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Chapitre 25
— Agence Stoker & Hawthorn, Sabine à votre service, je vous écoute ?
La réceptionniste venait de décrocher le téléphone quand je poussai la porte des bureaux. Ses larges lunettes sur le nez, elle m’offrit un sourire poli et leva l’index pour m’indiquer de patienter une minute.
Je pris place sur l’une des chaises noires disposées dans le hall. En face de moi se trouvait une cascade décorative aux tons changeants, qui occupait tout un pan de mur et baignait la zone d’attente de douces couleurs pastel.
Abner entra. Il venait du couloir qui menait à son bureau. Son manteau gris sur le bras, son chapeau Homburg en feutre sur la tête, il arborait une expression plutôt sombre. Lorsqu’il m’aperçut, il s’immobilisa et parvint à m’adresser un sourire troublé.
— Je suis surpris de vous voir. Je vous croyais partie profiter de vos congés.
— Bobby est en vacances, affirmai-je. Je rôde encore en ville.
— En quête de travail ?
— À vrai dire, je suis venue parler à Ettie, mais je suis disponible. Vous aviez besoin de moi ?
— Rien de précis, et pas tout de suite, mais peut-être, répondit Abner d’un ton abattu, et je remarquai quelques éclaboussures de sang sur le blanc cassé de sa chemise habillée.
Après avoir raccroché, Sabine avait patiemment attendu un silence dans la conversation pour s’adresser à moi.
— Mademoiselle Bonham, vous souhaitez voir Mme Lefèvre ? (J’acquiesçai.) Je la préviens de votre arrivée.
Lorsqu’elle eut disparu dans le couloir afin d’annoncer ma présence à Ettie, je reportai mon attention sur Abner.
— Que se passe-t-il ?
Il s’assit sur la chaise voisine avec une grande lassitude et ôta son chapeau.
— J’ai l’impression que l’on retrouve de plus en plus d’humains morts ces derniers temps.
— Les crimes de vampires sur humains connaissent un pic ? demandai-je.
— J’en suis encore au stade de la collecte des données, donc je ne dispose pas des chiffres exacts pour le moment. Mais je crois bien. (Il marqua une pause.) Ou alors, c’était juste une longue nuit.
— Pourquoi ? répliquai-je avec un bref regard sur les taches de sa chemise.
Abner caressa le bord de son chapeau du bout des doigts et parla, les yeux rivés sur ses mains :
— J’ai reçu un appel signalant des troubles dans le quartier de De Wallen. Une fois sur place, il n’y avait que cette jeune femme d’environ dix-huit ans, allongée dans une ruelle, et je ne crois même pas qu’il s’agissait d’une beethoer.
» Elle avait la gorge lacérée et respirait à peine, poursuivit-il avec une grimace. J’ai tenté de la sauver, mais elle ne s’est accrochée qu’une minute avant de pousser son dernier soupir.
Il garda le silence un moment, puis reprit :
— J’ai entendu certains vampires parmi les plus anciens affirmer qu’on se fait à la mort. Qu’on s’habitue à voir les humains disparaître si vite et si souvent autour de nous, et que la vie cesse d’avoir cette valeur naturelle.
— Vous estimez que ce n’est plus vrai ?
Je m’efforçai de dissimuler l’espoir que je ressentais.
Rebekah et Ezra m’avaient mise en garde et expliqué que, lorsque l’on disposait de l’éternité, la vie perdait sa valeur, donc j’avais peur que cela devienne aussi le cas pour moi un jour. Mais, à écouter Abner, pour qui la mort représentait toujours une épreuve même après cent-vingt-cinq ans, cela renforçait ma conviction que nous n’étions pas obligés d’abandonner notre humanité si nous n’en avions pas envie.
— Je ne sais pas, admit-il. Mais, parfois, j’aimerais que l’apathie se hâte de me gagner, et d’autres jours je suis reconnaissant de ressentir encore des sentiments.
— Et aujourd’hui ?
Il m’adressa un sourire amer.
— Reposez-moi la question demain.
J’entendis les talons hauts de Sabine claquer dans le couloir ainsi que ses rapides battements cardiaques. Elle rejoignit le hall, coula un bref coup d’œil inquiet à Abner qui était de toute évidence bouleversé, puis me sourit.
— Mademoiselle Bonham ? Ettie va vous recevoir tout de suite.
— Merci, Sabine. (Je me levai et donnai à Abner une petite tape réconfortante sur l’épaule.) Et n’hésitez pas à me contacter en cas de besoin, d’accord ? Je serai toujours disponible pour vous aider.
Il remit son chapeau et me gratifia d’un sourire plus sincère.
— Je risque de vous prendre au mot, Alice.
En tant que chef de notre région, Ettie possédait le bureau le plus spacieux et le plus agréable. D’un style moderne très français, il alliait élégance et excellente fonctionnalité. Tous les meubles comportaient des nuances de gris et de blanc, avec quelques surfaces en miroir ou des touches de verre.
La paroi intégralement vitrée derrière le luxueux bureau en albâtre d’Ettie donnait sur le centre d’Amsterdam. Une nouvelle nappe de brouillard s’était installée, obscurcissant la vue, mais les lumières de la ville parvenaient à le transpercer.
Lorsque j’entrai, je vis un ordinateur portable dernier cri ouvert sur le bureau. Penchée en avant, Ettie étudiait le contenu de l’écran, en griffonnant quelques notes de sa gracieuse écriture sur son papier à lettres dont l’en-tête indiquait « Etionette M. Lefèvre ». La lumière chaude que diffusait sa lampe de bureau donnait à son teint mat un magnifique hâle couleur bronze qui soulignait sa beauté.
Quand elle eut terminé, elle leva les yeux dans ma direction et me gratifia d’un sourire radieux, puis me fit signe de m’asseoir sur le fauteuil en face d’elle, alors je m’exécutai.
— Alice, quelle bonne surprise ! Comment allez-vous ? s’enquit-elle.
Son accent français était si prononcé qu’après avoir vécu deux cents ans à parcourir la planète, je soupçonnais qu’elle devait fournir des efforts pour le conserver. La plupart des accents s’estompaient au fil du temps. Quand Ezra et Mae avaient déménagé pour la première fois en Angleterre tout le monde leur faisait remarquer leur inflexion américaine, mais, pour les habitants des États-Unis, à l’oreille, ils semblaient tout à fait britanniques.
Je n’avais jamais interrogé Ettie à ce sujet, mais je me demandais si elle s’y raccrochait parce qu’elle le possédait quand elle était humaine. Certains vampires rejetaient tous les vestiges de leur mortalité et abandonnaient tout ce qui les reliait à leur existence passée, tandis que d’autres se cramponnaient aux moindres miettes de leur humanité.
— Bien, je vais bien, lui assurai-je.
— Parfait. (Elle croisa les mains devant elle, et la rivière de diamants à son poignet tinta doucement sur le plateau.) Vous aimez toujours faire équipe avec votre collaborateur humain ?
Des dizaines de mortels travaillaient au sein de l’Agence, mais Bobby était le seul à chasser à Amsterdam. En général, on les estimait plus faibles, plus fragiles ou moins doués pour le combat, si bien que la plupart d’entre eux occupaient des postes administratifs, moins risqués, comme Sabine.
Quand on m’avait embauchée, Ettie avait émis des doutes sur mon désir de m’allier à Bobby, mais, au cours de mes missions en tant qu’indépendante, il s’était révélé d’une aide réellement précieuse. Désormais, l’Agence pouvait m’apporter des renforts, ce qui en théorie rendait son rôle moins nécessaire, mais j’avais pris l’habitude de l’avoir à mes côtés. Nous formions un bon duo, et il m’avait sauvé la mise suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine.
De plus, Bobby adorait cet emploi, et, à ma connaissance, rien d’autre ne l’intéressait davantage.
— Oui. Bobby est génial, m’enthousiasmai-je.
— Ravie de l’entendre, dit-elle. De nombreux clients nous ont contactés pour nous présenter leurs compliments sur l’efficacité et la discrétion dont vous faites preuve tous les deux.
Ces louanges m’arrachèrent un sourire.
— Nous faisons de notre mieux.
— Bon, que puis-je faire pour vous aujourd’hui ?
J’éprouvais une étrange nervosité à aborder le sujet avec elle, mais je m’étais déplacée, alors il fallait me jeter à l’eau.
— En réalité, je me demandais si vous aviez des conseils à me prodiguer afin de rechercher des éléments sur un meurtre commis il y a cent cinquante ans.
Ettie pencha la tête, sa curiosité aiguisée.
— C’est un vampire qui a été tué ?
— Oui, soi-disant assassiné par une bande de vampires en Irlande.
Je simplifiai l’histoire que l’on m’avait racontée, en partie parce que je ne savais pas à quel point les détails se révélaient exacts.
— En Irlande ? répéta-t-elle, les sourcils froncés, avant de secouer la tête. J’ai peu d’expérience dans ce pays. Au milieu des années 1800, je travaillais en tant que chasseuse, mais j’étais postée au Maroc. (Soudain, elle eut un flash et plissa les yeux.) Comment avez-vous entendu parler de ce meurtre ? Vous êtes bien trop jeune pour les avoir connus.
— La victime était l’amie d’un ami, lequel ne s’en est jamais complètement remis, expliquai-je sous forme d’euphémisme.
— Eh bien, la seule bonne nouvelle est que l’on a tendance à signaler les gangs de vampires.
Elle commença à pianoter sur le clavier de son ordinateur portable, sûrement pour accéder à la base de données de l’Agence qui recensait les vampires véreux, les crimes graves et autres événements importants qui impliquaient des immortels.
— Si le coupable était un individu, j’estimerais que vous n’auriez quasiment aucune chance de résoudre ce meurtre toute seule. Mais les gangs laissent des traces, poursuivit Ettie sans lâcher l’écran du regard. À l’époque, beaucoup de vampires habitaient en Irlande. La famine sévissait, et les morts et les mourants nous attirent comme des vautours.
Cela se tenait. J’avais entendu dire que les vampires suivaient divers épidémies et désastres dans le monde. Ils parvenaient à trouver des proies plus facilement, car elles étaient souvent faibles ou isolées, et que l’on imputerait volontiers leur mort à la dévastation qui les entourait. De plus, toute la population se focalisait tellement sur la survie que l’on n’avait même pas le temps de remarquer les immortels, et encore moins de préparer une riposte contre eux.
Elle fit claquer sa langue et secoua la tête.
— Très peu d’éléments sont répertoriés. À Dublin, un groupe de vampires dénommé les « Monto Boys » a sévi, mais principalement dans le domaine de la prostitution, à la fois sexuelle et sanguine. Était-elle une prostituée, par hasard ?
Comme je ne connaissais pas Élise, je ne pouvais affirmer avec certitude qu’elle ne l’avait jamais été. En revanche, je connaissais Peter, et savais qu’il n’aurait jamais été capable de la partager sans devenir fou, surtout s’il avait dû laisser d’autres la mordre.
— Non, répondis-je. D’autre part, je ne pense pas qu’ils habitaient la ville, mais plutôt un petit village.
— Je ne vois aucune activité particulière concernant une bande au-delà de Dublin. Il y en avait quelques-unes hors du pays. (Elle se pencha en arrière et me regarda.) La plus proche se serait trouvée en Turquie, avec la famille des Basarabi.
— La famille des Basarabi ? répétai-je, choquée.
— Oui. Il s’agit du plus ancien gang de vampires, même s’il mériterait plutôt le titre de secte. Ses membres possèdent des idées absurdes mais dangereuses au sujet de la supériorité des espèces et de la destinée manifeste.
— J’ai entendu quelqu’un les mentionner l’autre jour, affirmai-je, songeant qu’il me fallait expliquer ma curiosité.
— Cela ne me surprend pas, dit-elle, impassible. Selon des rumeurs qui circulent, ils sont en train de se regrouper, ce qui se produit tous les siècles à peu près, et, bien qu’ils soient très véhéments, nous finissons toujours par les éliminer. Jusqu’à ce qu’ils resurgissent.
— Alors vous n’êtes pas inquiète ? demandai-je afin d’essayer de jauger si elle avait besoin d’apprendre ma récente altercation avec Cyrus et Omar à Prague.
Je ne souhaitais pas dissimuler des informations à Ettie, mais les vampires avaient disparu et leur sort était réglé, ce qui les empêchait de nuire désormais. En outre, Ettie avait déjà conscience de l’éventuel retour de leur secte. Si je lui dévoilais cet épisode, je ne ferais que récolter un blâme et peut-être une mise à l’écart du terrain pendant quelque temps, d’autant que je n’avais pas rapporté l’incident tout de suite.
Sans compter que je voulais éviter de mêler Olivia ou Bobby à cette histoire. Bobby parce qu’il était en voyage de noces, et Olivia car elle était à la retraite et n’était plus censée gérer ce genre d’affaires.
— Je ne suis pas précisément inquiète, pas encore, mais prudente, expliqua Ettie. Et vous devriez l’être aussi. N’affrontez aucun membre de la famille des Basarabi seule, et Bobby ne compte pas comme renfort. Pas avec eux. Ils sont bien entraînés, zélés et fous, ce qui constitue toujours une combinaison très dangereuse.
— Je tâcherai de m’en souvenir, lui assurai-je à voix basse.
— Désolée de ne pas avoir pu vous aider davantage à propos du meurtre de votre amie. Si vous désirez réellement le résoudre, je vous suggère de retourner en Irlande, là où elle est morte, et de voir si vous réussissez à trouver des vampires qui étaient présents ou qui connaissent l’histoire locale.
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