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Chapitre 27
Une sonnerie de téléphone me réveilla en sursaut. À tâtons, je cherchai mon portable en charge sur ma table de chevet.
— C’est mon téléphone, marmonna Jack d’une voix somnolente.
Mais j’avais déjà récupéré le mien et constaté qu’il n’était pas encore midi, l’équivalent du milieu de la nuit pour les vampires.
— Allô ? répondit-il d’un ton vaseux tandis que je restais éveillée, à l’affût du moindre problème. Oui, je dormais, s’esclaffa-t-il. Non, tu es le premier. Merci. (Il marqua une pause.) À plus tard. Amuse-toi bien.
— Qui était-ce ? m’enquis-je quand il eut raccroché et se fut rallongé.
— Juste Bobby. Il voulait être le premier à me souhaiter un bon anniversaire, expliqua-t-il avec un nouveau petit rire.
— Joyeux anniversaire ! (J’essayai d’adopter le ton le plus enthousiaste et ravi que possible malgré ma torpeur, et me blottis contre lui.) Je t’aime.
Il m’enveloppa de son bras.
— Moi aussi, murmura-t-il.
Quelques minutes plus tard, je me rendormis et profitai d’un sommeil profond et sans rêves. Lorsque je me levai plusieurs heures après, le lit était froid et désert, ce qui signifiait que Jack était debout depuis un bon moment. La musique de The Smiths s’élevait doucement dans la pièce, et, à en juger par le son granuleux, il devait s’agir d’un vinyle qui tournait sur la platine.
Je m’étirai, puis pris mon portable sur ma table de nuit, m’apprêtant à faire défiler les derniers potins sur Internet et à consulter mes e-mails. Je démarrais ainsi la plupart de mes journées, même si je prévoyais d’abréger ce moment car les préparatifs de la fête d’anniversaire m’attendaient.
La porte de la chambre s’ouvrit lentement, et Jack apparut sur le seuil. Les yeux baissés vers le sol, toute sa silhouette semblait voûtée, comme s’il avait à peine la force de se tenir debout.
— J’ai entendu que tu étais réveillée, dit-il d’une voix pleine de chagrin.
Je m’assis.
— Que se passe-t-il ?
Il prit une profonde inspiration.
— Ma mère est morte.
Jack n’avait jamais beaucoup parlé de sa famille humaine, parce qu’il ne s’en était jamais senti proche. Ses parents avaient divorcé peu avant son dixième anniversaire, et sa petite sœur était allée vivre avec sa mère, alors qu’il était resté seul avec son père. Il m’avait décrit ce dernier comme violent, et sa mère comme une femme aigrie qui détestait les hommes.
Quand il était encore adolescent, son père était mort après un long combat contre le cancer, mais Jack n’était jamais retourné chez sa mère, préférant emprunter le canapé d’amis jusqu’à ce qu’il puisse prendre son propre appartement. Il parlait à sa sœur de temps en temps, mais, après être devenu vampire à l’âge de vingt et un ans, il avait rompu tout contact avec eux, sans aucun regret ni hésitation.
À sa connaissance, sa mère et sa sœur le supposaient mort, et cela ne l’avait pas dérangé. Il avait poursuivi son chemin et espéré qu’elles en avaient fait autant.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demandai-je, perplexe.
Jack ne me répondit pas tout de suite. À la place, il monta sur le lit et s’allongea, la tête sur mes genoux. Il me serra fort contre lui, et je passai les doigts dans ses cheveux blond cendré.
— Après le coup de fil de Bobby, je n’arrivais pas à me rendormir, expliqua-t-il. Et je ne sais pas si c’est parce que c’est mon anniversaire ou parce qu’on a examiné les objets de Peter, mais je me sentais nostalgique et je me suis demandé ce que devenaient les membres de ma famille.
» Je ne les ai pas vus depuis vingt ans et je ne leur ai pas parlé non plus, mais j’ai pensé que je pouvais les rechercher sans interagir avec eux. J’ai retrouvé ma sœur sur Facebook, elle est mariée, a des enfants et semble heureuse.
Aucun de nous ne possédait Facebook ni n’utilisait les réseaux sociaux, car des sites où l’on postait des photos ou des détails de notre existence auraient attiré l’attention sur notre jeunesse éternelle. En revanche, Milo tenait un compte Instagram, qu’il alimentait uniquement avec des clichés des plats proposés dans son restaurant, et je croyais savoir que Jack et Ezra lisaient Reddit avec assiduité.
— C’est drôle, me fit remarquer Jack, car elle a la quarantaine et fait son âge. Pour une raison ou une autre, je m’étais imaginé qu’elle ne vieillirait pas, comme moi. Je veux dire, la dernière fois que je l’ai vue, nous venions de sortir pour son vingt-et-unième anniversaire, elle était déchaînée et imprudente, et je me rappelle avoir craint qu’elle devienne alcoolique comme mon père.
Il poussa un long soupir, puis poursuivit :
— Et peut-être que cela s’est produit. Je n’en sais rien. Sur Facebook, on a l’impression que beaucoup de personnes font semblant d’être plus heureuses qu’en réalité, mais elle a vraiment l’air en bonne santé et épanouie. On dirait que sa vie lui convient.
— C’est bien, n’est-ce pas ?
Il garda le silence un instant, son doux regard bleu perdu dans le vide, emprunt de douleur.
— Oui, en effet, dit-il enfin. Mais je parcourais sa timeline, et j’ai trouvé un post dédié à toutes les mamans au paradis. Et elle avait commenté, racontant que notre mère était morte brutalement d’une rupture d’anévrisme il y a trois ans, combien elle était bouleversée de ne pas avoir pu lui dire adieu et à quel point elle lui manquait chaque jour.
Son récit achevé, des larmes lui emplissaient les yeux.
— Oh, mon amour, je suis désolée, lui dis-je, impuissante.
— Je ne m’attendais pas à ressentir autant de tristesse, reconnut-il d’une voix où se mêlaient peine et agacement, avant de s’essuyer les yeux. On a toujours conscience que nos parents vont partir avant nous, et puis, avec la mort de mon père et ma transformation, j’étais certain qu’elle disparaîtrait bien avant moi. Je le savais.
Je lui caressai le dos pour tenter de le réconforter.
— Peu importe que tu le saches ou pas. Tu l’aimais quand même.
— Elle ne m’avait pas adressé un seul mot gentil au cours des dix dernières années de ma vie humaine, répliqua-t-il sur un ton furibond en reniflant. Quand j’étais petit, elle était mieux. Avant qu’elle quitte mon père, elle me lisait parfois des histoires le soir, et elle ôtait les croûtes sur le pain de mie de mes sandwichs. Des trucs de mère normale. Et puis un jour, tout a basculé, elle s’est mise à me détester, et je le lui ai bien rendu.
Il respira profondément, comme s’il avait tout juste réprimé un sanglot, puis continua :
— On s’est lancé des horreurs à la figure, et je n’ai jamais arrangé la situation. Je ne l’ai jamais souhaité, mais elle est partie désormais, et je ne peux plus le faire. Je ne suis pas en mesure de lui dire à quel point elle m’a fait du mal ni que, malgré tout ce qu’elle a fait, je l’aimais, curieusement.
— Je suis désolée, Jack, répétai-je, incapable de trouver d’autres mots.
— Non, c’est moi qui le suis. (Il roula sur le dos afin de lever les yeux vers moi.) Je n’aurais pas dû effectuer ces recherches. J’ai l’impression de transformer tout mon anniversaire en déception géante. Je n’ai pas songé une seule seconde que je découvrirais un truc comme ça, ni rien qui me mette dans un tel état.
— Inutile de t’excuser, lui assurai-je. C’est ta journée, rien qu’à toi, et il s’agit de ta famille, alors tu as le droit d’éprouver ce que tu ressens.
— Je suppose que oui. (Un rictus naquit sur ses lèvres.) Je me rends soudain compte que je suis orphelin, désormais.
— C’est faux, objectai-je. Enfin, tes parents humains sont morts, mais tu es vampire depuis longtemps. Et tu as une grande famille immortelle qui tient tellement à toi ! (Je posai la main sur sa joue et le forçai avec douceur à me regarder dans les yeux, pour qu’il voie mon absolue sincérité.) Et, tant que je serai en vie, tu ne resteras jamais seul, je te le jure.
Il recouvrit ma main de la sienne.
— Ça va te paraître bizarre, mais merci de m’aimer bien plus que ma vraie famille ne l’a fait.
— Toujours. Si seulement j’avais un moyen de prendre ta douleur.
Tout à coup, je compris que je pouvais faire quelque chose qui effacerait tout son chagrin, même si ce n’était que provisoire. Au moins, il se sentirait plus heureux pour son anniversaire.
Je m’allongeai sur le lit et rassemblai mes cheveux sur le côté pour mieux dévoiler mon cou.
— Viens ici, lui ordonnai-je avec douceur.
Il parut d’abord désorienté, puis remonta dans ma direction. Il prit appui sur ses bras, son corps au-dessus du mien, puis se pencha et m’embrassa. Au départ hésitant, son baiser se fit plus insistant, affamé et passionné.
Je cambrai le dos, lui révélant ma gorge davantage, et il traça un chemin de délicats baisers pour atteindre ma veine. Il laissa ses lèvres s’attarder à cet endroit, je sentis leur exquise chaleur sur ma chair, puis la douleur brève, mais intense lorsque ses crocs la transpercèrent.
S’ensuivit une explosion de plaisir et de chaleur. Nos cœurs battirent à l’unisson, vite et fort, martelant notre enthousiasme. Même si c’était lui qui me mordait, le goût du sang m’envahit la bouche, sucré et épais comme du miel, avec une délicieuse note de cuivre sur la fin.
Je sentais le sang se déverser en lui, mon énergie et ma force me quitter progressivement pour affluer en lui. Mon sang se mêlait au sien et parcourait ses veines, l’emplissant de tout mon amour qui se répandait dans tout son être, coulait en lui et le dévorait.
Et cette sensation était réciproque. Je percevais son amour sans borne, sa passion sauvage et son désir qui me brûlaient. L’amour de Jack possédait une innocence merveilleuse, si simple et si pure.
Je plongeai les doigts dans ses cheveux tandis qu’il me soulevait du lit et me plaquai contre lui aussi près que possible.
Des vagues de plaisir me traversèrent à le nourrir ainsi, à le laisser boire mon sang de la sorte. Alors même que je m’affaiblissais et que le monde autour de nous semblait disparaître, ma jouissance restait plus vive que jamais, si bien que je sentais son amour et son désir embraser chacun de mes nerfs, chaque parcelle de mon être.
Puis, après avoir consommé une telle quantité que je frôlais l’évanouissement, manquant tomber dans l’état de sombre hébétude qui suivait chaque fois cette expérience, il s’arrêta.
L’électrochoc de la séparation ne cessait de me surprendre. Nous avions connu une fusion si intense, nos sangs s’étaient mêlés et nos cœurs avaient battu comme un seul. À présent, je me retrouvais seule, isolée, et l’air qui entrait de nouveau dans mes poumons me paraissait froid.
Jack s’effondra sur le lit à côté de moi, le souffle court, et prit ma main dans la sienne.
— Je me sens tellement mieux maintenant, en effet. Je suis si heureux que tu m’aimes.
Un doux rire m’échappa, davantage murmure que véritable rire. J’avais l’impression d’être dans un rêve, il ne me restait que quelques minutes avant que l’épuisement m’emporte. À mon réveil, je devrais m’alimenter sans attendre afin d’éviter d’avoir trop faim et de devenir incontrôlable, mais, pour l’instant, le repos suffirait.
— Hé, Alice, intervint Jack d’une voix lointaine et grisée. Je ne te l’ai jamais dit, mais… merci de m’avoir choisi.
— Quoi ?
— Tu aurais pu prendre Peter, mais tu as opté pour moi. Et j’en suis tous les jours reconnaissant.
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