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Chapitre 14
— S’agit-il d’une blague tordue ? demandai-je avec un rire faux.
Assis près de moi, Jack observait Jessamine, l’air perplexe, et son anxiété me parvenait par vagues. Il était désarçonné, presque effrayé, mais je m’efforçai de chasser ce sentiment, de réprimer la panique et de laisser la logique tranquille l’emporter.
— Je pense qu’il s’agit d’un bête malentendu, indiquai-je, rationnelle.
Désormais, je commençais à songer que soit Jessamine jouait un jeu avec nous, que je devais bien avouer ne pas comprendre, soit elle possédait un don psychique et avait perçu que nous étions techniquement des morts-vivants.
Pourquoi ne l’avait-elle ressenti que pour Jack ? C’était une autre question que je n’étais pas prête à aborder.
— J’aimerais bien, mais… (Jessamine secoua la tête et me dévisagea.) Je sais ce que vous pensez que c’est, et vous vous trompez.
Je me détendis sur ma chaise et lui offris un sourire intrigué afin de faire redescendre la tension palpable dans la pièce.
— Et qu’est-ce que je crois, alors ?
Elle plissa ses paupières ombrées de bleu vif, puis me demanda :
— Vous êtes… un vampire, pas vrai ?
J’en restai littéralement bouche bée, ce qui m’arrivait rarement. Les yeux rivés sur elle, stupéfaite, j’étais incapable de décider. Fallait-il argumenter, nier ou lui demander comment elle avait deviné ? L’avait-elle su dès que nous avions franchi la porte, ou quand elle avait touché Jack ?
Comme j’étais sans voix, Jack finit par prendre la parole :
— Nous le sommes tous les deux, en fait.
— Eh bien, pour vous, il se passe bien davantage, affirma Jessamine.
Jack se pencha en avant, les deux bras posés sur la nappe en satin.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle secoua la tête.
— Aucune idée.
— Mais de toute évidence, je ne suis pas mort. (Il agita les bras pour prouver ses dires, puis plaça les doigts au niveau de sa veine jugulaire sur son cou.) J’ai un pouls. Plus lent que le vôtre, mais bien réel. Mon cœur bat.
Il me regarda, dans l’attente d’une confirmation, et j’entendis le subtil son de son cœur qui battait certes plus fort et plus vite qu’à l’accoutumée, mais toujours très lentement selon les standards humains.
Je hochai la tête, refrénant le sourire qui me venait chaque fois avec le plaisir procuré par l’écoute de ses battements cardiaques.
— Ton cœur me paraît en forme.
C’était un euphémisme : pour moi, ce délicat tambourinement était le plus beau son au monde.
— Votre corps est sans nul doute vivant, affirma Jessamine.
Jack laissa échapper un rire sinistre.
— Mon corps est vivant ? Et le reste alors ?
— Je ne sais pas, avoua-t-elle, son accent amplifié par sa perplexité et son trouble.
— Et qu’y a-t-il d’autre à part mon corps ? (Il se désigna d’un geste, lui et son tee-shirt de The Cure qui recouvrait son torse merveilleusement musclé.) Je ne suis qu’un sac de sang et d’os, et si c’est cela être vivant, quoi d’autre peut être mort ?
Jessamine pinça les lèvres.
— Votre âme.
— Mon âme ? répéta Jack, incrédule, avant de se redresser. Mais j’aime. Je ris. Je vis. J’incarne un modèle pour citations inspirantes. Si j’arrive à faire tout ça sans âme, alors à quoi sert celle des autres ?
— Au moment de votre mort, expliqua-t-elle. C’est ce que vous laissez lorsque votre corps disparaît.
— Comme un fantôme, alors ? m’enquis-je, cherchant à démêler le sens de ses propos.
— Mais vous affirmez que le truc que je laisserai à ma mort l’est déjà, insista Jack sans me prêter attention. Si cela ne sert qu’à mon décès, en quoi cela m’affecterait-il de mon vivant ?
— Pour être honnête, je l’ignore, admit-elle. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un doté de cette particularité.
Il me désigna alors du pouce.
— Mais la sienne est vivante ?
Jessamine me scruta.
— Selon moi, oui. Elle semble être une vampire ordinaire.
— Si ça se trouve, c’est toi qui me hantes, tentai-je de plaisanter.
Jack se contenta de dévisager Jessamine sans esquisser le moindre sourire, mais, lorsque je tendis ma main sous la table pour prendre la sienne, il me laissa faire.
— Vous êtes hantée ? m’interrogea-t-elle.
— Possible. Je ne sais pas. Ce sont juste des rêves bizarres, dis-je d’un ton désinvolte. Mais je ne pense pas que ce soit ce qui compte pour l’instant. Je préférerais comprendre le problème de Jack.
— Qu’est-ce que cela signifie ? Pouvez-vous arranger ça ? demanda-t-il.
— Franchement, j’ignore si c’est réversible, ni même dans quelle mesure cela pose problème, concéda la médium. (Son épuisement semblait diminuer, elle redevenait plus fidèle à la jeune femme joviale que nous avions connue avant la consultation.) Vous êtes heureux ? En bonne santé ? Vous parvenez à vous amuser et à aimer votre fiancée ?
— Oui. Oui, tout à fait, insista-t-il.
— Dans ce cas, je crois que vous devriez poursuivre sur cette voie, comme si de rien n’était, conseilla Jessamine.
Il dut réfléchir un moment à cette suggestion, puis secoua la tête.
— Donc vous m’annoncez que je suis mort, mais que ce n’est pas bien grave ?
— Je suis désolée d’avoir réagi comme je l’ai fait. Sincèrement, ajouta-t-elle en nous dévisageant tour à tour tandis qu’elle s’excusait. C’est la première fois que je rencontre ce cas. Mais, en vérité, vous me paraissez bien dans votre peau et heureux, donc je ne sais pas si vous devez vous en préoccuper.
— Mais vous ne comprenez pas comment cela s’est produit ni ce que ça implique ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête, l’air attristé.
— Malheureusement, non. S’il s’agissait d’un problème médical, vous pourriez vous rendre à l’hôpital et passer une batterie d’examens. Mais je suis toute seule dans mon petit cabinet, et j’effectue surtout des lectures pour des gens en quête d’amour ou de gains au loto.
— Toutefois, vous estimez que je vais bien ? persista Jack.
— Est-ce que vous vous sentez bien ? rétorqua-t-elle.
— Mis à part un léger sentiment de panique, oui, dit-il, et sa peur semblait s’être en grande partie dissipée.
— Écoutez, je ne vais pas vous faire payer, puisque je n’ai pas pu vous aider du tout, affirma Jessamine. Mais je vais faire des recherches sur la question et en discuter avec des collègues pour voir si j’obtiens des renseignements. Je vous propose de revenir dans une semaine environ, et, avec un peu de chance, j’aurai de nouveaux éléments à vous apporter ?
Jack acquiesça brièvement.
— Bien sûr, c’est très bien.
— Une fois encore, veuillez pardonner ma réaction excessive, dit-elle alors qu’elle se levait. J’espère que je ne vous ai pas fait trop peur.
— Non, il en faut bien davantage pour m’effrayer désormais.
Il lui adressa son sourire habituel, naïf et sexy.
Pourtant, arrivé dans la rue, où le brouillard s’était changé en brume froide, il se renfrogna. Il me prit la main, mais resta les yeux rivés droit devant lui, les sourcils froncés, perdu dans ses pensées.
— Comment te sens-tu, vraiment ? le pressai-je en déplaçant sa main de sorte qu’il m’entoure l’épaule de son bras pendant que nous marchions.
— J’ai connu mieux. Mais je ne sais pas trop. (Il haussa les épaules.) Je me dis qu’elle est jeune et inexpérimentée, et qu’elle n’était jamais tombée sur quelqu’un d’aussi extraordinaire que moi, ce qui a affolé tous ses sens.
— Probable, reconnus-je dans un éclat de rire, sans pouvoir chasser l’impression de malaise qui s’était insinuée en moi.
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