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Chapitre 22
— J’ai bien besoin de prendre l’air, annonça Olivia quand j’atteignis le bas de l’escalier en spirale.
Elle semblait s’être matérialisée hors de la foule, et m’avait saisie par le bras, Bobby sur ses talons. Je n’avais pas le temps d’intégrer ce que Cate m’avait raconté, mais, de toute évidence, Olivia avait décidé que ce n’était pas le moment.
— Pourquoi un tel empressement ? demandai-je alors qu’elle m’entraînait vers la porte.
— As-tu parfois l’impression qu’on t’observe ? répliqua-t-elle.
Je tendis le cou.
— Qui nous surveille ?
— Ne regarde pas ! m’intima-t-elle.
— Oui, Alice, intervint Bobby. On se croirait dans Comment se conduire lorsque vous êtes suivi pour les Nuls. Enfin, le livre n’existe pas, car ce serait ridicule comme titre. Mais tu vois ce que je veux dire.
Une fois dans la rue, je pensais qu’Olivia me guiderait vers la Rolls Royce que nous avions empruntée à l’aller, mais, à la place, elle me déboîta presque le bras pour qu’on traverse la route et qu’on se dirige sur la promenade qui longeait la Vltava.
— Si nous avons quelqu’un à nos trousses, pourquoi ne monte-t-on pas dans la voiture ? m’étonnai-je.
— Parce que je ne suis pas encore sûre de son identité. Il s’agit du véhicule de Rebekah, et elle m’assassinerait s’il lui arrivait quelque chose alors qu’il est sous ma responsabilité.
Nous étions un mardi soir bien après minuit, alors les rues près du club étaient quasi désertes. Un muret nous séparait de la rivière au flot continu, ainsi que du reste de la ville en arrière-plan, qui scintillait de ses lumières jaunes. De l’autre côté, les tavernes et les immeubles avaient cédé la place à des parcs, où une brise fraîche faisait bruisser les arbres d’un vert vif.
— Où allons-nous, alors ? demandai-je une fois suffisamment loin du club pour que l’on puisse parler sans crainte.
Olivia jeta un bref coup d’œil en arrière, puis répondit vaguement :
— Loin, loin, loin.
— Qui nous poursuit ?
Je me tournai vers Bobby pour obtenir son aide, mais il se contenta de hausser les épaules.
— Aucune idée, admit Olivia. Peut-être personne. Je n’ai rien vu, c’est juste une sensation.
— Combien de temps va-t-on marcher ?
J’essayais de me renseigner, car on était seuls en apparence, et on ne cessait de s’éloigner de notre voiture et du trajet retour.
— Aussi longtemps que nécessaire, dit-elle d’un ton bref, mais elle ralentit l’allure pour adopter un pas plus naturel, au lieu de se précipiter comme si notre vie en dépendait.
— Tout s’est bien passé avec Cate ? s’enquit Bobby. Tu as eu de nouvelles informations ?
— Je ne sais pas.
Il me gratifia d’un regard sceptique.
— Comment ça ? Soit elle t’a raconté des trucs, soit rien du tout.
— Elle m’a donné beaucoup d’éléments. Mais je ne suis pas certaine de leur pertinence, précisai-je.
Il souhaitait sûrement me questionner davantage, mais deux silhouettes se détachèrent à quelques mètres de là. Elles tournèrent d’une rue adjacente et rejoignirent le chemin sur lequel nous nous trouvions, se dirigeant droit sur nous.
Elles étaient assez proches pour que je distingue qu’il s’agissait de deux vampires, dont l’un était Cyrus, le mince sosie de Nosferatu. À sa gauche, l’autre était à la fois plus petit et plus large, ce qui le faisait paraître trapu en comparaison.
Ils portaient tous les deux un long manteau noir censé leur donner un air menaçant, mais l’effet était plutôt comique en définitive. On aurait dit des gamins adeptes de cosplay qui jouaient à faire semblant d’être méchants et dangereux.
— Devrait-on faire demi-tour ? suggéra Bobby.
— Non. Si on se met à courir, ils vont nous poursuivre, répondit Olivia d’un ton nonchalant.
On se décala afin de leur laisser plein de place pour nous dépasser sur le trottoir, mais Cyrus jeta tout de même un coup d’œil par-dessus son épaule en me croisant. Olivia se figea, et moi aussi, puis on fit volte-face pour les affronter s’ils décidaient de bondir sur nous.
— Attention ! aboya le plus petit.
Cyrus se retourna, un étrange sourire malsain aux lèvres.
— Regardez-moi ça. Tabasser deux pauvres vampires sans défense comme ça. Je ferais bien de tout rapporter à l’Agence.
Un frisson me parcourut l’échine, et j’écartai les jambes, prête au combat, les poings serrés.
— Nous souhaitons éviter les ennuis, objecta Olivia d’une voix exagérément soûle. On se promène juste.
Alors que je me préparais à la bagarre, elle tentait de les désarmer. À de nombreuses reprises, elle avait eu le dessus sur des adversaires qui la sous-estimaient parce qu’elle jouait tour à tour la femme stupide, aguicheuse, faible ou ivre. Dans d’autres situations, cela fonctionnait à merveille, mais cette fois j’éprouvais des doutes.
Cyrus était au courant de notre force, pourtant il cherchait à se battre.
— Arrêtez vos salades, aboya-t-il. Mon ami Omar et moi savons très bien ce que vous mijotez.
Il désigna son camarade, qui afficha son mépris envers nous.
— J’ignore ce que vous avez entendu, poursuivit Olivia d’un ton rationnel. Mais nous sommes en vacances. Nous venons voir de vieux copains et visitons les principales attractions.
— On se fiche royalement de ce que vous faites pendant votre temps libre, gronda Omar avec un fort accent slave. Mais nous connaissons votre identité et nous savons pour qui vous travaillez. La Famille des Basarabi ne va pas le tolérer davantage.
Olivia lâcha un rire surpris.
— La famille des Basarabi ? Ils reviennent à la charge ?
Sa réaction mit Cyrus en colère. Il la fusilla du regard et rétorqua :
— Tu ris pour l’instant, mais, bientôt, tous ceux qui sont du côté de l’Agence rigoleront moins.
— Impossible de les raisonner, alors ce n’est pas la peine. (Elle remonta les longues manches transparentes de sa robe.) Finissons-en, dans ce cas.
Comme Olivia était plus proche d’Omar, ce fut sur lui qu’elle fondit. Cyrus se rua sur moi, et je réussis à lui décocher un coup de poing en pleine mâchoire. Mais, alors que je m’apprêtais à lui en assener un second, il se volatilisa.
Soudain, il fut derrière moi et me frappa dans les jambes. Je retrouvai l’équilibre et me relevai d’un bond, mais j’avais découvert avec frustration qu’il comptait parmi les rares vampires capables d’évoluer à une vitesse incroyable.
J’avais déjà combattu une créature dans son genre, un lycan pour être précise, qui se déplaçait si rapidement qu’on aurait dit qu’il se téléportait d’un endroit à l’autre. Désormais, je me sentais moins préparée, d’autant que Bobby détenait toujours toutes mes armes d’urgence dans sa veste.
Tandis qu’Olivia s’occupait d’Omar, qui semblait la forcer à rester en alerte, j’évitais les attaques de Cyrus chaque fois que possible et m’efforçais d’anticiper ses mouvements, de sorte que je pus le frapper encore à une ou deux reprises. Pas de quoi le maîtriser.
— Le pieu, Bobby ! criai-je.
Il me le lança, et l’objet s’éleva dans les airs. En un éclair, Cyrus s’en empara, puis atterrit sur moi en me projetant sur le béton. Il tint le pieu au-dessus de moi, prêt à le planter tandis que j’étais coincée sur le dos.
— N’énervez jamais ceux qui suivent Basarab, dit-il en me montrant les crocs.
Avant qu’il puisse continuer, j’entendis un pieu lui traverser le corps avec un bruit humide de métal transperçant la chair. Je vis ses yeux s’écarquiller et les vaisseaux éclater autour de ses iris, envahissant le blanc de filaments rouges.
Il s’écroula sur moi, alors je repoussai son cadavre, qui retomba au sol. Bobby se tenait devant moi, une expression de fierté sur le visage.
— Je sais qu’en temps normal c’est toi qui les plantes, mais j’ai pensé que je devais prendre l’initiative cette fois. Afin que tu ne meures pas, tu comprends.
Si ce qu’il venait d’accomplir ne paraissait pas si impressionnant, en réalité cela requérait beaucoup d’entraînement et d’habileté afin de savoir exactement où frapper pour que le pieu glisse entre ses côtes. Bobby ne serait jamais assez fort pour briser l’un de nos os, alors il était obligé de trouver l’angle parfait pour enfoncer l’arme.
— Tu as bien fait, le félicitai-je en me relevant.
Derrière nous, j’entendis Olivia émettre un grognement énervé. Je me tournai juste à temps pour la voir attraper Omar par la tête. Elle la fit pivoter d’un coup sec, déclenchant un fort bruit de craquement, puis elle la tira vers le haut et le décapita.
Le sang jaillit de son cou et éclaboussa toute la robe de luxe noire, ce qui provoqua un autre gémissement irrité de la part d’Olivia. Quand le corps sans tête d’Omar s’écroula par terre, elle le repoussa sur le côté avec le pied afin d’éviter de maculer ses chaussures de sang.
— C’est précisément pour cette raison que j’ai cessé de chasser. (D’un geste désinvolte, elle jeta la tête d’Omar dans l’eau.) J’ai abîmé tant de jolies tenues !
— Attends, on balance les corps dans la rivière, voilà tout ? demanda Bobby.
Olivia ramassa le cadavre d’Omar et l’envoya suivre la tête.
— C’est plus facile que de faire face à la police. Et comme ce n’est pas une exécution ordonnée par l’Agence, il vaut mieux qu’on nettoie nous-mêmes la scène.
Il observa les rues qui nous entouraient, mais, par chance, il était tard et nous étions assez loin des clubs, de sorte que les lieux étaient déserts. Cela nous éviterait de gérer d’éventuels témoins gênants.
Je retirai le pieu du torse de Cyrus et en essuyai le sang sur ses vêtements. Selon l’exemple d’Olivia, je jetai le vampire dans l’eau et l’envoyai dériver avec son confrère disciple de Basarab.
— Qu’est-ce que la famille des Basarabi ? demandai-je à Olivia en rendant les pieux à Bobby pour qu’il les cache.
— C’est un groupe de vampires persuadés qu’ils sont censés hériter de la terre et que les humains doivent être traités comme du bétail, expliqua-t-elle comme s’il s’agissait de la théorie la plus stupide qu’elle ait jamais entendue. Il meurt et ressuscite au fil des siècles, mais, pour une raison que j’ignore, il ne reste jamais éteint.
— Eh bien, il s’agit d’un culte vampire, donc c’est logique, avança Bobby.
Olivia éclata d’un rire franc.
— Touché !
— Que signifie « Basarab » ? demandai-je.
— Tu as entendu parler de Dracula ? Ou Dracul, comme ses adeptes l’appellent, poursuivit-elle sans attendre ma réponse. C’était un membre de la famille des Basarabi, cette vieille dynastie roumaine. Il n’était pas le premier vampire, et de loin, ni le premier à suggérer que nous renversions les humains. Mais il fut l’un des plus couronnés de succès, et a réellement contribué à populariser la tendance.
— Oh, comme Skrillex avec le dubstep, offrit Bobby en guise d’analogie.
Olivia lui accorda un regard agacé.
— Je ne vois même pas ce que c’est, et cela ne m’intéresse pas.
Sur ces paroles, elle se retourna et se mit à marcher vers la voiture, alors Bobby et moi la suivîmes.
— As-tu révélé à quiconque que nous sommes des chasseurs ? lui demandai-je pendant que nous restions encore loin des oreilles indiscrètes du club.
Elle leva les yeux au ciel avec exagération.
— Voyons, Alice. J’ai beaucoup plus d’expérience que toi dans ce domaine. Je suis suffisamment intelligente pour ne pas le faire. D’autre part, je suis à la retraite.
— Cate savait que toi et moi étions chasseuses, précisai-je. (Je lus une légère hésitation sur ses traits, mais elle continua d’avancer.) Elle m’a expliqué que c’était pour ça qu’elle avait eu si peur quand tu avais prononcé mon nom au départ. Et maintenant, il y a ces deux idiots de Basarab, eux aussi au courant.
Olivia pinça les lèvres et fronça les sourcils.
— L’Agence est très discrète et secrète, et n’importe quel chasseur digne de ce nom ne crie pas sur tous les toits la profession qu’il exerce.
— Eh bien, on dirait que votre identité cachée ne l’est plus du tout, fit remarquer Bobby.
— Que ferait Batman dans ce cas ? répliquai-je.
Bobby lâcha un petit rire moqueur.
— Une telle fuite ne lui arriverait pas. C’est Batman.
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