis tout de suite le bras de Jack se serrer sur moi dans un réflexe de protection plutôt stupide, car je savais bien mieux me battre que lui.
— Que se passe-t-il ? demanda Jack dès que Peter nous rejoignit.
— Eh bien, il y a du nouveau, répondit-il d’une voix prudente.
Mais Jack avait déjà cessé d’écouter. Il avait reporté son attention sur une femme qui s’avançait vers nous avec de longues enjambées décidées. Sa robe ajustée soulignait ses courbes voluptueuses, et ses cheveux bruns retombaient en vagues sur ses épaules. Elle était belle, arborait un magnifique teint mat, et un sourire sensuel jouait sur ses lèvres pulpeuses.
— Aïsha est ici, annonça Peter en étirant le « i ».
Je les dévisageai tour à tour, perdue.
— Qui est Aïsha ?
Jack déglutit.
— Mon ex-petite amie.
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