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Amanda Hocking · Chapitre 13 sur 63

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Chapitre 13

 

 

Quand on quitta le magasin, le ciel s’était considérablement obscurci, bien que le véritable coucher du soleil aurait lieu plusieurs heures plus tard. L’épais brouillard s’attardait sur la ville, mais la pluie ne tombait pas malgré le grondement du tonnerre qui se rapprochait.

Ezra décida d’emmener Leif dans un musée, puis un ancien bar vampire qu’il affectionnait autrefois, et Peter les accompagna en souvenir du bon vieux temps. Pour ma part, je n’avais pas trop envie de jouer les touristes, alors avec Jack on partit de notre côté. Lorsqu’on s’éloigna dans la direction opposée de la leur, Jack me prit la main et ralentit le pas.

— Bon…, commença-t-il, qu’est-ce qui t’a effrayée là-bas ?

Je haussai les épaules.

— Rien, je t’assure.

— Alice.

Il cessa de marcher sans me lâcher, alors je me tournai face à lui.

— C’est idiot, persistai-je.

— Je suis un type un peu bête. Je pense pouvoir encaisser.

— C’était juste ce rêve.

— Celui avec les fleurs et la femme bizarre ?

— En quelque sorte.

Il fronça les sourcils, inquiet et confus.

— Mais tu étais réveillée. On ne peut pas rêver sans dormir.

— Non, ce n’était pas un rêve. C’était simplement… (Je fis un vague geste de la main pour me donner le temps de réfléchir à la meilleure manière d’expliquer la situation.) Il s’agissait d’une voix et d’une odeur.

Jack sembla peser ma réponse avant de reprendre la parole :

— Peut-être que Jeroen a raison, que ma librairie est hantée.

Je roulai des yeux.

— Jack ! Sois sérieux.

— Je ne plaisante pas, m’assura-t-il. Pourquoi pas ?

— Eh bien, pour commencer, les fantômes n’existent pas.

— Comment peux-tu affirmer cela ? Parce que tu n’en as jamais rencontré un ? répliqua-t-il, le sourcil levé. Tu es une vampire, Alice. Comment peux-tu écarter tous les autres phénomènes paranormaux ?

— D’accord, concédai-je. Mais je faisais ces rêves avant que tu aies ta librairie, alors il y a de grandes chances qu’elle ne soit pas hantée.

— C’est peut-être toi qui l’es.

Comme pour ponctuer cette hypothèse, un éclair zébra le ciel puis un coup de tonnerre résonna dans l’air. Je m’efforçai de masquer mon ébranlement.

— Comment une personne pourrait-elle être hantée ? lançai-je, me raccrochant à mon scepticisme et à ma raison. Ça n’a aucun sens.

— Un fantôme a décidé de te suivre. Quelle autre définition donnerais-tu au mot « hanté » ?

— Nous ignorons s’il s’agit d’un fantôme. C’est plus probable que ce soit juste le stress, une indigestion ou un truc du genre, argumentai-je, et Jack leva les yeux à son tour. Et, quand bien même, on ne sait pas s’il me suit partout, ou encore pourquoi il le ferait.

— Tu as raison, reconnut-il. Donc on devrait consulter un expert.

— De quoi parles-tu ? m’enquis-je, l’air soupçonneux.

Au lieu de me répondre, Jack se retourna et m’entraîna à sa suite. Avant même d’y parvenir, je distinguai l’enseigne au néon rose en forme d’œil à travers la brume. Elle se situait à peine à quelques numéros de la librairie, coincée entre une salle de yoga et un restaurant thaïlandais qui sentait l’ail et la citronnelle.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, dis-je alors qu’il s’était arrêté sous un panneau avec l’inscription « Jessamine, lectures psychiques ».

— On ne craint rien à entrer pour lui parler, précisa Jack. Peut-être qu’elle ne saura rien. Si ça se trouve, c’est un charlatan, ou rien de tout cela n’est vrai, et alors on aura gaspillé quelques dollars et perdu quelques minutes. Mais si elle se révélait capable de nous aider ?

— Admettons que tu aies raison, qu’il s’agisse d’un fantôme et que je sois hantée, aussi ridicule que cela semble. Qu’est-ce que ça peut bien faire ? rétorquai-je. Je n’en souffre pas du tout.

— Pas encore, nuança-t-il tandis que son regard bleu s’assombrissait.

— D’accord, concédai-je. Si cela te rassure, allons-y.

Le carillon de la porte tinta lorsqu’on entra dans l’étroit local. L’odeur piquante des mets thaïlandais imprégnait en partie les murs, mais des volutes d’encens et de clou de girofle parvenaient à en masquer la majorité. Des tentures murales étaient accrochées, principalement des mandalas ou des motifs tie and dye.

À l’arrière de la boutique se trouvait un présentoir en verre rempli de pierres précieuses et de divers bijoux. Au premier plan étaient disposées deux petites tables rondes recouvertes d’étoffes de soie, sur lesquelles reposaient des cartes, des pierres et des bougies.

En l’absence de personnel, je m’apprêtais à suggérer à Jack de quitter les lieux quand une femme écarta le rideau en perles du fond. Je ne savais pas vraiment à quoi ressemblaient les médiums, mais, en tout cas, celle-ci n’avait pas le physique de l’emploi.

Pour commencer, elle était belle et jeune, la vingtaine à peine, et ses courbes généreuses lui conféraient une allure de pin-up. Ses vêtements évoquaient une ménagère des années 1950, et ses cheveux couleur lavande étaient rassemblés sur son crâne en boucles bien nettes. De nombreux tatouages recouvraient ses bras, et elle portait un rouge à lèvres cerise. Elle nous adressa un sourire radieux.

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?

Son accent m’intrigua. Subtil, il provenait de Nouvelle-Angleterre, comme si elle avait grandi dans le Maine. Amsterdam regorgeait d’expatriés du monde entier, avec tous les accents possibles et imaginables, mais cela me surprenait toujours de croiser des concitoyens.

— Ma petite…, euh, ma fiancée et moi aurions souhaité une consultation, expliqua Jack.

— Dans ce cas, vous êtes au bon endroit. Je suis Jessamine, voyante experte, annonça-t-elle avec un rire charmant.

— Je m’appelle Jack, et voici Alice, nous présenta-t-il en nous désignant tour à tour.

— Ravie de vous rencontrer, dit-elle tandis qu’elle s’approchait de nous. En quoi puis-je vous être utile ? La plupart des gens recherchent des conseils relationnels ou de l’aide financière, développa-t-elle lorsqu’elle remarqua le regard gêné que l’on s’échangea.

— Tout va bien pour nous sur ces deux plans, indiquai-je avec un petit rire nerveux.

— Formidable, dit-elle d’un ton qui me parut sincère, puis elle tira une chaise de l’une des tables. Si l’on s’asseyait pour discuter de ce que je peux vous apporter aujourd’hui ?

Jack prit place en premier et entra dans le vif du sujet.

— Des phénomènes étranges se produisent ces derniers temps, et on désire une lecture à ce propos.

— Est-ce vous qui êtes concerné ? l’interrogea Jessamine.

Il me pointa du doigt, sur la chaise d’à côté.

— Elle, en réalité, mais elle se montre un peu sceptique.

— Ce n’est pas grave. Nous le sommes tous, jusqu’à ce que l’on constate que ça fonctionne.

Elle m’adressa alors un clin d’œil. Elle dégageait tant de sympathie et de chaleur que je ne pouvais m’empêcher de l’apprécier.

— Ce n’est pas tout à fait ça, expliquai-je avec prudence. Je me demande juste si une voyante est la bonne interlocutrice pour m’aider, et même si j’en ai besoin.

— Voici ce que je vous propose : on peut effectuer une ou deux lectures. Et je commence par lui, afin de vous mettre plus à l’aise. Peut-être suis-je en mesure de vous donner un coup de main, ou alors vous avez raison et c’est inutile. Mais dans les deux cas, espérons que vous repartirez en ayant vécu une expérience agréable.

Je lui souris.

— Ça me paraît parfait.

— Y a-t-il un sujet en particulier sur lequel vous souhaiteriez de l’aide ou des conseils ? demanda-t-elle à Jack, concentrée sur lui.

— Pas vraiment, admit-il avec un haussement d’épaules. Toutefois, tout élément sur mon avenir est bon à prendre, je suppose.

— C’est dans mes cordes, affirma Jessamine d’une voix enjouée. J’aime débuter avec les paumes de la main. Cela me donne une meilleure idée de vous et de vos besoins. Pouvez-vous poser votre main à plat, paume vers le ciel ?

Jack s’exécuta. Jessamine tendit la main, laissa ses longs doigts s’attarder un instant juste au-dessus de ceux de Jack, puis elle les bougea, comme pour convoquer des esprits, des auras ou un phénomène magique dans l’air.

À peine le toucha-t-elle qu’elle eut un mouvement de recul. On aurait dit qu’elle venait de recevoir une décharge, comme un enfant qui touche par mégarde une clôture électrifiée. Elle scruta la table, cligna des yeux plusieurs fois et se lécha les lèvres.

— Ça va ? m’inquiétai-je avec un regard nerveux en direction de Jack.

Elle gardait les mains juste au-dessus de celles de Jack, et deux secondes s’écoulèrent avant qu’elle acquiesce.

— Puis-je voir votre main, Alice ?

Je soupçonnais que sa réaction à mon petit ami avait un rapport à son statut de vampire, mais peut-être s’agissait-il d’électricité statique, ou bien elle jouait la comédie. Dans tous les cas, cela me sembla plus étrange de me lever et de partir que de l’autoriser à me lire les lignes de la main quelques instants.

— Bien sûr, répondis-je enfin en la lui tendant comme Jack l’avait fait.

Jessamine prit une profonde inspiration. Elle ne manifesta aucun rejet quand elle me toucha. Je perçus son pouls, la chaleur qui s’en dégageait sur sa peau douce tandis qu’elle laissait ses longs ongles vernis en bleu marine caresser ma paume.

— OK. Merci.

Elle m’adressa un sourire qui se voulait rassurant, mais peinait à dissimuler son réel malaise. Ensuite, elle se retourna vers Jack.

— Laissez-moi réessayer avec la vôtre.

— Que s’est-il passé ? l’interrogea-t-il.

Jessamine lâcha un rire nerveux.

— Pour être franche, je ne sais pas trop. Je cherche moi-même à comprendre.

— Mais vous vous sentez bien ? s’enquit Jack sans pour autant lui donner sa main.

— Ça va. (Elle tendit sa main.) On retente ?

À contrecœur, il obéit. Le scénario se répéta : elle remua les mains dans le vide, puis retint sa respiration en le touchant. Elle tressaillit, comme si ce contact constituait une épreuve, mais ne lâcha pas.

En fait, elle s’agrippa et ferma les yeux. Je la vis retrousser ses lèvres pulpeuses dans une moue presque féroce, les dents serrées.

Un éclair s’écrasa dehors, inondant l’intérieur du cabinet d’une aveuglante lumière blanche, suivi par un bruit de tonnerre si assourdissant que les verres de la vitrine se mirent à trembler.

Lorsque le grondement cessa et que son écho s’éloigna, Jessamine lâcha la main de Jack et repoussa sa chaise de la table. Elle demeura assise, ce qui me fit songer qu’elle avait besoin de mettre de la distance entre lui et elle.

Au départ, elle resta silencieuse. Elle se contenta de respirer profondément, les yeux rivés sur la table. Lorsqu’elle les leva enfin sur Jack, son visage était devenu blême et son regard brun exprimait une grande confusion.

— Je ne sais pas comment vous l’annoncer autrement, alors… je me lance. (Elle prit une nouvelle inspiration pour se donner du courage.) Tous mes sens m’indiquent que… vous êtes mort.

 

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